L'islamophobie ordinaire, c'est quoi ? Cinq femmes racontent...

Publié le par dan29000

Cinq femmes racontent l'islamophobie ordinaire


 


Une tête de sanglier ensanglantée dans une poussette, des excréments aux portes d’une mosquée, une femme voilée battue à coups de bâton : pas une semaine ne passe sans qu’une institution représentant l’islam ou des personnes de confession musulmane ne fassent l’objet d’agressions. Susceptibles d’être poursuivis devant les tribunaux, ces actes sont recensés par le Collectif contre l’islamophobie (CCIF). Créé en 2003, il collecte des plaintes en parallèle au recueil officiel de données réalisé par la Commission nationale consultative des droits de l'Homme (CNCDH).

Villes et campagnes, tout le territoire est concerné. En hausse constante, le nombre de ces agressions, environ 300 en 2012, dépasse depuis deux ans celui des actes anti-maghrébins répertoriés par le ministère de l'intérieur.

Pourtant ces agissements ciblant l'islam et ses fidèles, relayés par les sites dits “communautaires”, échappent aux mailles du filet médiatique. Ils ont lieu dans une certaine invisibilité, si ce n’est une totale indifférence. Pour comprendre ce qu’être victime d’islamophobie veut dire, Mediapart est allé à la rencontre de musulmans et de personnes perçues, à tort ou à raison, comme tels. Plus que les attaques frontales, nous avons voulu saisir les formes, insidieuses et impalpables, prises au quotidien par le rejet de cette religion, et, plus précisément, de sa visibilité. Car c’est bien la présence de signes religieux, comme le voile, qui suscite le plus souvent l’invective.

Sans prétendre à une quelconque représentativité, nous avons recherché des témoignages d’hommes, de femmes, de tous âges et de niveaux socio-professionnels variés. Mais les femmes, plus que les hommes, ont accepté de prendre la parole. Ce n’est pas un hasard : elles représentent l’écrasante majorité des personnes visées, soit 85 % des cas recensés et, plus particulièrement, 94 % des agressions, selon le rapport annuel du CCIF.

Réalisée auprès de 22 000 individus, l'enquête TeO de l'Ined et de l'Insee rappelle que les discriminations liées à l'origine prédominent par rapport à celles reposant sur une base religieuse. Mais les femmes, confirme aussi l'enquête, sont plus fréquemment touchées que les hommes par les inégalités se fondant sur une appartenance religieuse réelle ou supposée. Nous leur avons donc consacré cette enquête.


Ismahane vit à Chatou dans les Yvelines et Djamila à Nanterre dans les Hauts-de-Seine. Elles portent un hijab, un voile qui couvre les cheveux et laisse apparent le visage. Elles sont fréquemment prises à partie à cause de leur tenue. Rebecca, d’origine tunisienne, vit en Ile-de-France et travaille à Paris. Elle n'est pas musulmane, ce qui ne l’empêche pas d’être interpellée sur son appartenance religieuse présumée. Fatima est pratiquante, non voilée. Elle se sent agressée quotidiennement par le climat médiatico-politique délétère à l'égard de l'islam. Samira, enfin, habite dans la capitale et se définit comme athée. Elle vit comme un harcèlement le fait de devoir décliner son identité et ne supporte plus les amalgames récurrents entre arabe, maghrébin, immigré et musulman.

Ces femmes, de nationalité française, entretiennent des liens plus ou moins distendus avec le pays d’origine de leurs parents. Des préjugés apparemment anodins aux discriminations handicapantes : toutes, à leur manière, sont marquées par ce qu’elles perçoivent comme une hostilité à leur égard. 

  • « Dans la rue, le voile cristallise la haine »

C’est un passage obligé, et pourtant un lieu de violences répétées. La rue, espace pour tous, se transforme pour certaines femmes en terrain inhospitalier. Les regards se tournent vers les voiles. Et celles qui les portent voient des kyrielles d’yeux se fixer sur elles. Des regards réprobateurs, systématiquement. Des insultes, parfois. Des coups, de temps à autre.

Ismahane s’est installée à Chatou, dans la banlieue ouest, en 2001. « Quand je suis arrivée dans cette ville, j’étais la seule femme voilée, peut-être la première. Les habitants me regardaient comme une curiosité. » Et puis, ils ont appris à la connaître, « maintenant, ça va mieux, d’autres sont arrivées, ça se démocratise le voile, je me sens moins seule. Les commerçants se sont habitués, ils me saluent ».

