La mort annoncée du Canal du Midi

Publié le par dan29000

Le Canal du Midi se meurt

Le Canal du Midi a été un des héros médiatiques de l’été dernier, quinze ans après son classement à l’Unesco. La cause ? Le chancre coloré, qui, à terme, condamne les 42 000 platanes qui bordent l’ouvrage. Friture Mag revient sur l’histoire de cette voute végétale et monumentale créée par l’homme, qui faisait entrer la ville à la campagne.

 

 

Le 24 novembre dernier, Nathalie Kociusko-Morizet, était à Trèbes dans l’Aude, site emblématique du Canal du Midi, pour planter un arbre en fanfare, sous l’œil des caméras. La ministre de l’Ecologie en a profité pour lancer un appel aux dons pour financer le remplacement de tous les platanes qui bordent le canal, fortement touchés par le chancre coloré, un champignon ravageur. Démarche originale ou opération de communication pas très grenello-compatible, au regard de la débauche de moyens mis en œuvre, pour sauvegarder ce haut lieu touristique, une occasion de se pencher sur l’entretien de ce chef d’œuvre, plutôt éloigné des projecteurs depuis son classement au Patrimoine mondial de l’Humanité en 1996 par l’Unesco.

Quand Pierre-Paul Riquet, fermier de la gabelle et intendant des armées du roi, pense à la création d’un canal reliant la Méditerranée à Toulouse, et lors de son creusement, à partir de 1667, il est plus préoccupé par l’alimentation en eau, des écluses et autres ouvrages d’art que de l’ombre. « C’est pour tenir les berges que seuls des plantes et des arbustes sont disposés entre canal et chemin de halage », raconte Jacques Noisette, chargé de communication à la direction régionale du Sud-Ouest de VNF (Voies navigables de France).
C’est au XVIIe siècle qu’apparaissent les premières plantations d’arbres, destinés à fournir aux éclusiers, alors nombreux, du bois de chauffage. Peupliers, ormes, frênes ou oliviers, ce sont des essences variées et locales qui sont plantées, formant de petits alignements et délimitant le canal et les chemins de halage des champs alentours. Mais les descendants de Riquet, propriétaires du canal, désirent exploiter eux-mêmes les arbres plantés. C’est pour y mettre de l’ordre qu’ils créent en 1766 une régie des plantations et localement des pépinières.
Lorsque le canal royal du Languedoc, renommé Canal du Midi à la Révolution, est géré par la Compagnie des chemins de fer du Midi à partir de 1838, les plantations qui le longent le canal sont vieillissantes et hétérogènes. On décide alors d’une campagne de plantation, avec des pins pour protéger du vent et des platanes, en vogue sous Napoléon III, une essence peu onéreuse, demandant peu d’entretien, et dont les racines tiennent les berges.

Mais c’est en 1898 seulement, avec le retour de la gestion du canal dans le giron de l’Etat, que la plantation de platanes est partout privilégiée dans un souci de cohérence, figurant peu à peu l’aspect monumental qu’on connaît aujourd’hui. Assurément, cette essence se plaît dans ce milieu, se développant majestueusement ; les arbres poussent vite et peuvent atteindre près de 70 t, alors que ceux qui bordent les routes sont plus proches des 40 t. Les platanes sont aussi réputés pour leur ombre qui protège du soleil les marchandises sur les bateaux.

Vu à la télé

Les platanes du Canal du Midi commencent à faire parler d’eux dans les médias deux ans après son classement au Patrimoine mondial de l’Humanité par l’Unesco en 1996. La direction régionale de VNF, administrateur du canal pour le compte de l’Etat (voir encadré), présente alors un plan de gestion des plantations pour répondre au vieillissement des arbres. Même si elle parle de replanter de jeunes arbres, on retient surtout la coupe prévue, et pourtant nécessaire, de plusieurs milliers d’individus en quelques années.
C’est d’ailleurs pendant une opération d’entretien courant en 2006 qu’on remarque quelques platanes malades à Villedubert, près de Carcassonne. L’analyse de prélèvements montre qu’ils sont frappés du chancre coloré, un champignon qui bouche les canaux de sève et étouffe les platanes en quelques années (voir encadré). Une maladie incurable. Les foyers se développent rapidement vers l’aval et Béziers, suivant le fil de l’eau, et touchant à chaque fois plus d’arbres. «  Les spécialistes ont alors estimé que le parasite pourrait toucher l’ensemble des platanes dans un délai de 25 à 30 ans » explique Jacques Noisette.

