La Rumeur, enfin relaxé, le groupe sort un album : entretien

Publié le par dan29000

La Rumeur : « Nos humeurs ne sont pas toujours sombres »

Le grand entretien, par Nicolas Kssis| 17 juillet 2012

 

La Rumeur, incontournable groupe de rap français, a enfin été relaxé des charges qui pesaient contre lui suite à la publication d’un article, il y a dix ans, sur les bavures policières. Le groupe sort un nouvel album. L’occasion de parler politique, rap et justice.


Regards.fr : C’est votre premier album après huit années de marathon judiciaire contre le ministère de la Justice. Quelle était la principale motivation ? Dresser un bilan ? Passer à autre chose ?


Ekoué : Cet album ne constitue clairement pas un bilan. C’est un album que l’on voulait d’abord réaliser artistiquement. Nous avons un peu changé de méthode. Nous sommes avant tout passé par la musique avant d’écrire les textes. On a beaucoup écouté de rap, des trucs qui sonnaient à nos oreilles. Nous nous sommes même tournés vers la scène de Miami, que l’on connaissait peu au départ, perso j’étais plutôt NYC. Il s’agissait de trouver un bon compromis, d’un point de vue actuel, entre une musique qui sorte du gouffre mais avec des sonorités qui explosent.
Hamé : Cela dit, c’est une veine que nous avons commencé à explorer avec du « Coeur à l’outrage », quelque chose de plus électro pour le résumer vite, en continuant notre travail avec le beatmaker Demon. Nous avions les instrus avant d’avoir posé un seul lyrics.
Ekoué : Nous avons en effet abordé cet album sans cette espèce de chape de plomb sur nos vies que constituait le procès.

Aucun groupe n’a subi, dans l’histoire récente, un tel acharnement de la part du pouvoir, comment l’expliquez-vous ?

Hamé : Premièrement, on a aucun regret. C’était une bataille qui valait la peine d’être menée sur la question du rôle de la police, notamment contre les minorités. Notre réaction fut toujours d’en faire davantage un moteur qu’une paire de menottes. Bref, continuer à produire et à tourner. Dans notre nouvel album, tu ne retrouves d’ailleurs qu’une ou deux allusions à cette affaire, contrairement aux disques précédents. On a déjà suffisamment répondu sur nos titres, dans les interviews, en audience et dans les rapports d’audience… Au passage, c’est étrange de constater que nos poursuites ont généré plus de bruits médiatiques que notre relaxe.
Ekoué : L’objectif de ce type de procédure n’était pas de nous censurer, mais de nous tordre économiquement, de nous essorer quotidiennement. Ils ont bien compris qu’une condamnation serait symboliquement trop lourde à assumer. Par contre nous asphyxier avec huit ans de procédure voilà qui, dans leur tête, devait se révéler plus efficace.

Et donc, quels sujets aviez-vous envie d’aborder dans ce nouvel opus ?

Hamé : On poursuit la même ligne depuis quinze ans. On ne peut pas se refaire. On creuse ce sillon. Nous avons juste désiré faire mûrir ces préoccupations avec nos artères, notre rage, notre trentaine bien tassée. Et puis nous avons surtout pensé à l‘impact des morceaux sur scène. On n’est pas nés à la radio ou dans les couloirs de labels de majors ou de Skyrock. Nous sommes issus de l’underground parisien des années 1990 et des concerts à deux francs six sous, dans les années 1994-1996. On s’est affirmés par le vinyl, la distribution avec des 33t et des maxis sous le bras. Nous venons de la culture hip-hop, quand cela concernait quelques milliers de personnes sur Paris, et du fanzinat. Nous sommes juste à l’origine des b-boys parisiens. On a toujours demandé au public d’enjamber trois pas quand on en faisait un. La Rumeur, tu la trouves si tu la cherches. On n’a pas couru les plateaux télé avant d’aller se défendre lors du procès. On a aussi refusé de passer sur Skyrock.

Puisque vous en parlez, c’est dur d’imaginer aujourd’hui que le rap est d’abord une musique de scène ?

Ekoué : Pourtant, c’est là qu’on arrive à évaluer tes qualités de MC, de mec qui sait tenir un micro sans se chier dessus et lever une foule. Les studios et radios, cela arrive après. Il faut d’abord maîtriser ces fondamentaux. Je voudrais ajouter que nous avons surtout souhaité un album en phase avec nos humeurs quotidiennes qui ne sont pas toujours sombres.

