Jean-Luc Mélenchon et l'usage de l'arme nucléaire contre un peuple

Publié le par dan29000

Jean-Luc Mélenchon, l’habit présidentiel, l’arme nucléaire et la gauche française
9 mai 2012

Le 27 janvier 2012, Jean-Luc Mélenchon a répondu à un questionnaire soumis par l’Action des citoyens pour le désarmement nucléaire. Il conclut sa lettre par cette affirmation saisissante, venant du candidat du Front de Gauche : «  je ne peux m’engager à ne jamais utiliser d’arme nucléaire contre quelque peuple que ce soit » [1].

A-t-on jamais lu ou entendu un représentant de la « gauche de la gauche » parler ainsi ?

 

 


La réponse de Jean-Luc Mélenchon à ce questionnaire a été soigneusement pesée. Elle s’inscrit dans une orientation d’ensemble qui exalte « l’amour de la France » [2], qui valorise le rôle de l’Etat français sur le plan international et prône le renforcement de ses « capacités militaires souveraines » [3].

Cette orientation d’ensemble est totalement étrangère à tout l’éventail des traditions de la « gauche militante », de rupture avec l’ordre établi – qui va de l’antimilitarisme révolutionnaire au pacifisme. Elle est étrangère à toute la tradition anti-impérialiste et anticolonialiste qui s’est opposée (et s’oppose encore [4]) à notre propre impérialisme. Si Jean-Luc Mélenchon dénonce virulemment l’impérialisme étatsunien, il considère en revanche que l’Etat français n’est pas impérialiste et ne menace aucun peuple.

Voilà une question qui n’est pas anodine ! Elle porte sur la nature même de l’Etat et se trouve au cœur de tout projet de transformation sociale radicale, dans un pays comme la France. Pourtant, les déclarations de Jean-Luc Mélenchon en ce domaine n’ont suscité que bien peu de réactions. D’autres points de vue se sont certes manifestés, y compris au sein du Front de Gauche. Sur le site du FdG Finistère (7e circonscription), Yves Jardin (Douanenez) martèle par exemple : « le Front de Gauche doit s’exprimer haut et fort pour dénoncer l’“union sacrée“ mortifère de la course aux armements, de l’acceptation de l’arme nucléaire et des interventions néo-impérialistes. » [5] – mais de telles positions ont été maintenues « à la marge » du débat politique à la gauche de la gauche.

L’habit présidentiel. Rien n’obligeait Jean-Luc Mélenchon à brandir, au nom de la politique de dissuasion, la menace d’utiliser l’arme nucléaire « contre quelque peuple que ce soit ». Rien, si ce n’est la volonté d’affirmer sa « responsabilité » de prétendant à la magistrature suprême ; car il a véritablement pour ambition d’être élu président et c’est une donnée politique très importante pour comprendre ses positionnements. Il mise sur un échec de la gouvernance socialiste sous François Hollande conduisant à une alternance qui profiterait, cette fois-ci, à la gauche de la gauche et non à la droite ou à la droite extrême.

Il est assez inquiétant de voir avec quelle facilité le chantre le la VIe République endosse l’habit présidentiel de la Ve République. Cette posture a en effet bien des implications : se projeter en chef des armées et héraut de la nation, notamment.

Etat, nation, armée. Le discours de Jean-Luc Mélenchon sur l’Etat, la nation et l’armée ne semble pas cependant de pure opportunité (se placer dans la course à la présidence), mais semble répondre aussi à une vision profonde. C’est la question que soulève François Sabado dans un article récent : « Sur le plan politique et historique, l’orientation réformiste de la direction du Front de gauche s’accompagne des positions “républicaines“ de Mélenchon. Non pas celle des communards, qui opposaient la république sociale aux classes bourgeoises, mais des républicains qui fusionnent dans leur défense de la république les mots “nation“, “république“ et “Etat“. Cette conception subordonne la “révolution citoyenne“ ou “la révolution par les urnes“ au respect des institutions de l’Etat des classes dominantes. » [6]