Mais ailleurs, ça continue. Dans le métro, dans le train, elle décrit des regards « de colère, de dédain, inquisiteurs », décuplés le lendemain d'une émission de télé stigmatisant l'islam. « Le voile cristallise la haine », constate-t-elle. « À leurs yeux, je suis une aliénée qui s’ignore. » C’est pourtant paradoxal, « les gens se focalisent là-dessus, comme s’ils ne voyaient que ça, alors que ce voile, je ne veux pas qu’il soit un étendard, j’aimerais qu’il soit invisible ». Les plus virulents sont les hommes, remarque-t-elle, « je soutiens le regard, je souris et je dis bonjour, ça les énerve ».

Militante, féministe, coauteur du livre Les filles voilées parlent, édité par La Fabrique en 2008, elle n’est pas du genre à se laisser démonter. Pourtant, elle observe avec amertume les répercussions dans sa vie de tous les jours de lois telles que celle de 2004 interdisant le voile à l’école et celle de 2011 sur le niqab dans l'espace public.

Née à Tarascon, dans les Bouches-du-Rhône, Ismahane tient son énergie de sa grand-mère et son assurance de ses parents. Elle se souvient d’une enfance « heureuse et préservée », d’une éducation « ouverte vers les autres » et de vacances « en camping-car ». Son père était maçon, sa mère s’occupait de personnes âgées. Lui avait fait le voyage adulte depuis l’Algérie, elle était arrivée petite en France. « Ils nous ont élevés, mes sœurs, mes frères et moi, de manière à ne pas exacerber en nous le sentiment d’être discriminés. Ils ne voulaient pas que nous nous vivions comme des victimes », se rappelle-t-elle.

Des mises en garde, néanmoins, sont venues, « du côté des femmes ». « Ma grand-mère était un personnage à Tarascon. Elle avait été résistante en Algérie, elle était féministe, divorcée, elle portait plusieurs foulards superposés. Elle m’a dit : “Attention à toi, ma fille, dans ce pays, ils ne nous aiment pas.”  Elle voulait dire : ils n’aiment pas notre voile, notre visibilité. » Sa mère, revenue tardivement à la religion, a eu un « choc » quand Ismahane lui a annoncé qu’elle allait porter le voile. « Sa phrase fétiche, c’était : “Qu’est-ce que tu vas faire avec un foulard sur la tête avec Bac +7 ?” » Aucun rejet de l’islam, mais une incompréhension, ou plutôt une appréhension à l’égard du choix de sa fille et des conséquences qu’il aurait dans sa vie. 

 

 

  • « Mon fils, c’est vraiment le petit Français, mais s’il met un qamis, tout le monde le dévisage. »

Assistante maternelle, en charge de trois bambins, Djamila vit à Nanterre dans un immeuble récent, vue dégagée sur La Défense, au pied du RER A. La cinquantaine, elle a décidé de porter le voile il y a dix-sept ans « à la suite d’un cheminement spirituel ». Elle aussi, les regards désobligeants, elle connaît. Une anecdote, parmi d’autres : « C’était un jour de brocante, j’étais en train de faire mes petites courses, et, là, un homme me lance : “Et ben dis donc, elle doit avoir chaud avec son voile, celle-là !” Et il ajoute : “Retourne d’où tu viens !” J’ai répondu que j’étais française, mais mon mari m’a dit de laisser tomber, que sinon ça allait se retourner contre nous et que les gens diraient que nous, les musulmans, sommes agressifs. » Une autre fois, elle conduisait. Un automobiliste l’a alpaguée : « Ah bon, vous savez conduire ? Et le permis, vous l’avez eu où, dans votre pays ?»

La question de la visibilité est aussi au centre de son expérience. « Mon mari, on ne dirait pas un musulman. Mais aux yeux des gens, il devient musulman quand il se promène à mes côtés, à cause de mon voile. Mon fils, c’est pareil, c’est vraiment le petit Français. Il est châtain clair avec les yeux bleus. De l’extérieur, on ne peut pas dire qu’il est musulman. Mais s’il met un qamis ou une djellaba au centre commercial, alors là, tout le monde le dévisage. »

  • « Quand je dis que ma mère est une “vraie Française”, les gens poussent un “Ah !” de soulagement. »

