La Poste et ses pratiques antisyndicales : entretien avec un postier menacé de licenciement

Publié le par dan29000

La Poste et ses pratiques antisyndicales

Aurélien, postier à Guyancourt, dans le 78, menacé de licenciement pour avoir défendu ses collègues

Menacé de licenciement pour avoir défendu ses conditions de travail, ses collègues et le service public, Aurélien, postier et syndicaliste dans le 78, nous explique les raisons de son combat et de son engagement.

 

 

 






Christian (NPA-CCR) :

 

 

 


Aurélien, pourrais-tu nous faire un bref historique de ton vécu à La Poste et des évolutions que tu y as observées ?


Aurélien

Je suis entré à La Poste en 1995 en cdd puis CD2i (contrat annualisé pour un nombre d’heures déterminé) qui a été transformé en CDI à partir de 2000. Jusqu’en 2007, j’ai procédé au ramassage du courrier des entreprises. Ce travail impliquait de soulever toute la journée des bacs pleins de courrier, ce qui a été à l’origine de ma hernie discale.

Depuis 2005, la rationalisation des tournées s’est franchement accélérée, à La Poste : mise en place de « marguerites » (ou tournées sécables) – en 2008, j’hérite personnellement d’une tournée piétonne de 6 kms par jour. A cette même époque, les directions ont été dédoublées :

-  Enseigne (banque + guichet)
-  Distribution

Dès lors, les facteurs n’étaient plus titulaires de leur tournée (auto-remplacement) :

-  Chaque facteur est contraint de prendre en charge une partie des tournées des autres facteurs.
-  Création du statut de « facteurs qualité » : les jours à faible charge, ils font de la planification, mais ils peuvent être amenés à boucher les trous. Cette situation crée des oppositions et des divisions entre les facteurs.

La propagande de la direction qui parle des « facteurs d’avenir » se traduit en fait par des fonctions dévalorisées et de la flexibilité.

En 2005, j’ai senti la nécessité de me syndiquer. Très vite, j’ai été l’objet, de la part des directeurs courrier, de harcèlement et de « demandes d’explication » répétées. Des collègues ont été licenciés. Malgré tout, jusqu’à cette époque, la contestation était encore possible. Nous nous sommes mobilisés et le directeur a été déplacé.

En 2008, j’entame une « tournée piétons » infaisable : pour finir la tournée dans les temps, il aurait fallu marcher à plus de 10 kms/h !

Dans le cadre du prétendu « dialogue social », mis en place en 2012 par le PDG du groupe La poste, JP BAILLY (salaire annuel en 2009, 610.335 €), le rapport Kaspar instaure de parodiques « commissions de dialogue social » (CDSP). Kaspar est l’ex-secrétaire général de la CFDT.

Lors de la CDSP du 18 septembre 2012, les syndicats n’ont pas donné leur accord à la réorganisation de mon bureau de poste, mais le directeur a menti et prétendu le contraire. Le 20 septembre, la CGT édite un tract qui dénonce le mensonge. Aussitôt, je reçois une « demande d’explication » abusive sur ma tournée. Je refuse de remplir le formulaire et je suis alors convoqué à un entretien préalable à une sanction pouvant aller jusqu’au licenciement : c’est la CCP (commission consultative paritaire) du 18 octobre où, à ma demande, les représentants syndicaux refusent de siéger en signe de protestation.

Une nouvelle CCP est convoquée le 14 novembre où il n’y a pas de majorité pour mon licenciement. Les représentants syndicaux, CGT et SUD, refusent ensuite de délibérer et c’est la direction qui devra prendre seule la décision.

Au jour d’aujourd’hui, je n’ai toujours pas reçu la lettre recommandée. Le 14 novembre, le collectif unitaire (ATAC 78 Nord, FASE 78, MJS 78, NPA 78, PG 78, SUD Virgin) avait mobilisé une cinquantaine de personnes qui, grâce à la sono prêtée par solidaire 78, a bruyamment scandé des slogans pendant toute la durée de la CCP : « Aucune sanction aucun licenciement à La Poste ! » « Halte au harcèlement à La Poste ! ».

Christian

Ton cas n’est pas isolé. D’autres sanctions et harcèlements frappent tes collègues, particulièrement depuis le début de 2012, dans les Yvelines et ailleurs, poussant certains postiers au suicide.

Aurélien

Oui, depuis un an c’est le quatrième suicide à La poste : le 1er novembre dans l’Aisne, un guichetier se pend et envoie à des collègues un courriel intitulé « Adieu » dans lequel il explique que son geste est motivé par « le manque de reconnaissance de son travail » et que la « cellule de soutien aux postiers » n’est qu’une façade.

En mars 2012, deux cadres s’étaient suicidés en Bretagne, 6 mois après un premier suicide à Paris.

Dans les Yvelines, des collègues passent en CCP actuellement pour des broutilles telles que 10 minutes de retard, alors que les facteurs terminent très souvent leur tournée avec 2 à 3 heures de retard du fait de la surcharge. Quand ils demandent un « accompagnement », lequel est toujours très loin d’être accordé, celui-ci est réalisé par un cadre qui chronomètre leur tournée, le directeur peut facilement prévenir la PIC (plateforme industrielle courrier) au préalable, afin que celle-ci procède à une rétention partielle du courrier du jour qui ne sera libéré que le lendemain.

Dans le 77, une collègue vient d’être licenciée de façon particulièrement odieuse, après que son directeur l’ait fait intercepter au milieu de sa tournée par la police, la menaçant entre temps d’internement. Une scène réellement traumatisante pour tous les témoins de ce qui s’est passé et pour le fils de la victime, en particulier.

Christian

Quelles sont selon toi les causes principales de la situation actuelle à La poste ?

Aurélien

La Poste est devenue une zone de non droit. Les gouvernements successifs ont été complices et le gouvernement actuel renchérit : depuis qu’il est ministre, Montebourg et toute l’équipe dirigeante de La Poste ont été saisis à maintes reprises par les postiers sans donner aucune réponse.

La « Commission Kaspar » est un enfumage. Elle a été dénoncée par l’ensemble des organisations syndicales. La privatisation aboutit à la précarisation des postiers. Dans le cadre des « contrats pro », pour les débutants, ceux-ci sont parfois envoyés en tournée sans aucun accompagnement.

Christian

La privatisation aboutit parfois à des situations hallucinantes. A Elancourt (78) les lettres recommandées non distribuées sont retirées dans une épicerie. Je me suis récemment fait agresser par le propriétaire, un couteau à la main, parce que j’avais osé dire qu’il n’était pas normal de retirer son courrier dans un commerce. J’ai déposé une plainte pour « violence avec arme », mais il n’en demeure pas moins que je n’ai jamais vu un postier agresser un usager avec un couteau. Comment conçois-tu le service public tel qu’il devrait être à la poste ?

Aurélien

Pour que La Poste soit un vrai service public, il faudrait que le personnel la réquisitionne au service des usagers. Ce sont les hauts cadres actuels de La Poste qui lui coûtent très cher. JP BAILLY est l’un des cadres les plus scandaleusement payés de France.

Christian

Penses-tu qu’un gouvernement (de droite ou de gauche) qui gère le capitalisme puisse appliquer une telle mesure ?

Aurélien

Il faut ouvrir les livres de comptes ! Le problème est systémique. Le capitalisme, le productivisme sont les causes de la situation actuelle. Les travailleurs doivent prendre le pouvoir.

19/11/12

 

 

 

SOURCE/ CCR, NPA P4

Publié dans actualités

Commenter cet article