Ainsi, dans sa Lettre aux Français à l’étranger, Jean-Luc Mélenchon déplore que le « réseau diplomatique » de la France soit « démantelé ». Dans sa réponse à l’ACDN, il expose les fondements de sa démarche : « Il s’agit de réaffirmer la seule légitimité des Etats souverains en matière de politique internationale. Cette conception des relations internationales fondée sur les États-nation impose de conforter la puissance de la France, c’est-à-dire sa capacité à infléchir la volonté d’autrui. C’est la résultante de sa capacité économique, son potentiel scientifique et technologique, mais aussi sa capacité militaire. »

Renforcer la capacité militaire de la France est aussi l’un des fils conducteurs de la contribution qu’il a envoyée à la Revue Défense nationale : « Une France mise au service de la paix ne peut être privée des moyens de se défendre. Mon propos n’est pas d’augmenter le budget militaire de la France. Mais je n’envisage pas sa réduction. Elle paralyserait nos capacités opérationnelles. Je déciderai un moratoire sur la diminution des effectifs. »

Il faut en particulier renforcer les capacités opérationnelles des armées françaises : « Les interventions en Afghanistan ou en Libye ont montré les limites de l’organisation et des moyens de nos armées. Il est inacceptable d’envoyer en opération des soldats sous-équipés, de dépendre d’autres puissances pour le transport des troupes, le ravitaillement en vol ou l’observation. Le format des armées et les programmes d’armement, à réexaminer au cas par cas, seront adaptés à la nouvelle réflexion stratégique. En tout état de cause, l’acquisition d’une capacité de projection autonome d’une brigade interarmes est un objectif raisonnable. Il suppose d’augmenter les capacités en termes de renseignement et de soutien. Mais aussi de décider des moyens nécessaires de la projection, tant aériens que maritimes. »

Il faut encore rétablir le lien entre la « nation », la « Patrie républicaine » et « son » armée : « Je rappelle que la conscription est seulement suspendue et non supprimée. Le lien entre la Patrie républicaine et son armée ne doit donc jamais être compromis ! J’engagerai donc aussi une réflexion sur la réserve, dans ses composantes citoyennes et opérationnelles. Elle est le trait d’union entre l’armée et la nation. C’est aussi un vivier de compétences. C’est pourquoi je m’engage à son développement. »

La force de frappe. C’est pour assurer la puissance de la France que Jean-Luc Mélenchon s’oppose à toute politique de désarmement unilatérale, car « en l’état actuel, la dissuasion nucléaire demeure l’élément essentiel de notre stratégie de protection. ». S’il veut supprimer sa « composante aérienne », c’est uniquement par ce qu’il la juge « aujourd’hui obsolète ».

Mélenchon prône certes le désarmement multilatéral, mais il n’y a là rien d’original ni de radical. L’appel à un monde débarrassé de l’arme nucléaire a été l’un des thèmes centraux du profil affiché par Barak Obama après son investiture présidentielle. Tous les chefs d’Etat impérialistes affirment se préparer à la guerre pour mieux défendre la paix. Tous jurent que leur politique est « strictement défensive ».

La France est l’un des rares pays engagés dans la « modernisation » de l’arme nucléaire ; elle est activement partie prenante de la course aux armements. En popularisant l’idée d’une arme nucléaire « tactique » ou « propre », les Puissances veulent rendre son utilisation politiquement acceptable. Elle a été effectivement utilisée en 1945, elle le sera à nouveau un jour ou l’autre si les mouvements populaires n’imposent pas son éradication.

La doctrine de la dissuasion nucléaire a toujours été le cache-sexe d’une politique de puissance. Elle donne une image trompeuse d’équilibre ou de gel, mais en justifiant la possession de l’arme atomique par certains, elle a justifié sa possession par d’autres. La « dissuasion » a conduit à la prolifération, comme elle nourrit une course sans fin aux armements. Ce n’est en rien une doctrine de gauche, progressiste...

La sortie de l’Otan. Il en est de même des raisons qui rendent, pour Jean-Luc Mélenchon, impératif de quitter le commandement militaire de l’Otan. « L’acte fondateur de cette stratégie sera la sortie de l’Otan et le refus de toute politique européenne de défense en sous-traitance de celle des États-Unis ou de quoi que ce soit qui autoriserait un contrôle de nos décisions, de nos moyens d’action ou une limitation de leur usage souverain. »

