L'ordre et la morale, de Mathieu Kassovitz, en salles : entretien

Publié le par dan29000

Kassovitz sur Ouvéa : « Il m'a fallu dix ans et l'aval de la population »

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Augustin Scalbert
Journaliste Rue89

Avec « L'Ordre et la morale », Mathieu Kassovitz renoue avec la force de « La Haine » (1995). Il signe à la fois un film de guerre accrocheur et un long-métrage politique percutant sur un épisode controversé de l'histoire de France récente.


Mathieu Kassovitz et Mathias Vaneux à Paris, le 10 novembre 2011 (Audrey Cerdan/Rue89)

 

 


Fin avril 1988. La cohabitation entre François Mitterrand à l'Elysée et Jacques Chirac à Matignon va se terminer, le premier tour de l'élection présidentielle approche. Sur l'île d'Ouvéa, des indépendantistes du FLNKS (Front de libération nationale kanak et socialiste) occupent des gendarmeries, le 22 avril. Mais cette occupation, qui se voulait pacifique, tourne mal : dans l'une des gendarmeries, quatre militaires sont tués. Les autres sont pris en otage.

Le 5 mai, des militaires et gendarmes venus de métropole prennent d'assaut la grotte où les gendarmes sont retenus. Dix-neuf morts, tous kanaks. Que s'est-il passé ? Une reddition pacifique était-elle possible ? Des Kanaks ont-ils été « achevés » ou exécutés par les militaires ?

C'est ce qu'a déclaré en 2008 Michel Rocard, arrivé à Matignon quelques jours après cette tuerie. C'est aussi ce qu'affirme Philippe Legorjus, le capitaine qui commandait le GIGN. Kassovitz, qui s'appuie sur son livre « La Morale et l'action » pour son scénario, joue aussi son rôle.

Bande-annonce de « L'ordre et la morale », de Mathieu Kassovitz.

D'autres protagonistes encore vivants, comme le ministre des DOM-TOM du gouvernement Chirac, Bernard Pons, ou le général Vidal, qui commandait les différentes unités qui ont mené l'assaut, nient toute exaction.

On parlera de ces deux hommes avec Mathieu Kassovitz et le Kanak Mathias Waneux. On évoquera aussi Alphonse Dianou, le chef des preneurs d'otages tué dans l'assaut, personnage principal du film avec Legorjus.

On parlera aussi, et surtout, des traces persistantes de cette affaire en Nouvelle-Calédonie, jusqu'à l'étrange « censure » du film, qui ne sera pas projeté là-bas.

L'entretien a lieu à la maison de la Nouvelle-Calédonie à Paris, dans le « salon du broussard et des communautés », près d'un hall décoré comme une case kanak, avec de grands piliers sculptés.

Rue89 : Mathias Waneux, vous êtes un élu du parti indépendantiste FLNKS, et vous avez travaillé sur ce film. Quel a été votre rôle, en 1988 et aujourd'hui ?

Mathias Waneux : En 1988, j'ai fait partie de l'équipe qui a organisé l'occupation de la gendarmerie. Actuellement, il doit rester trois personnes vivantes, sur les huit. Dans le film, je joue le rôle du petit chef de la tribu de Wadrila, ma tribu, qui a eu le visage écrasé et qui est resté six mois sans visage, les oreilles déchirées, à cause des gendarmes qui ont appuyé sur sa tête.

« Avoir l'aval de toute la population »

Pourquoi ces dix années avant que le film aboutisse ?

MW  : Dans la conception européenne de faire un film, vous travaillez sur un livre et vous sortez le film. Chez nous, il y a toute une démarche de rencontre avec la population. On a rencontré des chefferies, on a rencontré des politiques, on a rencontré les forces vives du pays, on a rencontré d'anciens gendarmes kanaks... On a rencontré tout un monde pour avoir leur premier aval, si c'était possible de faire le film. On a rencontré le fils d'Alphonse Dianou, qui, dans un premier temps, était d'accord.

Mathieu Kassovitz : Très vite, on nous a dit : « Si vous voulez faire un film, il va falloir avoir l'aval de l'ensemble de la population. » Mathias nous a aidés, nous a accompagnés, il nous a donné les clés. C'est la première personne à avoir cru au projet. Il fallait faire la coutume dans les familles des victimes. Et quand on parle de familles de victimes, on parle de villages entiers, de familles entières, où l'ensemble de la population doit accepter.

Le fils d'Alphonse Dianou, après avoir accepté, a fini par refuser ?

