La politique de la peur : entretien avec son auteur, Serge Quadruppani

Publié le par dan29000

 

 

 

« La seule chose qui leur reste, c'est manipuler les peurs »

 

Dans son dernier essai, La Politique de la peur, Serge Quadruppani décortique la dérive sécuritaire et anxiogène de la société occidentale qui ne cesse de se fabriquer des ennemis intérieurs. Interview.


 

Le 5 avril dernier, Serge Quadruppani était invité par l'université de Savoie pour présenter son dernier essai, La Politique de la peur, lors d'une conférence à Chambéry. Romancier, traducteur, essayiste et journaliste, il a longuement comparé les différentes lois sécuritaires et antiterroristes adoptées par les États après le 11 septembre 2001. Et le résultat qu'il a présenté devant les universitaires savoyards a de quoi inquiéter. Notre société serait toujours plus sécuritaire, plus méfiante et repliée sur elle-même, à tel point que les citoyens renoncent aujourd'hui peu à peu à leurs libertés en échange d'une hypothétique tranquillité. En cause selon Serge Quadruppani, la politique de la peur menée par les gouvernements de droite comme de gauche. On a donc voulu en savoir plus sur cette politique de la trouille.


Dans votre essai, vous expliquez que la politique de la peur a pris un tournant après le 11 septembre...

A partir de cette date, tous les affrontements sont devenus possibles sous la bannière unique de la guerre des civilisations. On nous présentait alors sans cesse la rue arabe comme étant forcément un bouillonnement islamiste. Pour les gouvernements, il fallait nous en protéger grâce à des lois sécuritaires et antiterroristes. Il fallait surtout protéger ce que j'appelle l'empire : cet ensemble de puissances mondiales qui forme un équilibre de pouvoir extrêmement variable, mais qui a comme objectif de maintenir un certain type de civilisation reposant sur plusieurs piliers, dont la politique de la peur. Ce qui a été magnifique dans les révolutions égyptiennes et tunisiennes, c'est que nous n'avons pas vu l'ombre d'un islamiste. Ainsi, tout ce discours qui faisait qu'on soutenait des despotes au nom de la lutte contre l'islamisme et le diable Al-Qaida s'effondre complètement aujourd'hui. Les révolutions arabes viennent d'ouvrir une nouvelle période, c'est l'anti-11 septembre. Nous faisons face à un bouleversement géopolitique remettant complètement en cause le mode de domination de l'empire.

Pourtant, en France, nous n'avons pas l'impression d'être entrés dans une nouvelle période, comme en témoigne les polémiques quasi quotidiennes sur l'islam lancées par le gouvernement...

Les stratégies du pouvoir ne changent pas : ils cherchent en permanence des ennemis de l'intérieur pour justifier leur politique de la peur. Cet ennemi de l'intérieur est toujours l'immigré, sauf qu'aujourd'hui on l'appelle le musulman. Tout le discours sur la laïcité n'est en réalité qu'une nouvelle façon de faire la guerre aux immigrés. C'est la seule chose que savent encore faire ceux qui gouvernement : la totalité de la classe politique est un chargé de pouvoir des oligarchies mondialisées. Ils sont incapables d'avoir une influence sur le cours des choses au niveau macro-économique. Pour continuer à gouverner, la seule chose qui leur reste, c'est manipuler les peurs.

Donc aujourd'hui, le nouvel ennemi de l'intérieur, ce sont les musulmans ?

Il y a aujourd'hui clairement une volonté de s'en prendre aux musulmans pour désigner des ennemis sur lesquels concentrer toutes les peurs des populations. Cela atteint même un degré fantasmatique invraisemblable ! Il y a quelque temps, par exemple, je me suis retrouvé dans un tout petit village de Dordogne où il n'y a pas un arabe à trente kilomètres à la ronde. Et là, lors d'un repas, il y a eu une espèce de déchaînement fantasmatique à propos des arabes. Une dame m'explique alors que personne ne l'obligera à mettre le voile. C'est dingue, il y a une inversion complète de la réalité ! Ce que l'Etat exige, c'est que les femmes enlèvent le voile ; et maintenant, la perception populaire, c'est qu'on voudrait obliger toutes les femmes à mettre le voile.

Résultat, le Front national réalise des scores importants aux dernières élections cantonales...

Vous savez, il y a plein de villages où il n'y a pas un immigré... et pourtant, les gens votent massivement pour l'extrême droite. C'est le signe d'un malaise très fort de notre société qui s'exprime comme il peut. Quand il s'exprime bien, c'est dans les mouvements sociaux ; quand il s'exprime mal, c'est sur des phénomènes électoraux type Le Pen.

