La politique, ce n'est pas le vote, par les éditeurs de Stéphane Hessel

Publié le par dan29000

Les éditeurs de Stéphane Hessel : « La politique, ce n'est pas le vote »


Chloé Leprince / RUE 89

 

Hormis dans quelques villes, le mouvement des Indignés n'a pas essaimé en France. Pourtant, les éditeurs Sylvie Crossman et Jean-Pierre Barou ont vendu deux millions d'exemplaires d'« Indignez-vous ! » le livre de Stéphane Hessel à l'origine du mouvement.

Pour lancer ce petit ouvrage né de leur rencontre avec l'ancien résistant et titré avec flair par l'éditrice, le couple avait d'abord songé en imprimer huit mille. Il est vrai qu'Indigène, leur maison d'édition basée à domicile, sur les flancs de la ville de Montpellier, est loin d'être un poids lourd.

Le couple a lancé cette structure en 1996. Le nom vient de leur tropisme pour les cultures « non-industrielles » (ils ne disent pas « primitives »), de leur engagement pour la parole de ceux qu'ils appellent « les grands initiés ». Il prolonge aussi l'histoire de Sylvie, née en 1954 de parents enseignants, très vite partis aux quatre coins du monde.

En 1981, la fête dans la rue, pas le vote

Elevée au Maghreb ou au fond d'une vallée polynésienne, elle rentre en France passer le bac et préparer Normale Sup. Elle intègre l'école, mais démissionne : partie une année aux Etats-Unis rencontrer Henry Miller, elle préfère rester à Los Angeles afin de poursuivre son dialogue avec l'écrivain.

Prolonger son engagement, aussi : la politique, chez elle, se construit par sédimentation. On est en Californie, dans les années 70, en plein dans les combats féministes et des droits civiques.

Le bulletin de vote est secondaire : rentrée en France, elle ne se souvient pas avoir voté pour François Mitterrand en 1981, mais se rappelle être sortie dans les rues au soir du 10 mai. S'être promenée avec Jean-Pierre, son compagnon et celui avec qui elle fondera Indigène. Ils étaient alors « contents de voir les gens heureux ».

« Un bon politique, c'est un bon gestionnaire »

Elle restera toujours assez extérieure à la politique, même quand la gauche l'emportera. L'éthique est ailleurs, dit-elle :

« Je n'attends pas de la politique des réponses. Ça ne me concerne pas beaucoup. Pour moi un bon politique, c'est un bon gestionnaire. L'engagement commence par une exigence vis-à-vis de soi-même, une vigilance. »

Philippe Corcuff, maître de conférences en science politique à l'IEP de Lyon (et par ailleurs militant au NPA après 17 ans au PS), était l'invité de « Carte d'électeur » pour décrypter les nouvelles formes d'engagement. Il voit dans ce témoignage un prolongement de ce qu'il a relevé dans le mouvement des Indignés :

« L'effondrement des utopies, c'est la difficulté à s'inscrire dans un avenir qui pourrait être différent. Même les gens les plus critiques et les plus engagés, comme celle qu'on vient d'entendre, sont pris dans une forme de religion pratique de l'immédiateté [...]

Cette tentation de s'enfermer dans un présent perpétuel qui ne donne plus de moyens d'action autrement que par la satisfaction éthique d'un engagement personnel. Qui est quelque chose d'important mais pose la question : comment, à partir de soi, réussir à faire changer les choses ? »

Philippe Corcuff invité de Carte d'électeur

Sur le témoignage de Sylvie Crossman et Jean-Pierre Barou

Quand Sylvie Crossman vote, elle vote blanc. Sylvie se définit comme militante. Pas comme abstentionniste. Le mot fait aussi bondir Jean-Pierre Barou. Quand elle le rencontre, elle est journaliste, il démarre sa vie d'éditeur.

Fils d'ouvriers parisiens, il a un diplôme d'ingénieur, mais sa première vie s'est déroulée auprès de Jean-Paul Sartre. Barou est alors mao, militant à la Gauche prolétarienne, il rencontre l'intellectuel à « La Cause du peuple ». Il le suivra aux débuts du journal Libération, puis rejoindra les éditions du Seuil.

Jean\-Paul Sartre en 1970

Le philosophe défend La Cause du peuple en marge d'un procès

De cette époque, Jean-Pierre se souvient avoir voté « au moins une fois communiste ». « Peut-être » y eut-il deux ou trois autres passages par l'isoloir, puis plus... Jean-Pierre n'est pas certain que ce soit très pertinent de parler de son rapport au vote.

« Les Indignés, un mouvement politique »

Philippe Corcuff retrouve dans ce témoignage un appétit d'engagement qu'il relève aussi sur le terrain :

« Les Indignés sont une tentative de mettre en cause cette dégénérescence de l'idéal démocratique dans les régimes représentatifs professionnalisés. Dans le cours routinier de nos régimes représentatifs modernes, on finit par s'habituer à l'idée que la démocratie c'est le pouvoir qu'on délègue à quelques professionnels. Mais le vote, c'est une des méthode dans l'idéal démocratique. »

Philippe Corcuff invité de Carte d'électeur

Sur le mouvement des Indignés

Sylvie dit que la politique ligote la pensée. Pourtant, ça la travaille. En 2012, elle ira peut-être aux urnes. Au second tour en tous cas : pour voter Hollande si ça permet d'éviter un second mandat Sarkozy. A la primaire de la gauche, elle a voté Aubry. Jean-Pierre ne s'est pas déplacé.

Son indifférence pour le jeu des appareils vient d'une démission du politique en général et de la gauche en particulier. Lui se définit « radicalement à gauche » :

« A partir des années 70, 80 on est face à un néolibéralisme sauvage. S'il se développe c'est quand même que les politiques n'ont pas réagi. On est dans une situation gravissime et les politiques n'ont pas réagi, la gauche n'a pas agi. Elle n'a pas rempli sa mission historique. Ça remonte à la Libération.

La gauche s'est enfermée dans la lutte des classes. Je ne dis pas qu'il n'y a pas quelque chose de cet ordre-là, mais où est la frontière ? Elle s'est figée dans des schémas idéologiques style “lutte des classes” [...]

On appelait les mao, les “Mao Spontex” (sous entendu, “ils n'ont pas d'idéologie”), mais j'aimais qu'on soit des jeunes gens capables d'observer, d'écouter et d'adapter les choses en fonction des circonstances. Sans quoi la politique, c'est la violence. On a méprisé la non-violence alors qu'elle m'intéresse justement beaucoup. La non-violence, ce n'est pas l'inverse d'un choix. »

Philippe Corcuff valorise le choix « libertaire et novateur » d'Olivier Besancenot de se délester du leadership au NPA, ou encore l'engagement de Philippe Poutou dans une campagne présidentielle sans quitter son emploi d'ouvrier à l'usine.

« Le collectif écrase l'éthique individuelle »

Mais selon lui, le NPA, pas plus que d'autres formations politiques nouvelles comme Europe écologie-Les Verts ou le Parti de gauche, n'a réussi à incarner ces exigences nouvelles vis-à-vis de la politique :

« L'offre politique ne permet pas de répondre à l'importance de l'engagement dans la construction de soi-même. Un logiciel collectiviste et l'idée du “tout collectif” a emporté la gauche et l'extrême gauche avec l'idée que le collectif écrase l'éthique individuelle [...] Le passé mort bloque la création au présent. »

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