Juger, un essai de Serge Portelli, aux éditions de l'atelier

Publié le par dan29000

 

 

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La brève introduction donne le ton à cet essai de Serge Portelli, magistrat et vice-président du tribunal de grande instance de Paris.

"Il est impossible d'être juge, c'est pourquoi il ne peut s'agir, au mieux, que d'un métier."

 

Divisé en quatre grandes parties, Serge Portelli nous offre une vraie réflexion sur son difficile métier et sur les dangers encourus par cette justice que nous n'hésiterons pas à qualifier de "classe".

Dans la première partie, il revient à juste titre sur le passé, avec Salomon et Saint-Louis, sans oublier la justice sous le nazisme, l'exemple de Vichy (vraiment d'actualité avec les procès intentés en France actuellement envers des militants évoquant cette période au sujet des actions gouvernementales). Avec des exemples parlant, comme ceux des juges Freilser et Didier, l'un totalitaire, l'autre réfractaire. Le chapitre consacrée aux "lignes de fracture" de 1940-41 nous aidant  à mieux comprendre l'actuelle situation du rôle de la justice dans la politique sécuritaire actuelle du gouvernement Sarkozy.

 

Dans sa seconde partie, intitulée "La sauvegarde des libertés" le magistrat examine la nouvelle place du juge et les traditions anglaise et américaine, sans oublier la Convention européenne des droits de l'Homme. Il pose bien le problème des libertés avec l'exemple de la garde à vue en France basée sur une politique du chiffre, que l'on peut aussi d'ailleurs retrouver dans le fonctionnement de la police et de la gendarmerie.

 

La troisième partie nous a semblé la plus intéressante dans son développement. "La montée d'un nouveau péril, le sécuritarisme". Une réflexion d'autant plus utile en ce moment que la future campagne présidentielle qui est déjà presque entamée, va sans nul doute traiter ce sujet délicat, surtout  pour la gauche et ses valeurs. L'auteur passe en revue la fameuse tolérance zéro, la tentation de la sécurité absolue "made in USA", la diabolisation des délinquants ou encore le principe de précaution précoce. Bien des idées sécuritaires toxiques viennent d'outre-atlantique, Sarkozy tentant de les transposer dans l'hexagone, en jouant sur les peurs, sur les divisions et montrant du doigt, un jour les sans-papiers, un jour les Rroms, un jour les cités afin de mieux stigmatiser toutes les différences.

Dans l'ultime partie de son essai, Serge Portelli nous parle de ce qui fait défaut à la justice actuelle, et au gouvernement Sarkozy et à l'UMP dans son ensemble, l'humanisme. Le devoir d'humanité car l'identité est effectivement d'abord humaine, c'est à dire complexe. L'on pourrait presque résumer la totalité de ses propos en deux phrases :

 

"Juger un homme et rien d'autre"

"Juger un homme, pas un dossier"

La justice est aussi une question de temps, le temps des paroles, des compréhensions des citoyens jugés, des enfants et des adolescents jugés où il s'agit bien de comprendre une situation, un parcours, un passé, une personnalité, donc une justice en rapport avec le temps humain.

 

En conclusion, un essai de résistance à la peur et à la démagogie ambiante qui tombe bien dans le contexte étouffant et régressif/répressif du gouvernement actuel où il ne s'agit que de construire plus de prisons, de voter plus de lois sécuritaires, de créer plus de fichiers et de contenir toujours plus les révoltes qui montent au sein d'une société toujours plus inégalitaire.  Et pour ce pouvoir sécuritaire oppressif, le juge devient alors un bel empêcheur de réprimer tranquillement.

Un livre bien en concordance avec les apparitions utiles dans les médias de ce juge qui pense et agit. Et penser et agir en ce moment de notre histoire ne peut être qu'un geste de résistance...

 

 

Dan29000

 

Juger

Serge Portelli

Editions de l'atelier

2011 / 190 p / 18 euros

 

Voir le site de l'éditeur, ICI

 


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EXTRAIT DU LIVRE /

 

INTRODUCTION

L’impossibilité d’ être juge

 

Il est impossible d’ être juge, c’est pourquoi il ne peut s’agir, au mieux, que d’un métier. On peut être peintre parce qu’on a le don de la peinture, musicien parce qu’on a le don de la musique, mais on ne peut pas être juge parce qu’on a le don de juger. Le don de juger n’existe pas. Quel homme pourrait se croire assez présomptueux pour en juger un autre? Qui pourrait être assez sage, assez probe, assez vertueux, assez juste? Qui oserait soutenir qu’il a la vocation de ce métier, qu’il s’y est senti appelé par je ne sais quelle voix intérieure?

 Décider du sort d’un enfant, dire avec lequel des parents il vivra. Laisser en liberté ou placer en prison. Laisser vivre une société ou la liquider. Trancher qui est coupable, qui est innocent. Il faut bien, au sein d’un peuple, en désigner quelques-uns pour assurer ces tâches impossibles, en sacrifier un petit nombre, serait l’expression la plus juste, tant la mission est folle. Juger n’est donc pas un honneur, mais une charge que l’on ne peut accepter qu’à regret. Une source non pas de gloire, mais d’humilité permanente. Une impérieuse exigence de modestie et de doute. On ne peut accepter cette mission impossible qu’en revendiquant - bien plus qu’en acceptant - d’ être surveillé, contrôlé, soumis au regard constant d’un peuple inquiet de sa délégation, loin de toute fierté, à l’opposé du moindre orgueil, sans pompe, sans médaille, sans apparat.

