La grotte des rêves perdus, un films de Werner Herzog, dans les salles

Publié le par dan29000

 

 

Vertige préhistorique

Par OLIVIER SÉGURET

Rupestre . Dans «la Grotte des rêves perdus», Werner Herzog explore en 3D le site de Chauvet, fermé au public.

La grotte des rêves perdus, documentaire de Werner Herzog. - Metropolitan Film




La vie est faite d’injustices. Ni vous ni moi n’irons jamais, selon toute probabilité, visiter la grotte Chauvet, l’un des plus beaux témoignages d’art pariétal jamais découverts et à ce jour le plus ancien (environ 36 000 ans). Au temps où elle a été décorée, elle était spirituellement sacrée. Depuis sa découverte, elle est scientifiquement sacrée : pour préserver son intégrité au maximum et maintenir sa conservation dans les meilleures conditions possibles, les scientifiques qui en ont la charge ont multiplié les contraintes, qu’ils ont commencées par s’imposer à eux-mêmes.

L’accès, surveillé, verrouillé et codé, en est définitivement interdit au public et même les savants les plus experts ne peuvent espérer y accéder que quelques heures par jour, au cours de campagnes n’ayant lieu que quelques semaines par an. A l’intérieur, tout est conçu pour la recherche et elle seule : une étroite passerelle de fer forme l’unique et obligatoire chemin à travers les différentes salles. Ne poser le pied nulle part, ne rien toucher. Certains périmètres de la grotte n’ont pas encore été investis, laissés intacts pour d’autres scientifiques qui, demain, après-demain, inventeront les méthodes d’observation les moins invasives.

Que l’accès à la grotte Chauvet, découverte en 1994 dans un splendide recoin de l’Ardèche, soit impossible, tout le monde peut le comprendre. Mais rien ne nous en console. Savoir qu’ouvrira bientôt, à l’été 2014 si tout va bien, une réplique en trois dimensions sur un site proche, n’est qu’un demi-réconfort. Lascaux aussi a eu les honneurs d’un tel artefact, pédagogiquement utile, mais qui ne saurait équivaloir l’original.C’est à l’aune de ce préambule et à la mesure de cette injustice nécessaire, de cette frustration bien comprise, qu’il faut estimer le cadeau que constitue le nouveau documentaire de Werner Herzog, la Grotte des rêves perdus, non seulement tourné en relief mais de surcroît filmé avec la plus grande délicatesse d’esprit.

Le relief, d’abord, puisqu’il prend avec ce film le volume supplémentaire de la nécessité : oui, c’est sans doute la première fois que la 3D prend un sens si particulier, à la fois scientifique et poétique, et une légitimité si évidente, irremplaçable, précieuse et fortement originale. Il existe en effet une affinité suprême, au goût de prédestination, entre le relief optique, dont une caméra donne l’illusion, et le relief physique des aspérités des parois de la caverne, dont les artistes du paléolithique tirent le meilleur parti dynamique. Les peintures de la préhistoire sont contextuelles aux reliefs sur lesquelles elles sont produites, et c’est cette illusion visuelle dont jouaient déjà nos ancêtres que Werner Herzog endosse et reconstitue aujourd’hui à son tour en magicien moderne.

Bien sûr, le cinéaste allemand n’a pas manqué d’inclure dans son document les témoignages et explications des scientifiques qui accompagnent son équipe. Ils donnent à notre traversée les balises utiles à notre entendement rationnel. Mais la Grotte des rêves perdus est aussi un film subjectif, une petite croisière épique, dont le récit est fermement tenu par un capitaine assuré.

Très tôt, dans le commentaire qu’il a écrit et qu’il fait réciter par son ami Volker Schlöndorff pour la version française, Herzog prévient qu’il ne peut s’empêcher de voir dans ces peintures rupestres les vestiges d’un protocinéma. Et l’on ne va cesser, avec lui, d’osciller dans les clairs-obscurs de la grotte, son bestiaire (lions, rhinocéros, chevaux) et ses motifs prodigieux (un bison fondu en Vénus, une théorie de points rouges et de mains positives). Entre une lecture chamanique, immersive et contemporaine de ce monde antédiluvien et un vertige d’inévitables réflexions sur la nature de l’art avant l’art, le cinéaste nous promène en territoire aurignacien dans un crescendo de stupéfactions.

La façon dont Werner Herzog savoure lui-même les choses vues, senties, entendues dans la grotte Chauvet est encore une fois un don à ses spectateurs. C’est nous qui savourons avec lui cette pacifique et symbolique vengeance sur l’interdit catégorique qui nous est fait de contempler en tout égoïsme notre héritage magnifique. Ce que nous rappelle Herzog, c’est que si nous acceptons à contrecœur d’en déléguer le fruit à la science, c’est autant à nous qu’à elle que cet héritage a été légué. La Grotte des rêves perdus est aussi l’histoire de ce petit miracle : cette repossession.

 

La Grotte des rêves perdus documentaire de Werner Herzog. 1 h 30.
Source : Libération

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