Samira ne porte aucun signe d’appartenance religieuse. Et pour cause, elle est athée. Mais son « point d’accroche », comme elle le désigne elle-même, est son nom de famille, qui lui vaut d’incessantes et d’insistantes questions. « Il suffit que je tende ma carte vitale à la pharmacie pour qu’on m’interroge : “D’où vient ce nom, quelle est votre origine ?” C'est lassant. En général, je réponds que c’est un prénom arabe ou alors que je suis d’origine maghrébine. Pour gagner une étape, il m’arrive d’aller directement au nœud du problème et je dis que je suis d’Algérie, ou algérienne, même si je suis française. »

Sa mère, née dans l'Ardèche, n’a pas d’origines étrangères, tandis que son père est un ex-indigène, devenu algérien après avoir été français musulman. Samira est née avant l’indépendance en 1962.

« Je suis née en France de deux parents français », résume-t-elle. Parfois, elle se sent obligée de décliner l’identité de ses parents, « quand je dis que ma mère est une “vraie française”, les gens poussent un “ah !” de soulagement ». Vient alors l’ultime question : « Pas à la pharmacie, mais dans des conversations courantes avec des connaissances, on me demande facilement si je fais le ramadan et si je mange du cochon. En revanche, on ne me demande pas si je fais la prière. »

« Ce n’est pas islamophobe en soi de poser ces questions, mais c’est si fréquent que je le ressens comme une injonction à me positionner, pour savoir de quel côté je suis. Suis-je du côté français ou de l’autre ? Au fond, je me sens sur la frontière. Pour les Français, quoi que je fasse, je reste étrangère, et pour les autres, c’est pareil, je ne suis pas non plus comme eux. Je ne parviens pas à m’y habituer, je ressens comme un flottement d’identité. Ce que je suis ne rencontre pas l’imaginaire des gens », regrette cette professeure d’histoire, qui admet de plus en plus préférer la compagnie « des métèques, comme moi, des Antillais et des expatriés ».
  • « Comme je ne bois pas, on en déduit que je suis musulmane. »

La vingtaine, Rebecca est d’origine tunisienne. Elle n’est pas musulmane non plus, mais s’agace de « petites remarques ». « Attention, ce n’est pas de l’islamophobie, on n’est pas dans le déni de droits, il ne faut pas confondre. Ce sont des préjugés, c’est désagréable, mais cela n’a rien à voir avec le fait de se faire frapper parce qu’on porte un voile. » À la différence de Samira, ce n’est pas son nom qui suscite la curiosité. « Quand je sors, comme je ne bois pas d’alcool, certaines personnes se disent : “Ah, c’est bien ce que je pensais, elle est musulmane.” »

Elle se remémore une autre situation qui l’a mise mal à l’aise : « Une autre fois, je marchais dans la rue, il pleuvait, je me suis couvert la tête avec un foulard. Un homme m’a arrêté et m’a fait la leçon, il m’a demandé pourquoi je m’emmaillotais comme ça, d’où je venais. Je ne voulais pas lui répondre, mais il a insisté. » « Cette infantilisation des femmes voilées est insupportable, insiste-t-elle. Tout le monde se sent habilité à leur dire ce qu’ils pensent d’elles, qu’elles sont soumises à leur mari, que leur pratique est rétrograde. »

Devoir se justifier de leur propre émancipation, Djamila et Ismahane le ressentent comme une intrusion dans leur vie intime d’autant plus intolérable que leur décision de porter le voile est le résultat d’un parcours personnel de lecture et de réflexion. Pourtant, elles doivent assumer ce choix à tout moment, jusque dans leur vie professionnelle.

  • « Avec mon voile, c’était assistante maternelle ou rien. »

Lorsque son dernier fils a été « grand », Djamila a voulu travailler. Elle n’a pas fait beaucoup d’études, « ce n’était pas pour moi, je suis allée jusqu’en deuxième année de CAP de couture, pas plus », mais elle se doutait que le problème viendrait d’ailleurs. « Je savais qu’avec mon voile, ce serait assistante maternelle ou rien. Ou alors femme de ménage. Pour nous, il n’y a que ça. Mais j’étais contente, parce que l’idée de garder des enfants me plaisait. J’avais des amies qui avaient eu leur agrément sans problème », indique-t-elle.

Le premier accroc est venu avec la puéricultrice supposée la défendre pour obtenir l’autorisation auprès des services de la Protection maternelle et infantile (PMI). Djamila lui reproche d’avoir utilisé un subterfuge pour identifier sa religion.