 La mission du juge, puisque juge il doit y avoir, est de "rendre la justice". Mais comment savoir ce qu’est une décision "juste"? Par rapport à qui? Par rapport à quoi? Quel appareil, quel logiciel peut mesurer cette "justice"-là ? Si le juge n’était que cet automate rêvé par les Révolutionnaires, ces questions n’auraient même pas de sens. Une machine sans âme, ni état d’âme, n’aurait effectivement pas grande difficulté à être "juste". Il suffirait de savoir lire, la loi étant censée régler tous les problèmes. Il s’agit là d’un pur fantasme. Aucun législateur ne peut être assez prévoyant: la loi, écrivait déjà Aristote, est faite pour le général et non le particulier. Il est donc inutile d’attendre d’elle ce qu’elle ne peut donner. Se contenter de juger l’acte sans se soucier des hommes qui y ont participé est la pire des injustices. Ce fantasme mathématique est toujours vivace. Nombre de législateurs édictent encore des lois prévoyant des peines fixes, appelées "peines plancher" en France, pour forcer la main des juges: lois heureusement rares mais aveugles, prétentieuses et sévères qui méprisent les hommes et les poussent la révolte. Le plus souvent, le juge, tâtonnant parmi des lois bavardes, part à la recherche de la justice. Alphonse Karr, obscur écrivain français du XIXe, eut cet éclair: "On fait toujours semblant de confondre les juges et la justice, comme les prêtres avec Dieu. C’est ainsi qu’on habitue les hommes à se défier de la justice et de Dieu."

 Juger, c’est inévitablement échouer. Confier la justice à un homme plutôt qu’à une machine, c’est se fixer comme règles du jeu l’approximation, l’erreur, bref, l’imperfection. Elle ne peut être que bancale, partiale, inégale et incertaine. C’est pourquoi elle a toujours été en crise. A tous les siècles, sous toutes les latitudes. C’est sa nature même. Et c’est pourquoi il est bon que les hommes s’en méfient.

 

 

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EXTRAIT DU BLOG DE SERGE PORTELLI : Chronique de l'humanité ordinaire

17.06.2011

Les mots, première dérive, premier combat

(Cet article a été publié dans la revue Mémoires, de l'association Primo Levi, de juin 2011)

 


Au commencement était le verbe. l’arrivée aussi. La parole accompagne et épouse la vie dans son entier. Toutes les évolutions, toutes les transformations sociales et politiques passent par la parole et reviennent vers elle, inlassablement. A chaque idéologie son idiome, son vocabulaire, ses néologismes, ses mots-clés, ses images, ses tics de langage, ses glissements de sens, ses slogans... Ces évolutions sont constantes mais rarement spectaculaires. Elles se font pas comptés, sur de longues périodes et n’alertent que des observateurs attentifs. L’installation d’un nouveau langage, d’une novlangue, ne se fait pas par décret. Elle ne résulte pas d’une brusque invasion, mais de mouvements progressifs, de lentes métamorphoses.

Personne n’a mieux analysé ces bouleversements insidieux du discours que Victor Klemperer dans son magistral LTI, la langue du Troisi me Reich. Écrivain et philologue, il fut persécuté comme juif par le régime nazi, échappa de tr s peu la mort et ne dut son salut qu’ son mariage avec une non-juive. Pendant toute cette période noire, il fut déchu de son statut d’universitaire et survécut, intellectuellement, en se livrant chaque jour, d s avant 1933, dans son journal personnel, une analyse minutieuse du discours nazi et de son emprise sourde sur le langage ordinaire. "La nazisme, écrit-il, s’insinua dans la chair et le sang du grand nombre travers des expressions isolées, des tournures, des formes syntaxiques qui s’imposaient des millions d’exemplaires et qui furent adoptées de façon mécanique et inconsciente [...] Qu’arrive-t-il si cette langue cultivée est constituée d’éléments toxiques? [...] Les mots peuvent tre comme de minuscules doses d’arsenic: on les avale sans y prendre garde, ils semblent ne faire aucun effet, et voil qu’apr s quelques temps l’effet toxique se fait sentir".

Le nazisme a été vaincu par les armes. La violence légitime des démocraties a vaincu la barbarie. Mais cette barbarie s’était installée lentement dans les mots avant que de prendre les armes. C’est toujours d’avoir perdu cette premi re bataille du langage que surgit la nécessité d’un véritable combat et d’une guerre sans merci. C’est pour éviter le retour d’une telle violence qu’il nous appartient de nous battre, pacifiquement, pied pied, mot mot, contre l’arsenic du langage.

Violence et langage, torture et parole

Torture, parole et silence

De la brutalité des coups d’un côté, de la noblesse de la parole de l’autre, on pourrait déduire que la violence et le langage appartiennent deux mondes irrémédiablement distincts. En fait ils s’interpén trent constamment. La violence peut avoir sa noblesse et les mots leur déchéance. Les arts martiaux sont un art de la violence retenue voire refusée. La parole est parfois un flot d’obscénités, un déferlement de haines, une pluie de mots-coups, un soeur jumelle du cri, une autre façon de blesser voire de tuer. Mais, le plus souvent, violence et langage cohabitent, s’entrem lent et se confortent. La torture est précisément l’un des domaines de cette morbide conjugaison, l’un de ces liens entre parole et violence, le plus pervers peut- tre, car son objectif délét re est la fois la parole et le silence. L’aveu, la dénonciation sont le but direct des souffrances infligées: il s’agit d’obtenir par tout les moyens le renseignement désiré. Mais la torture est aussi une façon de museler, en réduisant au silence la victime, ses proches et aussi toute une population. La terreur rend muet.


 

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