Si l’on excepte le rôle central qu’il accorde à l’Onu, son argumentaire est de facture très gaulliste : « L’Otan n’est plus rien d’autre que le bras armé de l’intérêt des États-Unis. Sa mue en alliance globale doit être stoppée nette. » « Nous n’avons pas à cofinancer le redéploiement étasunien en Asie-Pacifique, face à la prétendue “menace chinoise“. Aussi souhaitable soit-elle, la construction d’une force européenne indépendante de l’Otan est donc pour l’heure une chimère. Il serait irresponsable de lui sacrifier notre capacité de défense souveraine. »

L’altermondialisme, cadre diplomatique ? « La politique de défense que je propose », affirme Jean-Luc Mélenchon dans sa contribution à la Revue Défense nationale, « est altermondialiste : elle encourage l’émergence d’un monde multipolaire, libéré de toute forme d’hégémonisme. La France doit se porter aux avant-postes d’une nouvelle alliance mondiale. J’affirmerai donc une option préférentielle pour l’action avec les pays émergents. La condition initiale de cette politique est la récupération de notre souveraineté militaire. »

Rappelons à ce sujet un passage déjà cité de sa réponse à l’ACDN : il « s’agit de réaffirmer la seule légitimité des Etats souverains en matière de politique internationale. Cette conception des relations internationales fondée sur les États-nation impose de conforter la puissance de la France… »

L’altermondialisme a vu naître un espace mondial propre aux mouvements sociaux qui, précisément, refusaient de s’identifier à la logique de « leurs » Etats respectifs. Au contraire, Mélenchon présente – et il n’est pas le seul – l’altermondialisme comme un cadre de coopération diplomatique « multipolaire » entre Etats où la France occuperait toute « sa » place. Le grand perdant dans l’affaire est évidemment l’internationalisme. L’altermondialisme serait-il une somme de nationalismes et d’étatismes ?

La gauche française. Bien entendu, la dynamique suscitée par la campagne du Front de gauche est portée avant tout par les questions sociales. Je ne prétends en aucune manière présenter un jugement d’ensemble sur la portée politique du succès de la candidature Mélenchon.

Cependant, durant la campagne présidentielle, l’invocation de « la France », de « mon pays », de « ma nation », de sa « grandeur » supposée, de son « éminent rôle » dans le monde a été mille fois répétée, jusqu’à l’écœurement. Or, Jean-Luc Mélenchon n’est pas le dernier à avoir entonné le chant national. On peut douter que ce soit la façon la plus efficace de lutter contre le FN, qui s’adresse aujourd’hui « à tous les patriotes de droite et de gauche ». Pire, cela banalise à gauche – y compris dans la gauche de gauche – l’usage d’un verbe nationaliste. Voilà qui très dangereux.

On ne peut s’en remettre à la seule « dynamique » de la « révolution par les urnes » ou des mobilisations sociales pour éradiquer ce nationalisme que l’exaltation de la nation nourrit. On ne saurait faire l’économie d’une bataille politique, en défense de l’internationalisme.

Pierre Rousset


Notes

 

Source : ESSF

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Anne Wolff 18/05/2012 13:24


J'avais lu ce texte ainsi que d'autres qui m'avaient interpellée pendant sa campagne. Je ne vais pas tout reprendre point par point, J'évoquerai seulement celui qui en tant que Belge francophone
me concerne directement.


Un  texte par lequel il avouait sa prétention à annexer la Wallonie, parce que disait-il, nous finirions par nous rendre compte que nous avions mieux à faire que d'être Belges et qui
témoignait d'une méconnaissance totale tant de l'histoire de notre pays que de la situation actuelle. Témoignage d'un député européen qui ne connait que ce "Bruxelles" qui est le symbole d'un
lieu d'où émane le pouvoir.


Je ne crois pas qu'il ait pris la peine de venir distribuer du saucisson de cheval dans les bistrots Bruxellois comme il le fait dans ceux de Hénin-Baumont. Il aurait appris que la situation de
terrain était très différente de ce qu'il pouvait percevoir depuis les hémicycles. Et que la bagarre était bien plus celle de politiciens que celles des habitants entre eux qui en fait
s'entendent pas si mal.


J'ai donc appris qu'il était capable de proférer un tissu de contre-vérités avec beaucoup d'assurance et d'arrogance et en total méconnaissance et mépris de la population concernée. Mépris
affiché aussi pour une population qui n'avait pas un état fort. (sic)  dont il est partisan inconditionnel ainsi que d'une forme de culte de la personnalité.


