JO de Londres : viré de son habitation pour cause de JO

Publié le par dan29000

Viré de sa maison pour faire place aux Jeux olympiques

Renée Greusard | Journaliste Rue89
Envoyer l'article par email

Julian Cheyne chez lui, à Londres, en juillet 2012 (Renée Greusard/Rue89)

 

(De Londres) Avant, Julian Cheyne habitait à Clays Lane, un quartier du district de Stratford, dans l’est de Londres. Il y a vécu seize ans, dans un bungalow qu’il louait et qu’il aimait bien. Mais en 2007, il a été déménagé de force. En tout, ce sont 450 personnes de ce quartier qui ont été « déplacées ».

Notre feuilleton « Jeux opposants »
Les Jeux olympiques ne ravissent pas tout le monde. Rue89 Sport poursuit son feuilleton de cinq portraits d’hommes et de femmes mécontents. Aujourd’hui, Julian Cheyne, londonien expulsé pour faire place au site olympique.

Clays Lane n’existe plus. A sa place, il y a aujourd’hui le site olympique, « le village des athlètes », précise Julian. « Des restaurants, des cafés, une blanchisserie. »

Ce sexagénaire à la barbe blanche en lissant sa moustache explique :

« Tout a commencé en 2003, quand le gouvernement a décidé de se lancer dans la bataille des Jeux ».

Julian raconte ce que tout cela a changé dans sa vie, d’un ton serein.

« Ils sont venus et ont démoli nos maisons. C’était un quartier où il y avait beaucoup de logements sociaux pour jeunes célibataires. »

« J’avais de la chance, je vivais dans un bungalow »

A l’époque, les responsables du plan de relogement promettent des compensations et des maisons aussi cool qu’avant. Voire mieux. Julian pourrait se laisser faire mais il n’en a pas envie.

« Dans le quartier, on se connaissait très bien entre voisins, on avait toujours quelqu’un avec qui parler le matin. On pouvait s’asseoir et boire le café ensemble. C’était un peu un état d’esprit étudiant...

[...] Il y avait peut être 40 ethnies différentes, c’était Londres dans toute sa diversité. »

Julian aimait le grand espace vert qui jouxtait sa maison, un « magnifique endroit un peu sauvage et pas manucuré ». Il raconte qu’il allait souvent se balader près d’une rivière, qu’il aimait y passer du temps, que là-bas, on n’était pas très loin de grandes routes mais qu’on ne les entendait pas.

Tout au long de notre discussion, il nuance ses propos régulièrement. Il ne veut pas présenter un tableau faussement idyllique de son ancien quartier.

« Clays Lane n’était pas une utopie. Il y avait des gens qui ne s’entendaient pas entre eux, il y avait même des disputes parfois.

Moi, j’avais de la chance parce que je vivais dans un bungalow donc j’avais de la place, mais beaucoup de genre partageaient des maisons et parfois ne s’entendaient pas bien entre colocs. »

Il ajoute que parmi ses anciens voisins, certains ont été très contents d’être obligés de bouger.


La cuisine de Julian Cheyne, à Londres, en juillet 2012 (Renée Greusard/Rue89)

Un nombre d’expulsés « relativement petit »

Avant 2003, les Jeux n’intéressaient pas trop Julian. C’est parce qu’il voulait tenir tête au gouvernement et qu’il était curieux des conséquences des JO qu’il a commencé à faire des recherches sur le sujet.

Il apprend que son cas et celui de ses voisins sont loin d’être une exception.

« En fait, le nombre d’expulsés à Londres est relativement petit comparé aux autres pays. »

Dans sa quête boulimique d’informations et d’arguments, Julian est devenu pointu. Avec d’autres, il a lancé un site de veille critique des JO : Gamemonitor.org.uk. Il a appris plein de choses dont il parle volontiers.

Contrairement à ce qu’il avait toujours entendu, les villes-hôtes des Jeux ne sont si pas gagnantes que cela.


« Shit » : Julian Cheyne montre un tee-shirt parodiant le logo des JO, chez lui, à Londres, en juillet 2012 (Renée Greusard/Rue89)

Des compensations trop maigres ?

