La domination policière, une violence industrielle, de Mathieu Rigouste, La Fabrique éditions

Publié le par dan29000

 

 

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  Ce n'est un scoop pour personne, l'État a le monopole de la violence, via ses appareils que sont l'armée, la gendarmerie et la police. Ils sont chargés de produire de la contrainte, donc de la violence légale sur le champ de bataille social, dans un cadre où le système capitaliste génère chaque jour un peu plus de richesses pour une ultra-minorité, et un peu plus de pauvreté pour la grande majorité de la population. Cela se nomme domination. Alors il n'est pas inintéressant d'aller y voir d'un peu plus près.

 

  Ce que vient de faire Mathieu Rigouste, dont nous avions déjà remarqué "L'ennemi intérieur" en 2009 et "Les marchands de peur. La bande à Bauer et l'idéologie sécuritaire" en 2011. Chercheur en sciences sociales, l'auteur, avec une grande honnêteté explicite d'où il écrit, dès le début de son essai. Gennevilliers où il habita durant vingt-six ans, banlieue ouvrière du 92, classée en ZUS (Zone Urbaine Sensible). Une des premières qualités de cet essai très documenté est que l'on ressent assez vite que le chercheur en sciences sociales est aussi un militant ayant participé aux multiples résistances sur ce terrain.

 

  En cinq grands chapitres, Mathieu Rigouste nous offre un terrible état des lieux en adoptant une problématique que nous ne pouvons que partager, en se référant, par exemple aux fameux "Damnés de la terre" de Frantz Fanon (1961). L'auteur y désignait alors ceux qui subissaient une triple oppression, de classe, de race et de genre. "Nous pouvons la reprendre aujourd'hui pour désigner la condition faite aux sous-prolétaires non blancs des métropoles impériales."

  Partant de l'époque de la guerre d'Algérie à aujourd'hui, avec la multiplication de "bavures" policières, le mot bavure étant mal choisi, la longue liste de décès n'ayant rien d'accidentelle ni exceptionnelle, Rigouste, à juste titre, nomme "socio-apartheid" ces enclaves endocoloniales que sont ces fameux quartiers sensibles. Si les violences urbaines existent, elles sont la plupart du temps une résistance en forme de riposte spontanée aux violences endémiques de l'appareil répressif ou aux nombreux dénis de justice en forme de "non lieux" lors des plaintes déposées par les familles en deuil.

 

  Sans pouvoir détailler, un chapitre nous semble essentiel, celui consacré à la tactique de la tension où est examinée la célèbre contre-insurrection à la française issue de la guerre en Indochine et perfectionnée durant la bataille d'Alger. Avec pour illustration à l'automne 2005, l'état d'urgence décrété par Villepin pour trois mois. Dans la foulée, l'auteur nous démontre également que tout cela est une juteuse affaire. Comme il existe une véritable industrie carcérale, le marché de la coercition se porte bien, ne connaissant pas la crise. Un business tellement florissant qu'il s'exporte aussi (Se souvenir de la proposition d'Alliot-Marie au dictateur tunisien Ben Ali).

 

  Les ultimes pages du livre sont consacrés, peut-être un peu trop brièvement, aux résistances dont notre site se fait souvent l'écho, du FSQP (Forum social des quartiers populaires) au PIR (Parti des indigènes de la république) en passant par les comités "Vérité et justice" ou le collectif "Vies volées", sans oublier la pratique qui se développe du copwatching.


L'ultime paragraphe de cet indispensable essai est un appel de l'auteur à l'organisation collective contre cette domination policière de classe, aussi blanche que bourgeoise.


  Nous ne pouvons que partager cet appel et le soutenir ici, en incitant tous nos lecteurs à lire et faire lire ce livre...

 

 

Dan29000

 

 

La domination policière

Une violence industrielle

Mathieu Rigouste

La Fabrique éditions

2012 / 258 p / 15 euros

 

Voir le site de l'éditeur


 

A lire un entretien avec l'auteur dans LES INROCKS

 

A lire aussi, ICI,  une intervention de Mathieu Rigouste à Nice en février 2011 lors de la journée contre les violences policières (Comité vérité et justice pour Hakim Ajimi)


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EXTRAIT / Page 7

 

La police est un appareil d’État chargé de maintenir « l’ordre public » par la contrainte. Elle est organisée rationnellement pour produire de la violence. Les études focalisées sur ce que l’on appelle des « violences illégitimes » ou « illégales », des « bavures » et des « accidents » n’observent qu’une partie du phénomène. Elles insistent sur le fait que la police tente de réduire le risque de tuer dans les sociétés qu’elles appellent « démocratiques[2] », que les agents de la force publique travaillent à contenir leur violence et que la brutalisation physique ne représente qu’une exception. Ces observations ne permettent pas de comprendre l’impact et les effets sociaux de comportements peut-être minoritaires dans la vie d’un policier, mais qui structurent profondément la vie de ceux qui les subissent quotidiennement et de plein fouet. Elles masquent aussi le système général des violences symboliques et physiques provoquées par l’activité policière. Les rondes et la simple présence, l’occupation virile et militarisée des quartiers, les contrôles d’identité et les fouilles au corps, les chasses et les rafles, les humiliations et les insultes racistes et sexistes, les intimidations et les menaces, les coups et les blessures, les perquisitions et les passages à tabac, les techniques d’immobilisation et les brutalisations, les mutilations et les pratiques mortelles ne sont pas des dysfonctionnements ; il ne s’agit ni d’erreurs, ni de défauts de fabrication, ni de dégâts collatéraux. Tous ces éléments sont au contraire les conséquences de mécaniques instituées, de procédures légales, de méthodes et de doctrines enseignées et encadrées par des écoles et des administrations. Même les meurtres policiers sont pour une grande partie des applications d’idées et de pratiques portées par les différents niveaux de la hiérarchie policière et politique. Le mot « police » à lui seul contraint chaque fois qu’il est prononcé et par sa seule existence. Toute la police est violence jusque dans ses regards et ses silences.

 

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ENTRETIEN AVEC L'AUTEUR

 


Rigouste entretien 1/9

 
   Par elmadj

Entretien avec Mathieu Rigouste filmé en 2007 à la Villa mais D'ici (Aubervilliers). Partie 1.

 

 

A NOTER /

MARSEILLE / le samedi 12 janvier 2013 18 h au Centre Social l'AGORA, 34 rue de la Busserine, 13014 Rencontre-débat L'auto-organisation pour la justice face à la répression d'État De Lahouari Ben Mohamed à Abdelhakim Ajimi, en présence notamment de Yamina Benchenni (co-fondatrice de l'Association des femmes maghrébines en action), Elise Bonnefille (Comité Vérité & Justice pour Abdelhakim Ajimi), Rafik Chekkat (Collectif Vérité & Justice pour Jamal) et Mathieu Rigouste (auteur notamment de La domination policière, éditions La Fabrique, 2012), et des habitants de la Busserine et des Flamants.

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