MK  : Il faut comprendre que Darewa Dianou avait 2 ans à l'époque de la mort de son père, et qu'il vit depuis 23 ans dans l'incompréhension de qui était son père. Une partie des gens lui dit qu'il était un criminel, une autre partie lui dit qu'il est un martyr... C'est difficile pour lui. Et c'est difficile pour lui de faire confiance à des Blancs, à des gens qui arrivent et qui disent : « On va raconter l'histoire de ton père »... Je comprends tout à fait sa position, et je la respecte. Pas dans la forme, mais dans le fond, je la respecte.

C'est à cause de son refus que vous n'avez pas pu tourner en Nouvelle-Calédonie, et avez dû le faire en Polynésie ?


Mathias Vaneux (Audrey Cerdan/Rue89)

MW : Ce n'est pas uniquement ça. Quand on a été voir Darewa, on a été voir sa famille, sa mère, sa tante qui était la sœur d'Alphonse... Toute sa famille était d'accord. Il n'y a que lui qui, finalement, a dit non. Pourquoi ? Parce qu'il s'est fait embarquer par une petite équipe de jeunes, un petit groupe d'intellectuels qui, aujourd'hui, continue à s'opposer au film.

MK : Ils nous ont dit « Vous pouvez le faire ailleurs », et quand on est partis le faire ailleurs, ils nous ont dit : « Ah ! Bah vous n'avez pas le courage de le faire ici. » Le vrai truc, c'est que c'est moi qui ai insisté. Si je n'avais pas insisté pour le tourner sur place, on aurait pu le tourner plus tôt, ce film. Ouvéa est tellement spécifique, tellement chargée d'Histoire et de force, que je me disais que cette force se verrait à l'écran.

Puis Mathias m'a dit qu'on ne pouvait rien faire, que 99% des gens étaient d'accord mais que face au 1%, on devait délocaliser. Et puis pour eux, il y avait une incapacité de sortir de ce lieu qui est quand même lourd, de se sentir libre. De ne pas jouer face à sa famille, dans les lieux où se sont passées les choses, comme moi je l'aurais souhaité. Mais ce fantasme de metteur en scène n'était pas forcément compatible avec l'humanité des gens.

« La vérité est niée, comme pour octobre 61 »

Quelle est la spécifité d'Ouvéa ?

MW : Déjà, c'est un atoll qui est à 45 minutes de vol de Nouméa. Mais il y a aussi le fait que, quand les indépendandistes ont appelé au boycott actif, on a été les premiers engagés. L'esprit des indépendantistes est sans doute plus combatif à Ouvéa. Et la parole de la coutume est très forte.

Mathias, vous voyez dans le film de Mathieu un instrument de réconciliation ?

MW : Oui, il y a un projet derrière le film. En 1989-90, j'ai travaillé sur la mission de réconciliation de Michel Rocard. Par la suite, j'ai organisé avec le président de la province des Iles, Richard Kaloï, la réconciliation locale. J'ai organisé la réconciliation avec les familles des gendarmes en 1998. Mais comme les familles n'étaient pas là, on les a fait représenter par les gendarmes qui étaient en poste chez nous à ce moment-là. C'est juste le moment où on a signé les accords de Nouméa, et on s'était dit qu'il fallait quelque chose pour accompagner la signature de ces accords.

Mais derrière, il reste les militaires qui ont fait l'assaut de la grotte, il reste les otages, et il reste les vraies familles des gendarmes. Alors, notre processus aujourd'hui, c'est de faire ça en 2013 [avant le référendum sur l'autodétermination prévu entre 2014 et 2018 par l'accord de Nouméa, ndlr].

MK : On a voulu ce film le plus sain et le plus éthique possible, et qu'on n'essaie pas de lui donner une impulsion particulière. L'histoire parle d'elle-même. Parce qu'on sait que ça va être utilisé d'une manière ou d'une autre ensuite.

Revenons sur les déclarations de Bernard Pons et du général Vidal, face à vous dans l'émission « Ce soir ou jamais » sur France 3, le 8 novembre...


Mathieu Kassovitz (Audrey Cerdan/Rue89)

MK : Pons, je l'ai laissé parler parce que la seule question que j'avais, c'était :

« Vous avez vu le film, Monsieur le ministre ? Non ? Alors de quoi parlez-vous ? Vous êtes exactement l'exemple de ce que nous racontons dans le film : par ces propos-là, cette façon de penser, d'affirmer votre dogme, sans changer depuis 1998... »

Alors que la vérité que je montre dans le film est reconnue quand même ! Et ils ne la reconnaissent pas. Tout comme l'Etat français ne reconnaît pas octobre 1961.

« Dianou était quelqu'un de très calme »

Cela dit, même s'il est arrivé à Matignon juste après l'affaire de la grotte d'Ouvéa, Michel Rocard a reconnu la réalité des exactions...

MK : Oui, en 2008. Il a mis du temps. Reconnaître officiellement que, sous pression des politiques, des militaires avaient commis des exactions, ça demande quand même réflexion pour un politique. C'est très rare.

