La dette, arnaque du siècle, par Clémentine Autain

Publié le par dan29000

 

La dette : l’arnaque du siècle

Analyse, par Clémentine Autain| 13 septembre 2011

 

En réponse à la dette, l’échiquier politique est presque unanime et la chanson est reprise en choeur par les médias : austérité. Et si le régime minceur et la soumission aux marchés n’était pas un passage obligatoire ?


Voici le nouvel horizon indépassable : la réduction de la dette et son corollaire, l’austérité. Matin, midi et soir, à la télé, dans les journaux, de Bruxelles à Paris, la rigueur s’impose avec la force de l’évidence. Le peuple n’a qu’à bien se tenir et comprendre que le salut passe par un régime minceur des budgets publics et une soumission aux marchés. Toute autre porte de sortie, aussitôt qualifiée d’irréaliste, non sérieuse, irresponsable, sera balayée d’un revers de la main. Fermer le ban.

La dette est devenue le pivot du débat public. L’espace de la politique s’en trouve considérablement réduit, étriqué, dépecé. D’ailleurs, Valérie Pécresse, ministre du Budget, ne s’en cache pas : elle a expliqué sur France Inter que, s’il faut inscrire dans le marbre européen l’objectif de réduction drastique des déficits, c’est pour éviter que ce dogme ne soit soumis aux aléas des « changements politiques », aux « décisions des parlements ». Vive la démocratie  ! La terreur qui s’installe avec le piège de la dette enferme dans un étroit carcan le champ des possibles. Il s’agit de poser les termes du débat de telle sorte qu’une seule solution émerge et s’impose. Hier, sur les retraites, c’est parce que le système courait à sa perte qu’il fallait baisser le niveau des pensions. Aujourd’hui, le consensus au sommet édicte une priorité et une feuille de route des politiques publiques : le désendettement, sésame de la bonne gestion. Les plans d’austérité qui en découlent sont l’occasion de franchir une étape vers la privatisation de la protection sociale et le démantèlement des services publics.

Comme à son habitude en matière de logique néo-libérale, l’Union européenne donne le la, en frappant haut et fort : la « règle d’or » qu’elle s’apprête à adopter vise à fédérer les Etats autour de l’objectif délirant et contraignant de l’équilibre budgétaire (zéro déficit). En France, pour revenir à l’équilibre à partir de la situation actuelle, la purge nécessaire serait de 110 milliards d’euros, soit 40 % des dépenses de l’Etat ! Qu’importe la cure de minceur des aides sociales, des emplois publics, etc., pourvu que soit préservé le triple A, qualifié par Alain Minc de « trésor national ».

L’essentiel, c’est de « rassurer les marchés ». Bercy s’est donc engagé à réduire ses déficits prévus de 5,7 % à 4,5 % du PIB en 2012 pour arriver au sacrosaint 3 % en 2013 ou 2014. Les travaux pratiques ont été lancés fin août, avec une série d’annonces asphyxiantes pour les budgets de l’Etat et des collectivités locales. D’un côté, une taxe symbolique provisoire sur les revenus du travail et du capital des plus riches qui devrait rapporter 200 millions par an. De l’autre, une augmentation des impôts indirects (TVA), une hausse des prix du tabac de 6 % ainsi qu’une augmentation des taxes sur l’alcool et les sodas. Au total, sur onze milliards de coupes budgétaires, les riches en donneront à peine 10 %, et encore à titre « exceptionnel  ». Les banques, en dépit des superprofits de près de 21 milliards réalisés l’an passé, et les grands groupes du CAC 40 peuvent dormir tranquille. Leur crise, le peuple doit la payer.

