JO, Londres 2012 : Dow Chemical, sponsor aux mains sales

Publié le par dan29000

Blanchiment écologique 23/07/2012 à 15h05

Un ancien DJ en croisade contre les sponsors des JO aux mains sales

Renée Greusard | Journaliste Rue89
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Les Jeux olympiques ne ravissent pas tout le monde. Rue89 Sport commence ce lundi un feuilleton de cinq portraits. Cinq portraits d’hommes et de femmes mécontents. Aujourd’hui, Colin Toogood, militant écologiste et son combat contre Dow Chemical, sponsor pas très clean des JO.

(De Londres) Vu à Londres, près du site olympique : un immense panneau remerciant les sponsors des Jeux.

« Il n’y aurait pas de chair de poule, de souffles coupés, de cœurs battant la chamade, de larmes de joie, de records explosés, d’étreintes avec des étrangers, ni d’union de cette planète toute entière sans ... »

Viennent ensuite les noms des bienfaiteurs : McDonalds. Coca-Cola. BP. Dow Chemical. Rio Tinto.


Une affiche rendant hommage aux sponsors des JO, à Londres, en juillet 2012 (Julien Duriez/Rue89)

C’est contre Dow que Colin Toogood se bat depuis trois ans, au sein de son association Bhopal Medical Appeal (appel à l’aide médicale pour Bhopal). Cette petite association de trois salariés permanents gère les conséquences sanitaires de la plus grande catastrophe industrielle de l’histoire récente.

Dow : « On va pas se laisser terroriser »

Dans cette ville du nord de l’Inde, dans la nuit du 2 au 3 décembre 1984, l’usine d’Union Carbide explose. Quarante tonnes d’isocyanate de méthyle sont libérées.

Les habitants de la ville sont réveillés par l’odeur de ce poison qui brûle la gorge et les yeux. Selon des chiffres officiels, quelque 3 500 personnes meurent les premiers jours, de suffocation pour la majorité. Plus de 15 000 personnes sont décédées dans les deux semaines qui ont suivi la catastrophe et 800 000 ont été touchées d’une manière ou d’une autre.

Les habitants de Bhopal demandent à ce que leur ville soit définitivement nettoyée mais Dow Chemical, qui a racheté l’Union Carbide en 1999, refuse d’assumer les conséquences de cette catastrophe.

Le groupe estime que les 470 milions de dollars versés par l’Union Carbide en 1989 versés aux victimes du désastre sont « équitables ». Un responsable du groupe a même déclaré au site de la BBC :

« On ne va pas se laisser terroriser et prendre la responsabilité d’un problème qui n’est pas le nôtre. »

Ex-DJ devenu militant convaincu

J’ai rencontré Colin dans un café de l’est de Londres, à Bethnal Green, à dix minutes en métro du site olympique. Short d’été et T-shirt à rayures, il parlait tout calmement. Sourire discret, mais très disponible. Son arrivée dans l’association relève presque du hasard.


Colin Toogood, à Londres, en juillet 2012 (Renée Greusard/Rue89)

Colin a une formation d’architecte mais avant, il était surtout DJ. Sur MySpace, on trouve encore des photos de lui en train de faire le foufou, bonnet de père Noël sur la tête ou bière à la main et yeux écarquillés dans un club.

Il a mixé partout : en Angleterre, en France ou en Allemagne. On l’a présenté comme l’un des DJ majeurs de la fin des années 90, et puis, il en a eu marre. Dans une interview à un site internet anglais, il a raconté :

« La raison pour laquelle j’ai arrêté, c’est parce que j’étais fatigué de tout ce truc mais je mentirais si je ne disais pas aussi que certaines personnes avaient fini par m’exaspérer. C’est comme si la trahison faisait partie de ce paysage. »

Une reconversion s’impose. Devant sa tasse, Colin, trop bien, raconte :

« Il y a trois ans et demi, j’ai vu une annonce dans (le journal anglais) The Guardian pour rejoindre Bhopal Medical. J’ai répondu parce que ça me paraissait intéressant. [...]

Mon entourage a ri. Ils ne pensaient pas que je serais capable d’avoir des horaires fixes. En fait, j’ai été chanceux : j’ai le droit de travailler chez moi... »

« Chaque jour, les habitants boivent un peu de leur poison »

Le job consiste à communiquer sur les actions de l’association. En préparant son entretien d’embauche, Colin découvre l’horreur et les conséquences de cette catastrophe. Il s’en souvenait vaguement, mais ne mesurait pas l’étendue des dégâts.