« Avant, les puéricultrices venaient à la maison. Quand je reçois des femmes chez moi, je ne porte pas de voile. Maintenant, elles nous convoquent. On sort, donc on met le voile, comme ça, elles vérifient d’elles-mêmes si on est musulmane. Ensuite, elle m’a posé des questions qui n’ont rien à voir avec le fait de s’occuper d’enfants. Elle m’a demandé comment j’allais faire aux heures de prière, comme si j’allais lâcher le bébé au milieu d’un soin. J’ai dû lui répondre que non, je ne faisais pas la prière pendant le travail. Elle m’a demandé si je donnerais du porc, j’ai dû dire que je n’en achèterai pas, mais que si les parents en apportaient, je le servirais. Elle a voulu savoir si j’accepterais de parler aux pères, j’ai répondu bien entendu, etc. Est-ce que vous croyez qu’on pose ce genre de questions aux autres, aux athées, aux catholiques, aux bouddhistes ? »

La relation de pouvoir lui étant défavorable, Djamila s’est contentée de répondre aux questions sans rappeler que le droit est de son côté, le contrat la liant aux parents employeurs étant de droit privé.

Dans son appartement, qu’elle fait visiter, elle montre la porte derrière laquelle elle a « caché » ses livres et tableaux ayant trait à l’islam. « C’est au cas où il y aurait une inspection surprise, je ne veux pas que ça me porte préjudice », indique-t-elle. Avec les parents, elle n’a jamais eu de difficultés particulières. Mais elle a néanmoins modifié sa stratégie d’approche : « Au début, dès le premier contact au téléphone, je leur disais : “Je suis pratiquante, voilée normale”, je précisais que ce n’était pas un voile intégral. Mais je sentais que beaucoup de gens ne venaient pas à cause de cela. Maintenant, je ne dis plus rien au téléphone, on en parle lors de l’entretien, c’est plus facile d’en discuter de vive voix, les parents voient qu’on n’est pas des monstres. »
  • « Les gens vous discriminent en toute bonne conscience »

Agrégée, multi-doctorante, habilitée à diriger des recherches, Samira n’a admis que tardivement que son parcours professionnel était jalonné de discriminations liées à son origine et à sa religion supposées, l’une et l’autre étant souvent imbriquées dans l’esprit de ses interlocuteurs.

« Je me suis longtemps dit que ma carrière avançait lentement parce que j’étais trop classique, que je ne publiais pas assez, que ceci ou que cela. À 40 ans, une fois que j’ai eu tout essayé, j’ai compris que mon évolution dans le milieu universitaire ne dépendrait jamais de mes compétences. Je me souviens d’une inspection particulière. Je faisais un cours sur la Révolution. Lors de l’entretien, qui a eu lieu sans témoin, l’inspecteur m’a d’abord reproché des fautes de français. Il m’a ensuite demandé sans transition quelle était ma position sur le “foulard islamique”. Je n’ai évidemment pas compris quel était le rapport avec mon cours. Il n’y en avait aucun. »

Bourse de recherche, poste, publication : elle énumère une série de portes se refermant les unes après les autres. « Nous vivons dans une mythologie fallacieuse de la République. Le pire étant que les gens vous discriminent en toute bonne conscience. Certains comportements sont racistes, xénophobes ou islamophobes, mais jamais reconnus tant que les préjugés sont enracinés. Si bien qu’on me dit souvent que j’exagère, que ce n’est pas ce que je crois. Je n’arrive pas à m’habituer à être perpétuellement assignée. »

  • « On en a assez de passer pour des incultes soumises »

Également très diplômée, Isamahane a du mal à parler de sa situation personnelle. Présidente du Collectif des féministes pour l’égalité et co-fondatrice de l’association Mamans toutes égales, elle est davantage habituée à porter la parole des femmes qu’elle représente. Pourtant, au fil de l’entretien, elle se rend compte que sa vie professionnelle est elle aussi parsemée d’« interpellations virulentes ». Celles-ci ont lieu lors de ses interventions publiques.

Elle évoque le cas d’une responsable du Planning familial qui, lors d’un colloque organisé par son collectif, lui a vertement reproché de ne pas avoir prévenu que l’événement était « organisé par des femmes voilées ». Une situation semblable s’était produite lors d’une séance de formation à la section Roubaix-Tourcoing de la Ligue des droits de l’Homme.