Le tourisme n’est pas dopé par les Jeux. Au contraire. Quant aux bénéfices économiques pour le pays d’accueil, ils sont discutables. En mai dernier, l’agence de notation Moody’s affirmait dans un rapport :

« Les JO ont peu de chances de stimuler de manière substantielle l’économie britannique. »

Toutes ces informations confortent Julian dans sa colère et son sentiment d’injustice. Pourquoi être délogé si les promesses des Jeux olympiques ne sont qu’un mythe ?

« Vous perdez quelque chose, vous gagnez quelque chose, ça c’est le jeu de la vie, à la limite. Mais si on vous vire de force, mon idée c’est qu’on doit être vraiment bénéficiaire. »

On leur a fait des propositions de relogement. Aujourd’hui, Julian habite une petite maison, près du métro Stepney Green. Plus proche du centre de Londres, encore dans l’Est. Toujours dans un souci d’honnêteté, il dit qu’il n’est pas malheureux, ici.

« Ces maisons appartiennent à une association de logement. C’est vrai que je n’aurais pas pu l’obtenir sans l’appui de la mairie. »

Selon lui, certains ont eu moins de chance que lui et ont été relogés dans des logements moins bien que les premiers.

Recalés au tribunal

On a donné 8 500 livres à chacun des habitants de Clays Lane, soit 11 000 euros environ. Insuffisant, juge Julian :

« Les gens ont eu plein de frais avec leur déménagement. Il fallait acheter de nouveaux meubles, redécorer le nouvel appart etc... »

Pour amortir la hausse du loyer, on leur a aussi donné 1 555 livres (2000 euros). Julian souligne qu’avec des loyers de 50 à 60 livres plus élevés, cet argent a vite fait de disparaître.

Expulser et créer des loyers plus chers
Le problème des expulsions, c’est aussi qu’elles créent une situation de spéculation immobilière, comme l’expliquait la revue de sciences humaines Agone, en 2008 :

« La plupart des sites proposés par Londres [pour accueillir les jeux, ndlr] – à savoir North Newham, Manor Park, Leyton, Homerton et Hackney Wick – présentent une force concentration de logements privés loués à des prix relativement bas. Ce type de logement est rare dans une ville comme Londres, et très précieux pour des milliers de personnes à revenu faible ou moyen. En conséquence, la crainte est générale que les JO de 2012 provoqueront une diminution du stock de logements abordables. »

De fait, à Stratford le district qui accueille les Jeux, le maire de la ville même explique que les loyers ont « flambé en raison de l’arrivée des Jeux olympiques et de l’afflux de jeunes professionnels dynamiques ».

Julian et ses voisins ont bien tenté d’enrayer la machine qui les déménageait en portant l’affaire en justice, mais ça n’a servi à rien.

« Au tribunal, il n’est pas question de contester les décisions prises, mais de voir si elles ont bien été prises en suivant la procédure. »

Personne ne s’est jamais excusé. Leurs interlocuteurs ont juste reconnu qu’ils leur causaient du tort.

« Ils ont fait beaucoup de promesses qu’ils n’ont pas tenues. Ils nous ont dit qu’ils nous consulteraient et qu’ils nous informeraient, ils ne l’ont pas fait. [...]

Globalement, ils pensaient qu’ils nous rendaient un service parce que notre quartier était censé être nul. »

Pas tenues non plus : les promesses de ne pas séparer les voisins, de les reloger en groupe. Julian dit aujourd’hui que les gens du quartier ont perdu un peu de leur vie sociale.

Chaque année, à la période de Noël, ils se voient entre anciens pour partager un repas. Ils sont en général une grosse vingtaine.

Et Julian ? Il se plaît à militer, dit que si d’autres ont pour passion la mode ou la cuisine, lui aime défendre une cause. Il conclut en riant :

« Si je ne faisais pas ça, je serais probablement en train de faire quelque chose de moyennement passionnant. J’imagine que je twitterais toute sortes d’imbécilités. »


Julian Cheyne devant sa nouvelle maison, à Londres, en juillet 2012 (Renée Greusard/Rue89)

 

 

SOURCE / RUE 89

Publié dans actualités

Commenter cet article