Aujourd’hui, ce combat que Colin ne soupçonnait pas d’exister le passionne :

« Les gens meurent toujours des effets du gaz. D’autres sont malades et le seront toujours. Ils ont besoin de soins. Bien sûr, vous pouvez dire que 27 ans plus tard, on y meurt d’autres choses.

Mais quand la cage thoracique de plusieurs habitants s’est très mal développée, il est difficile de nier les effets du gaz. Beaucoup d’enfants sont nés handicapés. L’eau est toujours contaminée, et chaque jour, les gens boivent un peu de poison. »

Dow dépense 100 millions d’euros pour les JO tous les 4 ans

Alors Dow sponsor d’une compétition qui exalte les corps sains, c’est un peu le pompon !

« Ils ont un budget de relation presse énorme pour les Jeux. Toute leur communication est orientée autour de l’idée qu’ils sont “clean” et durables. Certes, certains de leurs produits suivent bien des chartes de durabilité, on ne prétend pas le contraire, mais tout n’est pas si rose.

[...] Ce n’est pas parce qu’ils ont des photovoltaïques qu’il ne produisent pas aussi beaucoup de pesticides, d’herbicides ou de graines génétiquement modifiées. Pas besoin d’être une flèche pour comprendre qu’ils ne sont pas si durables qu’ils le disent. »

Le contrat de 10 ans qu’a passé Dow avec le CIO (Comité international olympique) fait état de grosses sommes. Tous les quatre ans, le groupe verse 100 million de dollars (82 millions d’euros) pour les jeux.

Sur son site, Dow explique dans l’emphase « sa mission » de partenaire :

« Innover dans la passion pour ce qui est essentiel au progrès humain, en offrant des solutions durables à nos clients. »

Médaille du blanchiment écologique

Pour sa communication avant les Jeux, Bhopal Medical Appeal s’est associée à deux autres associations qui combattent des sponsors des Jeux :

  • UK Tar Sands Network cible BP, responsable entre autres d’une petite marée noire en 2010, aux Etats-Unis. BP qui se targue partout d’être un partenaire « développement durable » des Jeux ;

Les militants ont appelé la campagne « Green Wash Gold » : une médaille d’or du blanchiment écologique. Colin explique qu’il fallait quelque chose de léger :

« Il faut intéresser les gens. Ils sont habitués aux histoires négatives. Certains trouvent qu’il faut militer très sérieusement mais ça implique de toujours s’adresser aux mêmes personnes. »

Pendant trois mois, les internautes étaient invités à voter dans l’humour :

« Quel groupe louche mérite le plus la médaille d’or du blanchiment écologique en 2012 ? Quel est le groupe le plus destructeur écologiquement, dévastateur humainement, qui prétend pourtant être une bonne entreprise citoyenne en sponsorisant les Jeux ? »


Une capture d’écran du site Green Wash Gold

Il y avait aussi de petites vidéos amusantes, pour chacun des compétiteurs. Ici, par exemple celle de BP.

 

Le spot anti-BP des Green Wash Gold

Finalement, les trois entreprises sont sorties ex-aequo de cette compétition, mais l’important n’était pas là. L’important était de parler d’entreprises jugées néfastes et que les consommateurs ne connaissent pas car leur nom n’est jamais écrit sur leurs produits :

« La plupart des gens ne savent pas qui ils sont. Dans cette salle, tout le monde porte probablement leurs produits. Ils ont toutes sortes de composés chimiques que vous allez retrouver dans votre iPhone, dans vos chaussures, etc. »

Les JO, « un incroyable coup de projecteur »

II précise que le combat n’est pas dirigé contre le sport mais contre le système olympique. Paradoxalement, les Jeux auront été une super nouvelle pour l’association :

« La campagne olympique nous a donné un incroyable coup de projecteur. Ça nous a permis de soulever ce problème dans le pays avec une intensité qui n’avait plus jamais existé depuis le désastre. »

Cet accélérateur de notoriété doit se traduire en multiplicateur de dons, pour faire tourner la clinique de Bhopal. L’association refuse l’argent de l’Etat pour garder sa liberté d’expression et à fortiori celui de grandes entreprises aux pratiques discutables. Tout ou presque repose donc sur les donations des particuliers (si ça vous tente, c’est ici).

Contrairement à avant, Colin n’a donc pas du tout envie de changer de métier ou de vie. Il a trop de boulot.

 


 

 

SOURCE / RUE 89

 

Publié dans environnement

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