Elle se remémore également un amphithéâtre de Reims, où elle s’est sentie « devant un peloton d’exécution » : « Une personne m’avait demandé pourquoi je portais le voile. Cette question relève de l'intime, de l'indicible. Ce jour-là, je n’avais pas envie de répondre. La personne a insisté, insisté. J’étais à la tribune, toute la salle me dévisageait. Je l’ai vécu comme une violence, un viol. Je ne comprenais pas pourquoi je devais une fois de plus me justifier d’être ce que je suis. Mais je savais que je n’y couperais pas et qu’en plus j’avais intérêt à “bien” répondre sinon mes propos seraient retenus contre moi, et plus généralement contre nous, les femmes voilées. »

  • « Les gens vous discriminent en toute bonne conscience »

Agrégée, multi-doctorante, habilitée à diriger des recherches, Samira n’a admis que tardivement que son parcours professionnel était jalonné de discriminations liées à son origine et à sa religion supposées, l’une et l’autre étant souvent imbriquées dans l’esprit de ses interlocuteurs.

« Je me suis longtemps dit que ma carrière avançait lentement parce que j’étais trop classique, que je ne publiais pas assez, que ceci ou que cela. À 40 ans, une fois que j’ai eu tout essayé, j’ai compris que mon évolution dans le milieu universitaire ne dépendrait jamais de mes compétences. Je me souviens d’une inspection particulière. Je faisais un cours sur la Révolution. Lors de l’entretien, qui a eu lieu sans témoin, l’inspecteur m’a d’abord reproché des fautes de français. Il m’a ensuite demandé sans transition quelle était ma position sur le “foulard islamique”. Je n’ai évidemment pas compris quel était le rapport avec mon cours. Il n’y en avait aucun. »

Bourse de recherche, poste, publication : elle énumère une série de portes se refermant les unes après les autres. « Nous vivons dans une mythologie fallacieuse de la République. Le pire étant que les gens vous discriminent en toute bonne conscience. Certains comportements sont racistes, xénophobes ou islamophobes, mais jamais reconnus tant que les préjugés sont enracinés. Si bien qu’on me dit souvent que j’exagère, que ce n’est pas ce que je crois. Je n’arrive pas à m’habituer à être perpétuellement assignée. »

  • « On en a assez de passer pour des incultes soumises »

Également très diplômée, Isamahane a du mal à parler de sa situation personnelle. Présidente du Collectif des féministes pour l’égalité et co-fondatrice de l’association Mamans toutes égales, elle est davantage habituée à porter la parole des femmes qu’elle représente. Pourtant, au fil de l’entretien, elle se rend compte que sa vie professionnelle est elle aussi parsemée d’« interpellations virulentes ». Celles-ci ont lieu lors de ses interventions publiques.

Elle évoque le cas d’une responsable du Planning familial qui, lors d’un colloque organisé par son collectif, lui a vertement reproché de ne pas avoir prévenu que l’événement était « organisé par des femmes voilées ». Une situation semblable s’était produite lors d’une séance de formation à la section Roubaix-Tourcoing de la Ligue des droits de l’Homme.

Elle se remémore également un amphithéâtre de Reims, où elle s’est sentie « devant un peloton d’exécution » : « Une personne m’avait demandé pourquoi je portais le voile. Cette question relève de l'intime, de l'indicible. Ce jour-là, je n’avais pas envie de répondre. La personne a insisté, insisté. J’étais à la tribune, toute la salle me dévisageait. Je l’ai vécu comme une violence, un viol. Je ne comprenais pas pourquoi je devais une fois de plus me justifier d’être ce que je suis. Mais je savais que je n’y couperais pas et qu’en plus j’avais intérêt à “bien” répondre sinon mes propos seraient retenus contre moi, et plus généralement contre nous, les femmes voilées. »

 

 

  • « Le coup des petites pâtisseries, toutes les maîtresses nous l’ont fait »

À l’école, aussi, les questions des parents d’élève fusent. Pas méchantes, mais « usantes ». Les maîtresses y vont de leurs préjugés et les copains de classe n’y échappent pas, ajoute Ismahane, qui reconnaît avoir choisi de déménager à Chatou, cette « banlieue aisée », pour accéder à des établissements scolaires « corrects ». « J'ai anticipé le fait que mes enfants risquaient d'être victimes de discrimination dans leur vie professionnelle, du coup j'ai voulu compenser cet éventuel handicap. »

