L'expérience extrême, un livre de Christophe Nick

Publié le par dan29000

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Peut-être avez-vous vu le jeu télévisé de FRANCE2 nommé sobrement Le jeu de la mort ? Cette émission diffusée sur le service public en soirée du 17 mars a fait couler beaucoup d'encre, avant, pendant et après. Nous venons d'apprendre ce week-end qu'une plainte a été déposée par Quilès et Lienemann contre la direction de France2 et contre les réalisateurs de cette émission.

Il est vrai que Le jeu de la mort, même suivi par deux excellents documentaires divisèrent les journalistes et les spectateurs.

La publication du livre du réalisateur Christophe Nick, en date du 04 mars vient donc à point nommer et semble vraiment utile pour tenter de répondre à quelques questions.

Christophe Nick s'est inspiré d'une célèbre expérience datant des années 60 aux USA où un psychologue Stanley Milgram avait sélectionné des volontaires pour un prétendu test de mémoire. Ces cobayes devaient soumettre un individu, à dire vrai un acteur,  à des décharges électriques d'intensité croissante à chaque mauvaise réponse. L'autorité du savant impressionnait les sélectionnés qui administrèrent les décharges jusqu'au bout, c'est à dire 450 volts, malgré les cris de leur victime.

Aujourd'hui, l'expérience prend appui sur l'autorité de la télévision, avec 80 candidats, sur un plateau chauffé à blanc, des caméras, et un public complice. Chez Milgram ceux qui allaient jusqu'au bout étaient 62%, ici ce fut plus de 80% des joueurs. On connait par coeur le pouvoir énorme de la télévision, notre principale activité après le sommeil et comment celle-ci évolue sous les coups de butoir de l'audimat à tout prix afin "de vendre du temps de cerveau disponible aux publicitaires".La téléréalité et les jeux vont, dans le monde entier, de plus en plus loin dans le sordide et la manipulation. Pouvait-on arriver à la mort en direct, pour reprendre le titre d'un excellent film de Bertrand Tavernier ?

Dans la première partie du livre, l'auteur examine le pouvoir de la télévision, les préparatifs, le questionnaire de recrutement, le plateau, la série de questions et le déroulement de l'expérience.

Si vous n'avez pas vu l'émission en prime time, c'est indispensable à lire, sinon vous pouvez passer à la deuxième partie intitulée, Soumission, mode d'emploi.

Dès le chapitre 6, la bonne question est posée par l'auteur : Fallait-il tenter l'expérience, parfois à la limite du supportable pour les joueurs et pour les spectateurs.

Le débat a fait rage, et se poursuit si on lit les motifs de la plainte de Paul Quilès. Nick nous donne très utilement quelques clés de psychologie sociale qui prit son essor aux USA dans la première partie du XXe siècle. Dans le chapitre suivant est analysé la grande question, à savoir, pourquoi nous obéissons devant une autorité, avec une notion fondamentale, celle d'état agentique, l'obéissant perdant alors de vue l'ensemble de la situation à laquelle il participe.

Sans doute la partie la plus intéressante de ce livre qui tente de répondre aux questions soulevées par la diffusion de ces trois émissions.

Un chapitre, passionnant, est consacré aux désobéissants, un thème qui nous tient ici à coeur, nous qui faisons souvent l'éloge de la désobéissance d'abord de ces enseignants qui préfèrent être durement sanctionnés plutôt que de se plier à des règles contraires à leurs valeurs. Comme dans les autres chapitres, des extraits de dialogues entre l'animatrice Tania Young et les "questionneurs" permettent au lecteur de mieux comprendre les cheminements psychologiques du moment, et cela est fort utile à la compréhension de l'expérience.

milgram

La troisième et dernière partie du livre est intitulée, "La société qui vient" caractérisée par un monde de faux rebelles, le temps captif et la notion de jeu.

La qualité de Christophe Nick, auteur, producteur et réalisateur de documentaires passionnants (Chroniques de la violence ordinaire, la Résistance ou encore la Mise à mort du travail) et aussi auteur d'un excellent livre intitulé TF1, un pouvoir chez Fayard en 1997 avec Pierre Péan, ne peut être mise en doute. Pas plus que celle de Michel Eltchaninoff, journaliste, membre de la rédaction de Philosophie magazine.

Disons-le, le livre est bien meilleur que les deux premières émissions. Dans le jeu lui-même, critiquer, bien entendu à juste titre, la trash-tv, avec les méthodes de mise en scène de celle-ci est discutable. Un célèbre cinéaste nous avait appris un jour que "le travelling est affaire de morale".

Et surtout après le jeu, ouvrir un débat avec un médiocre animateur célèbre pour son manque endémique de modération est désolant et donc dénature les données. Le documentaire le lendemain, où France2 renonce tout de même au prime time, audimat oblige, était, lui, passionnant, notamment avec Stiegler qui n'eut pas à supporter les humeurs d'un meneur de jeu caractériel tentant de virer de son plateau un contradicteur.

Donc ne faisons pas de procès à Christophe Nick, son désir d'explorer la face sombre de notre société capitaliste était sans doute sincère. La manière de le faire, elle, était discutable et surtout prétentieuse, car la télévision, même publique, n'est qu'une forme de masse du divertissement et ne peut donc, en aucun cas, se substituer à une expérience scientifique menée par le passé dans un cadre universitaire. Donc les fameux pourcentages, 60 puis 80 % sont difficilement comparables.

Il serait intéressant de refaire cette expérience de Milgram, dans un contexte totalement identique en milieu universitaire, sans hommes et femmes de télévision. S'il y avait un Milgram caché dans l'organigramme de France2, cela se saurait sans doute. Mais le livre permet de mieux cerner la démarche honnête des réalisateurs et quand on connait le passé de documentariste de Nick, il est difficile de le soupçonner. Il ne peut en être de même pour France2 qui, parfois, donne dans une course à l'audimat, plus digne que celle, ignoble de TF1, mais qui est de l'audimat tout de même.

Et là, en prime time, ce jeu de la mort, par son titre, ses méthodes, sa musique et sa mise en scène dramatique était assez peu digne, de la télévision, mais aussi, surtout, d'une expérience qui se voulait, scientifique,sans réussir à l'être vraiment sous les feux des projecteurs.

En conclusion, il faut lire ce livre, et si ce sujet passionnant vous intéresse, lire le livre de Milgram qui est toujours disponible. Si l'on se place du point de vue de la télévision, les deux sont complémentaires.


L'EXPERIENCE EXTREME 

Christophe Nick et Michel Eltchaninoff

avec des contributions scientifiques de 

Beauvois, Courbet et Oberlé

Editions Don Quichotte

294 pages / 2010 /18,50 euros


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