Pourtant vous trimballez une image de groupe politisé ?

Ekoué : On assume, mais nous revendiquons aussi quelque chose de plus large ou moins réductrice que cette étiquette politique. C’est pour cette raison que nous avons multiplié les projets. Évidemment notre démarche et plus profondément notre histoire s’avèrent être politiques. Toutefois, notre musique n’est pas forcément empreinte de formulations politiques.

Vous n’avez pas le sentiment que les thèmes que vous traitez depuis toujours, comme la mémoire des luttes anticoloniales, le racisme institutionnel, etc., n’ont guère évolué, voire plutôt empiré en quinze ans ?

Hamé : À une époque, au milieu des années 2000, certains ont essayé, notamment après les émeutes de 2005, de tirer le fil, de rassembler les énergies et les bonnes volontés pour combattre ces tendances lourdes. L’élection de Nicolas Sarkozy a tout balayé. Le quinquennat dont nous sortons a décomplexé un discours raciste totalement assumé au plus haut niveau de l’État, que ce soit dans les pratiques administratives ou dans la réalité économique. Nous sommes entrés dans une phase de complète régression. Les gens perdent 20 à 30 % de pouvoir d’achat, et pendant ce temps, les discours racistes se libèrent comme jamais. Au-delà de cette fameuse crise financière, tu ressens tous les jours cet étau à deux mâchoires. On en sort tous un peu lessivés. Nous sommes de fait passés à une autre époque, à une autre séquence. Tu observes une démobilisation assez généralisée et une espèce de consensus sur le fait qu’il y a un énorme mur qui arrive, on est à 200 à l’heure, on va se le manger, alors tentons de dégoter les petits coussins d’amortissement…

Il existe deux thèmes que vous n’abordez pas dans vos textes, c’est la question des femmes et la religion, c’est un choix volontaire ?

Ekoué : Le domaine spirituel n’a pas, selon moi, sa place dans la musique rap. En revanche, la montée de l’islamophobie nous interpelle et nous avons beaucoup écrit dessus.
Hamé : Je suis d’accord. Je ne me sens pas du tout de partager ce qui relève de la croyance, de l’immanence, du rapport entre dieu et soi sur un plan personnel. Cela regarde chacun. Le rap relève du champ du profane, rien à voir avec des prêches sacrés. Maintenant l’islamophobie est devenue la chose la plus consensuelle qui soit. Et après des gens prétendent avoir « le courage » d’affirmer aujourd’hui des vérités que personnes n’osent dire ! Alors qu’il suffit de dégueuler sur l’islam pour être sûr d’être invité partout. Nous luttons contre cela, sauf que nous abordons ces questions de manière politique ou géopolitique, sans que cela mette en jeu des trucs persos ou un rapport intime à la religion. On dénonce une stratégie géopolitique qui consiste à mettre sous coupe réglée le monde arabo-musulman, ainsi que l’Afrique. Avec aussi la question d’Israël au coeur du problème.

Pour revenir sur la question des femmes, vous n’en parlez presque jamais, alors que dans De l’encre votre première réalisation télévisuelle, vous dépeignez une femme rappeuse…

Ekoué : Je pense déjà que les femmes de cité méritent mieux que « Ni pute ni soumise ». Et la meilleure réponse à ceux qui nous reprochent cela reste De l’encre, avec en personnage principal une jeune rappeuse castée lors d’un concert de La Rumeur.
Hamé : La démarche de De l’encre était déconnectée de toutes ces problématiques. On a aussi besoin de s’abstraire des sujets sur lesquels on t’impose de prendre parti dans les médias. Dans ce film, nous avions envie de nous intéresser à la minorité dans la minorité, à une fille dans un milieu masculin pratiquant une musique pas vraiment généraliste. Et nous ne l’avons pas décidé pour se justifier. Ekoué a déjà évoqué quelque chose d’important : le quotidien. Je pense qu’il s’agit d’une évolution vers laquelle La Rumeur va de plus en plus se focaliser. Je n’ai plus trop envie de proclamer des discours cérébraux ou des analyses politiques par-dessus les têtes. Ce qui m’intéresse désormais c’est de me plonger dans la matière du quotidien et d’en extraire des signes politiques. Avec en arrière plan, la nécessité d’assumer le « je »
Ekoué : Le quotidien met la complexité au coeur de l’approche artistique. Et à titre personnel, j’en ai besoin pour me forger politiquement et me construire artistiquement.

 

 

SOURCE / REGARDS

Publié dans musiques

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