Parlons d'Alphonse Dianou, responsable du groupe de preneurs d'otages, et l'un des dix-neuf tués. Dans votre film, Mathieu, dont il est l'un des personnages principaux, c'est un intellectuel, une figure presque héroïque. Le général Vidal, de son côté, en fait un portrait totalement opposé. Dans son livre, il dit qu'il est « sujet à des sautes d'humeur »... Vous qui l'avez connu, Mathias, comment était-il ?

MW : C'était quelqu'un de très calme. Il a fait des études de théologie, comme moi, et comme Philippe Legorjus. Alphonse était très politisé, mais très calme. C'est quelqu'un qui avait la carrure de Jean-Marie Tjibaou [le leader du FLNKS à l'époque, ndlr].

MK : Il a écrit un article un an avant cette histoire, où il explique que le seul combat possible contre les puissants est le pacifisme, et qu'il est impossible d'user de la violence contre ces gens-là car ils s'en serviraient contre les militants. Mais il s'est trouvé embarqué dans une histoire qui l'a dépassé. Il a compris que si le statut Pons passait, c'était la mort, à petit feu, de l'âme kanak.

Après ces quatre morts [les gendarmes, ndlr], il sait qu'il ne peut plus s'arrêter, qu'il sera jugé et très lourdement condamné parce que des indépendantistes ont assassiné des gendarmes. Mais après, plus de combat. Donc il va jusqu'au bout. Et ce qui est incroyable, c'est qu'il y a eu un résultat, puisque dans deux ans, les Calédoniens vont pouvoir décider pour eux-mêmes.

Ce qui nous amène au rôle du FLNKS. Votre film est très clair sur le rôle des militaires et des politiques, mais beaucoup moins sur celui des indépendantistes, pourquoi ?

MK : C'est parce que je ne sais pas, je ne comprends pas. Beaucoup de gens ne comprennent pas. Et cette incompréhension a créé beaucoup de drames, dont la mort de Yeiwéné Yeiwéné et de Jean-Marie Tjibaou [leaders du FLNKS assassinés le 4 mai 1989 par un Kanak opposé aux accords de Matignon, ndlr]. Les gens n'ont pas compris pourquoi les chefs du FLNKS n'ont pas aidé les autres. J'ai décidé de le traiter comme on aurait pu le faire à l'époque, c'est-à-dire où ils sont, et pourquoi ils ne se manifestent pas.

Franck Wahuzue [membre du FLNKS et négociateur avec le capitaine Legorjus] donne dans le film une explication qui pour moi est à entendre : si on traite des gens de terroristes parce qu'ils ont commis un crime, et qu'on demande à ces gens, qui ne voulaient pas cette situation, de revendiquer cette violence, ils deviennent de facto des terroristes. C'était très violent, la réaction de l'armée, des Français, dans cette histoire. Donc je peux comprendre qu'ils aient eu peur. Mais c'est vrai que c'est choquant.


Mathieu Kassovitz et Mathias Vaneux à Paris, le 10 novembre 2011 (Audrey Cerdan/Rue89)

« Les gens d'Ouvéa assument les quatre gendarmes tués »

Et vous Mathias, qui étiez déjà membre du FLNKS à l'époque, que pouvez-vous dire sur son rôle ?

MW : A cette époque-là, quand les camarades ont occupé la gendarmerie, ils ont coupé tous les moyens de communication. Seuls les gendarmes pouvaient communiquer. Et Franck Wahuzue raconte bien qu'il a eu beaucoup de mal à joindre Jean-Marie Tjibaou et Yeiwéné Yeiwéné, parce qu'on avait donné le mot d'ordre que chacun occupe sa gendarmerie pacifiquement. Par contre c'est nous, à Ouvéa, qui avons commencé en premier. Et comme l'occupation a très rapidement fait des morts, la donne a changé. Jean-Marie est mort un an après, il n'a jamais donné d'explication. Wahuzue donne des éléments, mais on aurait aimé savoir ce que Tjibaou et Yeiwéné Yeiwéné auraient dit. Mais c'est passé tellement vite, mai 88-mai 89, qu'on n'a pas eu le temps.

MK : Le temps kanak est très important...

Mais l'explication, c'est que le FLNKS n'a pas voulu assumer ces quatre gendarmes tués, ne croyez-vous pas ?

MW : Le FLNKS n'assume pas. Mais les gens d'Ouvéa, les militants FLNKS d'Ouvéa, eux, ils assument. C'est ça la différence.

Avec les accords de Matignon, il y a eu une amnistie, des deux côtés. Nous parlions de réconciliation, y a-t-il encore à Ouvéa des gens qui voudraient que le gouvernement « paie » pour les dix-neuf morts kanaks ?

