Ken Loach à Cannes : La part des anges, comédie sociale

Publié le par dan29000

Cannes : Ken Loach et les cinéastes politiques bousculent le Festival Send the article by email

Olivier De Bruyn
Journaliste

(De Cannes) Avec « La Part des anges », présenté ce mardi en compétition, l’inusable Ken Loach signe une comédie sociale offensive. Un film nerveux qui témoigne de la rude réalité de l’époque, comme beaucoup d’autres cette année à Cannes…

 

 

Les Palmes d’or politiques et sociales depuis 1995

1995. « Underground », de Emir Kusturica. Sujet : la guerre en Yougoslavie.

1999. « Rosetta », de Luc et Jean-Pierre Dardenne. Sujet : le social en miettes.

2003. « Elephant », de Gus Van Sant. Sujet : la tuerie de Columbine.

2004. « Farenheit 9/11 », de Michael Moore. Sujet : George W. Bush.

2005. « L’Enfant », de Luc et Jean-Pierre Dardenne. Sujet : le social en miettes (bis).

2006. « Le Vent se lève », de Ken Loach. Sujet : la guerre civile en Irlande.

2008. « Entre les murs », de Laurent Cantet. Sujet : l’Education nationale en berne.

2009. « Le Ruban blanc », de Michael Haneke. Sujet : le fascisme.

 


Le Festival de Cannes et la politique : une histoire sans fin. Soucieux d’inviter des cinéastes qui adoptent un vrai point de vue sur le monde comme il va (mal), les sélectionneurs, chaque année, transforment les salles de cinéma en quasi laboratoire radiographiant la crise du politique et la colère sociale partout sur la planète (lire l’encadré ci-contre).

Le tout, paradoxe cannois de toujours, à deux pas de la Croisette et des grands hôtels squattés par la futilité « bling bling » et l’addiction pour les cosmétiques. Passons.

L’an passé, rayon social, Robert Guédiguian (« Les Neiges du Kilimandjaro ») et les frères Dardenne (« Le Gamin au vélo ») honorèrent le genre. Et, rayon politique, Pierre Schoeller (« L’Exercice de l’état »), faisait oublier le pâle biopic sarkozien (« La Conquête »), déjà gravement éclipsé par l’irruption, si l’on ose dire, de l’affaire DSK le jour même de la présentation du film au Festival.

Et cette année ? Cette année, les cinéastes qui ne regardent pas que les replis de leur nombril ont toutes les chances d’être remarqués. Et il y a une bonne raison à cela.

Nanni Moretti aime la politique et… Ken Loach

Le président du jury 2012 n’est en effet pas le dernier à avoir pratiqué l’art délicat du cinéma politique dans des films qui, tous ou presque, figurèrent en compétition cannoise. Dans ses autofictions (« Journal intime », « Aprile »), comme dans son pamphlet anti-Berlusconi (« Le Caïman »), Nanni Moretti, l’humour corrosif en bandoulière, a plus d’une fois réglé son compte à la classe politique de son pays natal.

Le cinéaste italien, ce mardi soir, sera particulièrement attentif en découvrant le nouveau film de Ken Loach. Dans ses activités périphériques (il est aussi producteur, distributeur et exploitant), Moretti a souvent eu l’occasion de promouvoir le cinéma de son aîné anglais qu’il apprécie particulièrement. « La Part des anges » ne devrait pas le décevoir.

Whisky et lutte des classes

Glasgow, de nos jours amers. Robbie, la vingtaine cabossée par la mouise, s’apprête à devenir papa. Chômeur et semi délinquant depuis toujours, il ne cesse d’être rattrapé par le déterminisme social qui l’entraîne toujours plus bas. Quel avenir pour lui, sa copine, son gosse ? A priori, aucun.

Le début du film, nerveux et implacable, donne à voir le quotidien de Robbie et de ses semblables, victimes parmi d’autres d’un certain état des choses dans la société contemporaine. Du pur Ken Loach en quelque sorte.

Et puis – surprise colossale – les personnages de « La Part des anges » prennent bientôt la poudre d’escampette. Le film les accompagne. Convoqué pour des travaux d’intérêts généraux qui l’autorisent à éviter la case prison, Robbie rencontre une bande de pieds nickelés improbables et un éducateur quinquagénaire, passionné par les choses du whisky. En leur compagnie, il se découvre des talents de dégustateur insoupçonnés et, peu à peu, imagine une géniale escroquerie qui lui permettra peut-être de gagner beaucoup de pognon très vite.

Comment parviendra-t-il à ses fins ? On n’en dira rien, sauf qu’il conviendra bientôt pour Robbie et ses nouveaux amis de quitter Glasgow pour les Highlands (en kilt) et de faire preuve d’invention dans le trafic de liquide.

Vers une nouvelle Palme ?

La fable utopique plutôt que le constat glacial, la comédie plutôt que le drame rude… Dans « La Part des anges », Ken Loach, 76 ans et pas une ride créatrice, reste fidèle à ses obsessions de toujours, mais il entraîne son cinéma dans des contrées drolatiques qu’il n’avait encore jamais arpentées avec une telle inspiration.

Moretti appréciera probablement et l’on ne serait pas surpris de retrouver le vétéran Loach très haut placé au palmarès dimanche prochain.

S’il décroche une Palme, sa seconde après « Le Vent se lève » en 2006, il intégrera ainsi le club très fermé des cinéastes ayant doublé la mise. Le club des cinq :

  • Francis Ford Coppola (« Conversation secrète », « Apocalypse Now ») ;
  • Shohei Imamura (« La Ballade de Narayama », « L’Anguille ») ;
  • Emir Kusturica (« Papa est en voyages d’affaires », « Underground ») ;
  • Bille August (« Pelle le conquérant », « Les Meilleures Intentions ») ;
  • Les frères Dardenne (« Rosetta », « L’Enfant »).

Et ailleurs ?

Et Ken Loach n’est pas le seul à autopsier les choses sociales et politiques cette année à Cannes.

Parmi les cinéastes en compétition qui ont déjà dévoilé leurs bobines :

  • Jacques Audiard (« De rouille et d’os ») filme une certaine réalité, uniformément noire, de l’Hexagone et de ses laissés pour compte ;
  • Yousry Nasrallah (« Après la bataille ») radiographie, certes avec maladresse, les fractures idéologiques et sociales qui affligent l’Egypte post-Moubarak ;
  • Andrew Dominik (« Killing them softly ») signe un film noir où il évoque (besogneusement) la crise économique qui afflige ses mafieux américains comme le reste de la planète ;
  • Matteo Garrone, enfin, avec son personnage de poissonnier napolitain qui rêve de devenir une star cathodique (« Reality »), met en scène l’Italie des déclassés, étranglés par la mouise pécuniaire.

Le cinéma en prise directe avec son temps, parfois pour le meilleur : ce que montre aussi le Festival de Cannes. Le jury saura probablement s’en souvenir.

 

Source : RUE 89

Publié dans écrans

Commenter cet article