Elle n'est pas prête d'oublier la première rentrée de son fils : « C’était en 2001, on arrivait tout juste à Chatou et mon fils entrait en première année de maternelle. Il était né en 1997. On l’avait appelé Oussama. Je ne vous cache pas que cela a mal commencé. On en a beaucoup parlé avec les uns et les autres pour désamorcer. »

« En maternelle, une enseignante m’a demandé d’apporter un repas de chez nous. J’ai fait un plat à base de ratatouille, mais elle m’a dit qu’elle s’attendait à un couscous. » À peine soulevé, ce sujet énerve Djamila. « Le coup des petites pâtisseries, toutes les maîtresses nous l’ont fait ! Pour l’Aïd, il leur faut leur assiette. Les petits gâteaux, le thé, la danse du ventre, ça elles aiment ! Mais les sorties scolaires, alors là, ça coince. » Elle raconte comment, une année, ses propositions pour accompagner à l'extérieur les enfants de la classe de son fils sont systématiquement restées sans suite.

  • « Sarkozy, cela a été cinq ans de souffrance »

Elle multiplie les anecdotes, avec la police, à l’hôpital, à la piscine, et quand elle regarde en arrière, elle observe qu’il y a quelques années encore, les remarques concernaient davantage son pays d’origine que la religion. « Avec Sarkozy, tout a changé. Cela a été cinq ans de souffrance. Nous, musulmans, nous avons été dénigrés, montrés du doigt, méprisés. Nous étions la cause de tous les problèmes. » « C’est à ce moment-là que je me suis rendue compte que je ne serais jamais française, qu’on serait toujours des maghrébins, des musulmans, même mes enfants. Sarkozy a ravivé la haine. Depuis l’élection de Hollande, je me sens plus apaisée, j’ai moins la rage, je redeviens moi-même, même si je suis loin d'approuver sa politique. »

Fatima, 40 ans, a fait du droit à Aix-en-Provence. Elle travaille comme juriste au CCIF et se dit préoccupée par la forte augmentation des actes islamophobes, notamment lors du quinquennat de Nicolas Sarkozy. Elle donne quelques exemples : les gestes d’égorgement adressés à des femmes voilées, des médecins refusant de les soigner, des policiers ne prenant pas les plaintes, des moniteurs d’auto-école s’opposant à leur inscription, des agents de banques exigeant qu’elles se dévoilent, etc. Elle dit n’être pas touchée elle-même par le rejet et les discriminations, mais se souvient d’une copine de classe de confession musulmane qu’un professeur de droit constitutionnel a obligé à chanter La Marseillaise quand elle a commencé à porter le voile.

Née en Algérie, Fatima est arrivée en France en CP et ne garde que de bons souvenirs de son enfance dans une petite commune du Var. Les agressions, elle les a vécues par écran interposé. Pour elle, tout a commencé avec le 11 Septembre. « Ce moment a été le déclencheur. À la télé, nous les musulmans, nous sommes passés pour des terroristes. Depuis, nous sommes interpellés comme si nous devions rendre des compte sur ce qui se passe en Afghanistan, en Irak ou en Égypte. La vision de l’islam véhiculée est celle de la femme rétrograde et soumise. Sous Sarkozy, on a atteint des sommets. Tous les jours, nous devions justifier notre compatibilité avec la République. »

Pour toutes, cette période reste un traumatisme. Le fils de Djamila a eu tellement peur lors de la campagne présidentielle en 2012 qu’il a demandé à sa mère s’ils seraient obligés de retourner « au pays » en cas de réélection. Samira, elle, avait fait le serment de quitter la France. Pour autant, le changement de majorité les laissent sceptiques.

L’islamophobie, insiste Fatima, n’est ni de droite ni de gauche : « À gauche, elle prend d’autres formes. Quand on vous demande de retirer votre foulard, c’est pour votre bien, pour vous émanciper. Cette position paternaliste est tout aussi déplorable. » Et les médias leur inspirent toujours la même méfiance, quand ce n'est pas une totale défiance.