MW : C'est la question que nous avons eue quand nous avons rencontré les familles des dix-neuf Kanaks. Ils nous ont dit : « Mais pourquoi cette amnistie, alors que nous avons des orphelins, des veuves ? » Ils ne comprennent pas. Déjà, quand on leur parle d'amnistie, ils ne savent pas ce que c'est. Nous, on peut leur parler d'amnistie. Par contre, un Européen qui arrive et leur parle de ça, ils ne comprendront jamais. Mais l'amnistie n'a pas été négociée avec les gens d'Ouvéa, elle l'a été par les leaders indépendantistes.

MK : C'est difficile pour eux de se dire que les militaires qui ont participé à l'assaut rentrent chez eux, alors qu'eux doivent rester en vivant avec ça.

« Les orphelins demandent justice »

MW : Et dans notre communauté, on sait qui sont les militants qui ont tiré, on sait qui sont les responsables de... des corps [des quatre gendarmes, ndlr]. Par contre, la majorité de ceux qui ont tué, ce sont les gendarmes, ou l'armée. Ils ont tué plus. Ces gens-là, qui ont tué gratuitement les camarades après l'assaut, ils ont été amnistiés, comme tout le monde. C'est une des questions qui m'ont été posées, une des questions des orphelins : qui a tué leur père ? Ils demandent justice. Dans chaque famille, ils me posent cette question.

Le film ne sera pas diffusé à Nouméa, pouvez-vous m'expliquer pourquoi ?

MK : En Nouvelle-Calédonie, il y a très peu de cinémas. A Nouméa, il y a un complexe de douze salles, dans lequel tout le monde va. Le patron a décidé de ne pas passer le film.

L'exploitant dit que le film ne va pas dans le sens de la réconciliation, c'est bien cela ?

MW : Oui, mais il le dit après, une fois qu'il a acheté les droits.

MK : Il savait ce qu'il avait, il avait lu le scénario. Tout d'un coup, il voit le film, et alors que parmi tous les gens qui l'ont vu il n'y a pas une seule personne qui dise qu'il attise le feu, l'exploitant dit : « Je ne peux pas prendre ce risque, les gens vont péter un câble. » En fait, on apprend qu'il y a des pressions politiques du groupe UMP.

Un élu UMP s'est exprimé sur votre film ?

MK : Oui, le monsieur chez qui on est, là [dans la maison de Nouvelle-Calédonie à Paris], le président de la Province Sud, monsieur Frogier.

MW : Moi j'ai rencontré le président de la Province Sud, avec le président des Nouvelles Calédoniennes. Frogier m'a dit, texto, qu'il n'avait jamais demandé à l'exploitant de ne pas projeter le film. Par contre, ce qui est intéressant, c'est qu'il m'a dit : « J'ai envoyé un courrier à mes compatriotes de Polynésie, car ils n'auraient pas dû accepter que le tournage se passe en Polynésie. » Aujourd'hui, tout le monde veut voir le film. Le problème, c'est que l'exploitant a acheté les droits et qu'il ne veut pas le passer.

« Les Calédoniens vont se demander si on les a pris pour des cons »

MK : En substance, l'exploitant dit que les gens qui nous ont aidé pendant dix ans à faire ce film ne sont pas assez intelligents pour aller le voir sans réagir comme des animaux. Pour moi, c'est du racisme de base, du colonialisme de base. L'ensemble de la population a besoin de voir ce film. Non pas parce qu'il est génial, mais parce que l'ensemble du monde va le voir. Et dans la petite île du bout du monde où ça se passe, personne ne va pouvoir le voir au cinéma, et les gens seront obligés d'aller le chercher en pirate sur Internet ! C'est absurde, car ils le verront, trois mois plus tard il va sortir en DVD. Et on va rester avec un nouveau questionnement : vraiment, vous nous avez pris pour des cons à ce point-là ?

D'après vous, est-ce que ce film est embêtant pour le pouvoir aujourd'hui, à Paris ou à Nouméa ?

MW : A Nouméa, oui. Il faut savoir que la plupart des membres de l'UMP là-bas sont des chiraquiens.

Quels sont les rapports entre Kanaks et Caldoches aujourd'hui, se sont-ils apaisés ?

MW : Ils sont très bons.

MK : Pendant la préparation du film, il y avait plus de Caldoches que de Kanaks qui venaient me voir en disant qu'ils avaient besoin de ce film. Les Kanaks étaient plus mesurés.

Infos pratiques
« L'Ordre et la morale »
Un film de Mathieu Kassovitz

Avec Mathieu Kassovitz, Iabe Lapacas, Malik Zidi, Philippe Torreton, Sylvie Testud.... En salles le 16 novembre.« La Morale et l'action » de Philippe Legorjus et Jean-Michel Caradec'h. 

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