Entre Castelnaudary et Carcassonne, peu d’arbres sont atteints, aucun à Toulouse. Commencent alors les premières campagnes d’abatage, répondant à des contraintes drastiques ayant montré leur efficacité en région PACA. Les arbres sont coupés, démontés intégralement, jusqu’au système racinaire, puis brûlés sur place, afin d’éviter la propagation du champignon. Les interventions se font en hiver pendant les périodes de chômage, lorsque la navigation est stoppée entre deux écluses afin de permettre l’entretien du canal. Entre 2006 et 2010, ce sont près de 9000 arbres qu’on abat sur les 42 000 platanes qui bordent le canal. Malgré les efforts entrepris pour juguler l’expansion de la maladie, avec plus de 1000 arbres détruits chaque année, le champignon connaît un développement exponentiel. Les estimations sont complètement modifiées : c’est en moins de 15 ans que l’ensemble des platanes du canal va périr, les foyers se développant maintenant aussi dans le sens montant.

Face à cette épidémie, VNF commande une étude sur la replantation du canal, qui propose de restaurer les plantations en variant les essences, pour une meilleure intégration dans le paysage et afin de prévenir d’autres catastrophes sanitaires. La commission supérieure des sites, forcément consultée depuis le classement par l’Unesco, rejette cette étude, se fondant sur le rapport de l’architecte paysagiste en charge de l’inspection. Celle-ci estime notamment que le caractère patrimonial est non respecté, le canal n’étant pas à ses yeux une voie d’eau naturelle. Elle recommande de limiter les essences à 2 au lieu des 6 ou 7 proposées, de raccourcir l’espacement prévu, rencontré habituellement au bord des routes, entre deux arbres pour conserver l’alignement en plantant la même essence de chaque côté de l’eau. Une copie revue et corrigée doit être présentée en ce début d’année.
L’été dernier, les platanes du canal du Midi ont occupé le devant de l’actualité. Journaux, radios et télés, français et étrangers, se relaient au chevet des malades. Interpellé lors d’une table-ronde sur le thème du tourisme à Agde (34) en juillet, le président de la République a réagi en missionnant Nathalie Kociusko-Morizet, ministre de l’Ecologie, et Frédéric Lefèbvre (secrétaire d’Etat).

A l’automne, deux chantiers ont été menés à titre expérimental. Des tilleuls argentés ont été plantés à Villedubert, où avaient été découverts les premiers arbres malades. A Trèbes, un site emblématique, ce sont des platanors, une espèce résistante créée par l’INRA, qu’on a plantés, avec la présence de la ministre de l’Ecologie. Et c’est presque la pelle à la main que la ministre a évoqué le financement de la replantation du canal, un coût estimé à 200 millions d’euros sur 10 ans, avec une prise en charge par l’Etat, à travers VNF, et les collectivités locales pour les deux tiers. Les conseils régionaux ont d’ailleurs dénoncé la faible participation de l’Etat, à hauteur de 30 %, d’habitude plus importante sur les sites et monuments historiques. A Trèbes, Nathalie Kociusco-Morizet a aussi proposé des solutions « innovantes », en tendant sa sébile aux entreprises, avec le mécénat environnemental et aux «  amoureux du canal  ». Ces derniers pourront géolocaliser l’arbre qu’ils auront en partie financé, le prix d’un platanor étant de 5000 €, et repartir avec un autocollant ou un diplôme.
Les entreprises intéressées par cette forme de mécénat « vert » se verront proposer le financement de la replantation d’un bief entier (portion de canal entre deux écluses NLDR). Une aubaine pour s’acheter une image de protecteur de l’environnement à moindre coût, 60 % de leur don étant déductible des impôts. En attendant la mise en place d’une fondation, une association des amis du canal du Midi devrait voir le jour prochainement, avec l’annonce des premières et généreuses grandes entreprises participantes. En espérant qu’avec le classement de l’Unesco, les bords du canal ne deviennent pas une forêt de logos.

 

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Source : Mediapart

Publié dans environnement

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