L'abeille et l'économiste, un livre de Yann Moulier Boutang

Publié le par dan29000

abeille.jpgComment domestiquer la finance ? Dans L’Abeille et l’Economiste, Yann Moulier Boutang définit une “économie de pollinisation” qui doit se substituer à une économie de la production.

BIO EXPRESS Yann Moulier Boutang

Il enseigne l’économie politique à l’université de technologie de Compiègne. “Expert engagé”, proche du courant philosophique et politique de Toni Negri, il codirige la revue Multitudes depuis 2000. Il a notamment publié De l’esclavage au salariat : économie historique du salariat bridé (PUF, 1998), La Révolte des banlieues ou Les Habits nus de la République (Amsterdam, 2005) et Le Capitalisme cognitif : la nouvelle grande transformation (Amsterdam, 2007).

L’abeille hante l’histoire de l’économie politique : pourquoi réintroduire cet animal dans l’analyse de l’économie actuelle ? 

J’ai choisi l’abeille pour trois raisons. Tout d’abord parce qu’elle est, avec la cigale et la fourmi, l’insecte qui a servi largement de parabole fondatrice de l’économie politique classique. Dans sa Fable des abeilles (1714), Mandeville a osé dire : les vices privés font les vertus publiques, alors que l’économie de matrice grecque et chrétienne affirmait que les vertus privées font les vertus publiques et qu’un bon prince fait le bien de ses sujets. Nous avons ensuite découvert que la valeur économique réelle des abeilles ne réside pas dans leur production – le miel et la cire –, mais dans leur rôle dans la pollinisation. Cette dernière vaut entre 100 et 350 fois plus que le produit marchand. En ces temps de crise écologique, l’abeille symbolise la destruction de la biosphère et notre intervention barbare dans l’environnement ; la destruction des jachères mellifères, les insecticides, l’uniformisation des cultures la touchent terriblement. Or sans abeilles, plus de pollinisation, sans pollinisation, plus de vie. 

La crise actuelle n’est pas seulement, selon vous, financière et économique : elle est sociale, environnementale… Quelles sont, dans ce cadre chaotique, les solutions pour en sortir ? 

La crise actuelle est une crise de mesure et des catégories que l’économie politique a mises en place depuis les pères fondateurs (Adam Smith, Ricardo). L’économie politique classique a découvert le concept de valeur. Je prétends que la découverte du continent de toutes les formes de “pollinisation humaine”, révélées par le numérique et le réseau des réseaux qui connecte les cerveaux entre eux, produit une secousse analogue. Nous sommes entrés dans une économie de l’immatériel qui place le cœur de la valeur économique dans la production en réseaux de solutions intelligentes et dans la production de solutions singulières comme le “care” (le soin apporté aux situations singulières). Google a relayé General Motors. D’un autre côté, nous sommes en train de détruire une grande partie des ressources vivantes que nous sommes incapables de remplacer : il n’y a pas de planète B, comme disaient les manifestants de Copenhague face aux tergiversations honteuses du NoComment mesurer l’activité humaine, l’activité intelligente ? 

Je propose d’ajouter au critère du degré d’inclusion ou non dans l’échange marchand un autre critère, écologique : savoir si l’activité a un rôle “prédateur” (consommation sans reproduction) ou “pollinisateur” (facilitateur de reproduction) de ressources non marchandes. Par exemple, on retrouve l’esprit de mes propositions dans le revenu d’existence (ou de citoyenneté ou garanti) individuel. Inconditionnel, cumulable avec une activité marchande salariée ou non et d’un montant proche de l’actuel Smic (900 euros en France, par exemple), il rétribue la pollinisation productive indépendamment de la contribution marchande. Quant à la taxe très faible mais universelle sur toutes les transactions financières, elle permet d’asseoir un impôt simplifié sur la richesse créée dans la circulation.

Vos propositions font-elles le deuil du capitalisme ? Le “capitalisme cognitif”, que vous avez conceptualisé dans un précédent ouvrage, dessine-t-il des pistes de sortie ? 

Ces propositions ne sonnent pas le glas du capitalisme en lui-même mais constituent la seule forme de sa limitation efficace et de relance de la croissance dans un volet de consommation raisonnable. Il s’agit d’abord de redresser les inégalités qui se sont creusées de façon catastrophique depuis vingt ans, en particulier pour les moins de 35 ans. Le capitalisme cognitif, qui marque un besoin vital de coopération, d’intelligence en réseau, de pollinisation humaine, est un bien meilleur vecteur de ces revendications. Alors qu’un capitalisme néofordiste n’est pas capable de supporter cette charge du fait de son faible pouvoir créateur de richesse réelle : les richesses marchandes qu’il génère sont largement laminées par les émissions négatives qu’il produit. 

Croyez-vous à la possibilité d’une bifurcation historique du capitalisme ? 

Je ne crois pas seulement à la possibilité d’une telle bifurcation, je constate qu’elle est en train de s’opérer. Certes, pour la galerie, on continue de s’appuyer sur le vieux PIB, même si on essaie de lui donner un coup de Ripolin en prônant la prise en compte du “bonheur brut” ou “net”, mais c’est comme pour l’astrophysique aujourd’hui, qui a besoin de la masse manquante pour expliquer le devenir réel de l’univers. Sans la masse manquante de l’économie (celle qui se trouve produite par pollinisation), on ne comprend pas l’incroyable émission de crédit et de monnaie. Le problème n’est pas un trop grand endettement mais la contrepartie de cet endettement, que l’on doit repenser en entier. Au dénominateur du taux d’endettement, il faut donc parler désormais de pollinisation ou de pollution et de destruction écologique. 

Qu’est-ce qu’un réformisme radical aujourd’hui ? 

Le réformisme radical (la seule idée révolutionnaire actuellement) consiste à conjuguer ces mesures avec une refonte théorique de la comptabilité de l’activité économique et à accélérer le tournant fédéraliste que s’apprête à prendre l’Union européenne. Seul un tel programme pourra domestiquer la finance de marché. Sinon, on restera dans le cosmétique. 

Source : Les inrocks

L’Abeille et l’Economiste

Yann Moulier Boutang 

Carnets Nord

2010/ 255 p /  18 euros

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