  • « Le coup des petites pâtisseries, toutes les maîtresses nous l’ont fait »

À l’école, aussi, les questions des parents d’élève fusent. Pas méchantes, mais « usantes ». Les maîtresses y vont de leurs préjugés et les copains de classe n’y échappent pas, ajoute Ismahane, qui reconnaît avoir choisi de déménager à Chatou, cette « banlieue aisée », pour accéder à des établissements scolaires « corrects ». « J'ai anticipé le fait que mes enfants risquaient d'être victimes de discrimination dans leur vie professionnelle, du coup j'ai voulu compenser cet éventuel handicap. »

Elle n'est pas prête d'oublier la première rentrée de son fils : « C’était en 2001, on arrivait tout juste à Chatou et mon fils entrait en première année de maternelle. Il était né en 1997. On l’avait appelé Oussama. Je ne vous cache pas que cela a mal commencé. On en a beaucoup parlé avec les uns et les autres pour désamorcer. »

« En maternelle, une enseignante m’a demandé d’apporter un repas de chez nous. J’ai fait un plat à base de ratatouille, mais elle m’a dit qu’elle s’attendait à un couscous. » À peine soulevé, ce sujet énerve Djamila. « Le coup des petites pâtisseries, toutes les maîtresses nous l’ont fait ! Pour l’Aïd, il leur faut leur assiette. Les petits gâteaux, le thé, la danse du ventre, ça elles aiment ! Mais les sorties scolaires, alors là, ça coince. » Elle raconte comment, une année, ses propositions pour accompagner à l'extérieur les enfants de la classe de son fils sont systématiquement restées sans suite.

  • « Sarkozy, cela a été cinq ans de souffrance »

Elle multiplie les anecdotes, avec la police, à l’hôpital, à la piscine, et quand elle regarde en arrière, elle observe qu’il y a quelques années encore, les remarques concernaient davantage son pays d’origine que la religion. « Avec Sarkozy, tout a changé. Cela a été cinq ans de souffrance. Nous, musulmans, nous avons été dénigrés, montrés du doigt, méprisés. Nous étions la cause de tous les problèmes. » « C’est à ce moment-là que je me suis rendue compte que je ne serais jamais française, qu’on serait toujours des maghrébins, des musulmans, même mes enfants. Sarkozy a ravivé la haine. Depuis l’élection de Hollande, je me sens plus apaisée, j’ai moins la rage, je redeviens moi-même, même si je suis loin d'approuver sa politique. »

Fatima, 40 ans, a fait du droit à Aix-en-Provence. Elle travaille comme juriste au CCIF et se dit préoccupée par la forte augmentation des actes islamophobes, notamment lors du quinquennat de Nicolas Sarkozy. Elle donne quelques exemples : les gestes d’égorgement adressés à des femmes voilées, des médecins refusant de les soigner, des policiers ne prenant pas les plaintes, des moniteurs d’auto-école s’opposant à leur inscription, des agents de banques exigeant qu’elles se dévoilent, etc. Elle dit n’être pas touchée elle-même par le rejet et les discriminations, mais se souvient d’une copine de classe de confession musulmane qu’un professeur de droit constitutionnel a obligé à chanter La Marseillaise quand elle a commencé à porter le voile.

Née en Algérie, Fatima est arrivée en France en CP et ne garde que de bons souvenirs de son enfance dans une petite commune du Var. Les agressions, elle les a vécues par écran interposé. Pour elle, tout a commencé avec le 11 Septembre. « Ce moment a été le déclencheur. À la télé, nous les musulmans, nous sommes passés pour des terroristes. Depuis, nous sommes interpellés comme si nous devions rendre des compte sur ce qui se passe en Afghanistan, en Irak ou en Égypte. La vision de l’islam véhiculée est celle de la femme rétrograde et soumise. Sous Sarkozy, on a atteint des sommets. Tous les jours, nous devions justifier notre compatibilité avec la République. »

Pour toutes, cette période reste un traumatisme. Le fils de Djamila a eu tellement peur lors de la campagne présidentielle en 2012 qu’il a demandé à sa mère s’ils seraient obligés de retourner « au pays » en cas de réélection. Samira, elle, avait fait le serment de quitter la France. Pour autant, le changement de majorité les laissent sceptiques.

L’islamophobie, insiste Fatima, n’est ni de droite ni de gauche : « À gauche, elle prend d’autres formes. Quand on vous demande de retirer votre foulard, c’est pour votre bien, pour vous émanciper. Cette position paternaliste est tout aussi déplorable. » Et les médias leur inspirent toujours la même méfiance, quand ce n'est pas une totale défiance.

SOURCE / MEDIAPART

Publié dans actualités

Commenter cet article