Pour vous, il existe donc un lien entre les gens qui défilent dans la rue et les électeurs du Front national ?

Cela peut être les mêmes. Les gens sont très flottants. Par exemple, mes amis en Dordogne, ils se disent tous plus au moins de gauche. Certains ont participé à des luttes ouvrières très forte où ils se sont affrontés avec les forces de l'ordre. Cela dit, c'est aussi un phénomène complètement manipulé médiatiquement et politiquement pour des raisons bassement électorales de préparation des élections de 2012. Cependant, je ne suis pas prêt à descendre dans la rue bras-dessus bras-dessous avec le Parti socialiste pour faire obstacle à la montée du fascisme, car la gauche institutionnelle est animée par les mêmes logiques que la droite : la politique de la peur.

Justement, c'est ce que vous montrez dans votre livre : les loi sécuritaires et antiterroristes ne sont pas uniquement le fait de la droite...

La première loi, la Loi de sécurité quotidienne (LSQ), a été élaborée sous le gouvernement Jospin. Et déjà, elle mélangeait à la fois la lutte contre le terrorisme, la lutte contre les rassemblements de gamins dans les halls d'immeuble, contre les raveurs, etc. Elle commençait ce qui n'a jamais cessé depuis : l'empilement de loi sécuritaire où l'on mélange tous les ennemis, à la fois les terroristes, les fous, les enfants, les jeunes, les immigrés. Et cette première loi, ce n'est pas la droite qui l'a mise en place, mais bien la gauche !

Excepté les lois, avez-vous d'autres exemples d'instruments utilisés pour mener cette politique de la peur ?

Il y a aussi tous ces délires avec le drapeau français où le brûler est devenu un délit. Même aux Etats-Unis, qui est pourtant un pays extrêmement plus patriotique que la France, la Cour suprême a reconnu le droit de brûler le drapeau. Il s'agit même là-bas d'un droit constitutionnel, un droit de la liberté d'expression. Et maintenant en France, il y a quelques députés qui se sont mis en tête que le drapeau français était sacré. Mais qu'est ce que c'est que la patrie française aujourd'hui ? Aujourd'hui, le fantasme de patrie ne sert plus qu'à des petites manipulations politiciennes et les conséquences se font toujours aux dépens des plus pauvres et des plus démunis, qui sont en bas de l'échelle. Ainsi, ce sont les quatre gamins qui auront brûlé un drapeau qui se retrouveront en prison et qui paieront le besoin délirant de quelques politiciens de se mettre en avant.

Et là encore pour vous, la gauche ne fait pas mieux que la droite ?

C'est une évidence ! Il n'y a qu'à se rappeler de cette imbécile de Ségolène Royal, au moment des dernières élections présidentielles, qui explique qu'il serait bien que les Français mettent le drapeau bleu blanc rouge à leur fenêtre quand on lui demande qu'est ce que la France. Tout cela au lieu de dire la France, c'est « liberté égalité fraternité ». Dire cela, cela aurait vraiment été de gauche et républicain. Ce n'est pas extraordinaire non plus, c'est juste la devise de la nation française. Mais non, même pas. Cette gauche-là, cette gauche institutionnelle est encore passée à côté. Cela va au-delà du dérisoire !

Mais cet attachement à la nation française, il fait partie de l'histoire de la gauche...

Cela n'a en effet rien d'absolument inattendue. Le socialisme réformiste, Parti communiste compris, a accompagné la contre-révolution néolibérale des années 1980. A l'époque, le PC s'est distingué en tenant un discours nationaliste de temps en temps, en faisant comme si le nationalisme était un rempart contre l'envahissement du néolibéralisme... mais il s'agit d'une position totalement réactionnaire au fond, parce qu'on ne changera pas le monde en se repliant sur des petites patries en essayant de recréer le socialisme dans un seul pays. Cela ne marche pas comme ça. Ce qui est intéressant aujourd'hui, c'est que les questions se posent au niveau mondial. Par exemple, ce qui se passe au japon fait qu'aujourd'hui on remet en cause le nucléaire en France.

Revenons à votre essai. Jouer sur le levier de la peur, n'est-ce pas une méthode archaïque, dans le sens où on la retrouvait déjà dans les sociétés féodales ? En quoi est-ce différent aujourd'hui ?

La différence, c'est que les techniques de contrôles se sont sur-développées. Elles s'attachent beaucoup plus à tous les petits détails de nos vies. Dans les sociétés féodales, le seigneur avait un certain pouvoir sur les serfs, et de temps en temps il y avait des supplices atroces et spectaculaires. Mais les communautés paysannes, même si elles étaient aussi surveillées par le curé, avaient une certaine liberté à l'intérieur de l'enclos de la féodalité. Il y avait une certaine autonomie dans la vie des gens. Aujourd'hui, chacun de nos gestes peut être écouté ou enregistré, et est traçable. On est dans le fantasme de la traçabilité absolue de tous les êtres humains.