UMP et PS s’écharpent

UMP et PS s’écharpent non pas pour savoir s’il faut payer la dette, en posant la question de sa nature, de son volume et de son possible effacement — au moins partiel —, mais sur le caractère plus ou moins juste, plus ou moins brutal, de l’austérité jugée incontournable. Le PS avait inscrit dans son programme l’objectif de réduction des déficits de 3 % durant le mandat de 2012 à 2017. Sans crier gare, Hollande en tête, pour qui « la dette est l’ennemie de la France et de la gauche  », il s’est finalement moulé dans le calendrier de Sarkozy. Les difficultés boursières de l’été et la pression européenne sont passées par là : les socialistes ont flanché et ses principaux leaders ont avancé une nouvelle échéance pour atteindre les 3 % en 2014, voire 2013. La « papandréouisation » est en marche. Comme l’écrit Jean- Luc Mélenchon sur son blog, «  le ralliement surprise du PS au 3 % de déficit est consternant. Il apporte de l’eau au moulin du catastrophisme dominant qui sert surtout à alimenter le consentement à la politique d’austérité dont Nicolas Sarkozy a besoin. » Le leader du Front de gauche fait partie des voix dissonantes à gauche qui n’entendent pas plier au chantage de la dette. Isolé dans son parti, le socialiste Arnaud Montebourg semble, lui aussi, tenir bon, en dénonçant « la règle dure pour les peuples », « la victoire des marchés », « la saignée de Molière dont on meurt guéri  ». Pour lui, « le respect d’un déficit de 3 % en 2013, en France, (serait) intenable socialement (et) contre-productive, car il convient de soutenir et non d’étouffer la reprise de la croissance et des recettes fiscales associées » (lire l’entretien qu’il accordé à Regards). Chez les écolos, la candidate Eva Joly a également dénoncé l’objectif des 3 % car « l’austérité n’est pas une fatalité ». La campagne d’Attac (voir encadré) et les prises de position « d’économistes atterrés  » contribuent à ouvrir un front de résistance.

D’où vient la dette ?

Et pour cause… D’où vient cette dette ? La peur d’une banqueroute des budgets publics est-elle bien sérieuse ? Quelle alternative au dégraissage de nos dépenses, sans lesquelles le progrès humain et la justice sociale ne sont que de vains mots ? L’explosion des dépenses publiques est brandie par la pensée dominante comme la raison majeure du creusement des déficits. Les Etats seraient trop dispendieux. La réalité est toute autre : les dépenses sont restées globalement stables, avant la crise financière. La succession de réformes de l’impôt sur le revenu, puis les importants cadeaux fiscaux faits aux riches et aux grandes entreprises, constituent l’une des sources majeures de l’endettement. Le taux marginal d’imposition, c’est-à-dire de la tranche de revenus la plus élevée, était de 65 % il y a vingt ans ; il s’élève actuellement à 41 %. L’impôt sur les sociétés n’est pas progressif et comporte de nombreuses mesures dérogatoires qui profitent aux plus grandes entreprises. Ainsi, le taux implicite, réel, d’imposition est de 28 % pour les très petites entreprises, de 13 % pour celles qui emploient plus de 2 000 salariés et de seulement 8 % pour les entreprises du CAC 40. Le paquet fiscal de Sarkozy a également creusé les déficits et les inégalités sociales. Les baisses d’impôts cumulées depuis 2002 représentent aujourd’hui un manque à gagner annuel de 60 milliards ! Rien qu’avec cette somme, le service de la dette n’est plus un problème. Focaliser sur les dépenses permet d’évacuer la cause centrale de la dette qui se niche dans les recettes ayant subi de fortes baisses.

Par ailleurs, les Etats ont décidé d’emprunter sur les marchés financiers, et non auprès des banques centrales, pour éponger leur dette. Ils se sont mis sous l’emprise des de ces marchés, subissant les variations des taux d’intérêt. Avec la loi de 1973 en France, interdisant au Trésor public d’emprunter directement à la Banque de France à des taux faibles ou nuls, et l’indépendance de la Banque centrale européenne, nous nous sommes défaits des outils permettant de maîtriser la politique monétaire, ce qui rend les Etats dépendants des marchés financiers. Autrement dit, nous devons en partie nous serrer la ceinture pour payer les intérêts de la dette au privé, pour engraisser les rentiers.

Cette partie de la dette est-elle légitime ? Voilà une question qui ne saurait échapper au débat démocratique. Taxer à égalité les revenus du travail et du capital (aujourd’hui, le travail est taxé, en moyenne à 41 % ; les revenus du capital le sont à seulement 19 %) est une piste sérieuse et juste pour renflouer les caisses. Annuler au moins partiellement la dette doit être mis à l’ordre du jour. Construire une autre politique monétaire et combattre l’orientation néo-libérale de l’Europe sont indispensables pour dégager une issue favorable au plus grand nombre face aux méfaits de la crise financière.

 

 

Source : REGARDS

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