Si je dois comparer la campagne de Mélenchon à une autre, c'est à celle d'Obama. La différence est celle qui sépare une production Hollywoodienne du cinéma français, mais cela reste du cinéma (ou
du théatre). Même grands messes avec des rituels bien rodés, dont ldes slogans scandés ensemble, mobilisateurs "Yes we can..." ou "Résistance" mais dont le contenu reste à l'appréciation de
chacun. Même scénario (programme) écrit en fonction du public visé (électorat). Et non celui réaffirmé d'un homme qui serait un combattant de la première heure. En ce qui concerne Mélenchon, si
on prend la peine de se plonger dans l'abondante littérature qu'il se (com)plait à produire, on a l'impression de se trouver devant l'arnaque d'un contrat avec des petits caractères.Et d'autant
plus qu'on se réfère à des textes plus anciens quand chaque mot n'était pas encore soigneusement pesé pour coller avec le personnage.


Autre remarque qui apparaît ici, il me semble qu'une gauche de la gauche trouverait mieux ses racines dans la Commune de 1871 que dans la révolution bourgeoise de 1789 qui a instrumentalisé le
peuple dans un combats entre l'aristocratie en place et les prétendants industriels et banquiers... que l'ont se souvienne (entre autre) des conditions de travail dans les fabriques des
vainqueurs révolutionnaires. (Qui par la suite avait d'ailleur annexé la Belgique après l'avoir pillée, épisode que Mélenchon transforme en ralliement des belges ne rêvant que de retrouver ce qui
est somme toute notre patrie naturelle et qui laisse dans les inconscients collectifs un solide contentieux.... un cauchemar oui... du moins dans une France dont le président nous témoignerait
d'emblée un tel mépris à notre égard, faisant fi de nos aspirations)


Le Front de Gauche a montreé qu'il existait un véritable courant politique de gauche en France, et j'ai de la sympathie pour ce mouvement mais je trouve regrettable (et sans doute redoutable)
d'avoir choisi Mélenchon pour l'incarner. C'est plus le résultatd'un casting que celui du ralliement à un militant ancré de logue date dans des valeurs communes. Et il est vrai cela fait il est
vrai audience et ralliements.


Mais se rallier pour se faire récupérer et voir son combat détourné de son sens, cela me semble assez contre productif. Or même si je n'arrive pas à déterminer pour qui il courre, je suis
persuadée que c'est cela que Mélenchon est en train de faire et qu'à terme il conduit ce courrant dynamique, enthousiaste vers un désamorçage,ce qui serait lamentable. Et comme ce fut le cas avec
Obama. Le peuple étasunien débordait de joie à l'idée d'un réel changement. Il a été complètement trahi, il ne s'en remet pas et le courant porteur est mort de sa triste mort. J'espère que soit
je me trompe, soit les fan' de Mélenchon prendront conscience de l'arnaque et continueront leur marche en avant débarassé de leur polichinelle de service.


 


 


 


 

dan29000 18/05/2012 13:47



Merci pour ce long et judicieux commentaire que nous ne pouvons que partager...Ne mettons pas en doute la bonne foi abusée des électeurs...Mais ce "phénomène Mélenchon" sent un peu l'arnaque si
l'on lit vraiment ses positions au-delà du programme du FDG...Le côté starisation du tribun et surtout l'envie d'une gauche de gauche que ne représente pas Hollande, firent le score de 11%,
d'ailleurs bien plus faible que prévu. Le parachutage sur Hénin-Beaumont à l'identique de celui de Le Pen par le passé n'annonce rien de bon non plus, une politique-spectacle sans réelle
insertion sur un territoire donné. Consternant. L'espace politique à gauche du PS existe en France, mais pas au profit d'un vieux parti "has been" comme le PCF, bien planqué derrière Mélenchon.
En plus on voit les premières failles entre eux cette semaine pour la lutte des places, bien loin de la lutte des classes...


Effectivement Mélenchon est plus proche d'une révolution bourgeoise comme 89 que de la commune, sans oublier son incompréhension fondamentale des cultures et langues régionales encore bien
vivaces dans nos régions...Mais souvent, en politique politicienne le charisme (énorme chez M.) remplace les idées ou les projets...Dans une société basée sur la force des images (relire Debord)
M. est à sa place et brille, espérons comme un feu de paille...