Donc, l'innovation technologique contribue à renforcer cette politique de la peur ?

Evidemment. Regardez la Tunisie. Là-bas, la politique de la peur régnait à chaque seconde, parce que c'était un pays hyper fliqué, de manière très efficace, avec des mouchards partout, avec des pratiques d'escadrons de la mort, des pratiques de mafia. Il y avait aussi des arrestations, des procès, des gens qui se faisaient casser la gueule par des inconnus du fait de leur engagement politique. Mais d'un autre côté, il y avait beau y avoir une accumulation de ces techniques de contrôle, cela n'a pas empêché la révolte contre l'injustice et anéantit le désir d'être plus libre. Ainsi, l'usage de ses technologies de domination peuvent échapper aux dominants pour être réappropriées et réutilisées pour l'émancipation. Cela dit, il y a toujours un moment où les vrais corps doivent descendre dans la vraie rue pour vaincre la peur. C'est à ce moment-là que cela devient sérieux. Ce n'est pas la technique en elle-même qui permet l'émancipation, elle peut être un instrument. Il faut une volonté d'émancipation collective pour que cela marche.

Mais ce que vous expliquez dans votre livre, c'est qu'aujourd'hui vous et moi serions des « little brothers », une situation pire selon vous que le « big brother » imaginé par Orwell...

On cherche à faire de chacun le surveillant de l'autre, les ressorts de la domination sont plus subtils. Et le problème, c'est que la prolifération des techniques de surveillance échappe à tout contrôle, y compris au pouvoir politique et aux Etats. Les fichiers sont un bon exemple, c'est ce que j'explique dans mon livre. La logique des fichiers fait qu'ils finissent par croître d'eux-mêmes, sans qu'il n'y ait vraiment de volonté politique derrière, et ce même si on essaye de les encadrer juridiquement. Car à force d'interconnexion et du fait que l'accès aux fichiers devient toujours plus incontrôlable avec la privatisation de la sécurité, plus personne ne les contrôle. Ce sont des phénomènes qui acquièrent leur propre autonomie. La seule chose que pourrait faire un mouvement d'émancipation, c'est de les détruire tous, sans aucune arrière-pensée. Il y a des réalisations de l'esprit humain qui n'ont qu'un destin : disparaître le plus vite possible de la surface de la terre.

A vous écouter, il y a de quoi être fataliste. Jusqu'où peut nous mener cette politique de la peur ?

Je suis ni pessimiste, ni optimiste, j'observe : il y a des tendances et des contre tendances dans la société. Ce qui est sûr par contre, c'est que je pense que ne pas accepter l'insupportable se trouve au fond de chacun de nous. Rien n'est inéluctable, d'autant plus que les mouvements collectifs sont capables de création qui nous surprendrons toujours. De toute façon, la société industrielle capitaliste conduit la planète à sa perte dans une échéance à moyen terme et il n'y a qu'une transformation très importante qui peut nous permettre de nous en sortir.

Le totalitarisme ou la démocratie ?

A partir de là, tout est possible. Aussi bien le fascisme vert qui s'apparenterait à une décroissance prise en main par l'oligarchie, qu'une société plus libre et plus démocratique. En fait, l'avenir appartient aux mouvements sociaux et l'une de leur première tâche sera de se débarrasser de l'emprise de ses partis dit de gauche. Il faut que les mouvements sociaux aient l'audace de croire qu'on veut vraiment changer le monde. Le principal obstacle est à l'intérieur de nous-même, il faut libérer nos imaginaires pour arriver à construire un nouvel imaginaire de la révolution.

 

Entretien : Mikaël Chambru

Photos : Pauline Caylak

 

Source : La voix des allobroges

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Mitsuko 09/05/2011 08:20



Bonjour Dan,


Article très très intéressant ... j' ai apprécié enfin quelqu'un qui n'utilise pas la langue de bois ... c'est tellement rara mais ce matin, il y a eu deux
personnes qui ne se sont pas cachés derrière leur petit doigt ...


Bien évidemment, je suis d'accord avec ce que dit Serge Quadruppani ... parce que ce n'est vraiment que du bon sens ... mais ça fait plaisir à lire ... enfin
du positif ...


Merci d'avoir mis cet article en ligne ... ça commence bien la semaine.


Bon lundi à toi, Dan. A bientôt Bises.


Mitusko



dan29000 09/05/2011 08:58



de plus il faut lire ses romans policiers, un type et un auteur vraiment intéressant...