La stratégie du choc, un essai important de Naomi Klein

Publié le par dan29000

Nous avons ici pour habitude de chroniquer des livres récents, c'est à dire parus dans l'année. Nous faisons aujourd'hui une exception à ce principe pour trois raisons.

D'abord parce que nous sommes là face à un livre d'exception. Ensuite parce qu'en 2008, année de la publication de ce livre, notre site n'existait pas encore, enfin parce que nous profitons de la synergie probable avec la sortie en DVD du film de Naomi Klein, issu de son livre.

 

Naomi Klein, vous l'aviez peut-être déjà lue lors de la sortie de son premier essai, qui fut une belle réussite : "No logo" sorti chez Actes Sud en 2001. Un terrible réquisitoire argumenté contre la dictature du marketing des multinationales manipulant les choix des consommateurs. L'entreprise privée remettant en cause le bien commun. Elle démontrait, preuves à l'appui que les grandes marques et leurs manipulations symbolisaient parfaitement le fonctionnement du capitalisme. Le livre fut un succès mondial et elle devint un des grands noms de l'atermondialisme.

 

Née en 1970  à Montréal, cette journaliste canadienne dont le grand-père anima la première grève aux Studios Disney, a écrit dans de prestigieux journaux tels The Nation, The Globe and Mail, Harper's Magazine, The Guardian ou encore Rolling Stone.

 

Enfin on peut signaler, car le fait est d'importance qu'elle est membre du comité de parrainage du Tribunal Russell sur la Palestine dont les travaux ont commencé en 2009.

 

Très découpé de manière claire en sept parties, l'analyse de Klein est fortement structurée quoiqu'en disent ses détracteurs ultra-libéraux.

Dans un premier temps intitulé : Deux docteurs chocs, elle passe en revue les célèbres méthodes de la CIA, avec Ewen Cameron. Comment effacer l'esprit humain et ensuite le reconstruire. LEnsuite elle intervient avec habileté sur le fameux Milton Friedman, grand gourou du laisser-faire, adepte de la liberté du renard dans le poulailler libre. Mais on ne sait jamais ce qu'en pensent les poules, car elles sont mortes avant !

Dans la seconde partie (Etats de choc), elle décrit par le menu un bel exemple de contre-révolution réussie, le coup d'état de Pinochet au Chili. Si les militaires étaient dans la rue, tuant tout ce qui bougeait, et remplissant les stades avec le peuple chilien, ils n'étaient que la partie visible de l'iceberg. En sous-main s'agitaient les Chicago boys et leur premier représentant, Friedman. Lequel rencontra d'ailleurs Pinochet à la demande d'une grande banque chilienne. La doctrine du néo-libéralisme de l'école de Chicago s'étendit au Chili et en Argentine. La pratique de la table rase fut mise en place, c'est à dire la torture soutenue par l'entreprise.

Quelques années plus tard, en 1990, le grand Eduardo Galeano put écrire :

"Les citoyens étaient en prison pour que les prix fussent en liberté."

Belle et terrible formule, mais si vraie !

Au début des années 80, Hayek, autre gourou de l'école de Chicago conseilla Thatcher en lui expliquant la "réussite " de Pinochet. Celle-ci profita de la leçon. Son choc à elle, fut la guerre des Malouines contre l'Argentine. Son impopularité s'inversa et lui permit la plus terrible offensive contre la classe ouvrière en Europe. Le programme des privatisations fut sans précédent. Une des plus belles illustrations de cette thérapie du choc qu'analyse avec éclat Naomi Klein. Encore plus fort que Pinochet, Thatcher réussit sans coup d'état ni tortures à imposer le programme de régression sociale de l'Ecole de Chicago.

 

Et cela fut durable.

 

Autre choc durable, l'endettement et sa spirale mortifère.

 

Et ainsi de suite. La Bolivie, l'Argentine, la Pologne, la Russie, les massacres en Chine sur la place Tiananmen. Particulièrement éducatif le chapitre consacré à l'Afrique du sud où Klein dissèque comme après la libération de Mandela, la liberté du pays, sur le plan économique fut étranglé dès le début par le Parti nationaliste. Cela permet d'ailleurs de mieux comprendre, les immenses déceptions produites par l'ANC en ce moment, vingt ans plus tard. 

La cinquième partie de l'essai porte le nom du sous-titre :

La montée d'un capitalisme du désastre.

Peut-être le chapitre le plus passionnant. La thérapie de choc aux USA, à savoir la bulle de la sécurité intérieure. Le sinistre Rumsfeld la mena de main de maître alors qu'il était secrétaire de la Défense. La privatisation des forces armées alla bon train. Halliburton et Blackwater montèrent en fléche, les satellites et les nanotechnologies remplacèrent les tanks. Le budget militaire explosa aux détriments des contribuables, au profit de quelques grands entreprises privées où d'ailleurs on retrouvait souvent les noms des amis de Bush et Reagan...

Après l'attentat du 11/09 l'industrie de la sécurité intérieure qui n'existait presque pas avant, explosa. A un tel point qu'elle dépassa la pourtant fameuse industrie d'Hollywood dont la puissance domine le monde entier.

Enfin, le "surchoc" la guerre en Irak.

A son habitude, Naomi Klein se rendit sur place, à Bagdad en 2004. Elle démontre comment les USA cherchaient là-bas, au-delà de la défense des gisements pétrolifères à leur profit, un "modèle" pour tout le Moyen-Orient.

On sait depuis ce qu'il en est advenu. Enlisement et défaite. Les troupes combattantes quittant le pays le mois dernier !  Les mensonges, les manipulations, sans oublier l'occupation sauvage, les tortures et les massacres ne suffirent pas. Les Etats-Unis avaient détruits en quelques années une des plus vieilles civilisations du monde, avec le pays qui avait le taux d'alphabétisation le plus haut du monde arabe (89% des habitants savaient lire et écrire) !

Mais la stratégie du choc chère aux néo-conservateurs américains ne s'illustrent pas que lors des guerres, massacres ou coups d'état, elle peut aussi advenir lors de phénomènes naturels désastreux, tel le terrible tsunami en 2004. Plus de 250 000 morts et 2,5 millions de sans-abri. Dans le cadre réduit de cet article on ne peut bien évidemment pas détailler, mais le second tsunami, écrit Klein, fut aussi ravageur que le premier. Mais le second fut capitaliste, lui, pas vraiment naturel. Partout dans les zones ravagées, profitant de la désorganisation générale et des souffrances innombrables, les promoteurs imposèrent aux rescapés leurs lois.

Il y eut quelques points communs entre ce terrible tsunami et l'ouragan Katrina  à la Nouvelle-Orléans.

En fin de volume, quelques pages aussi sur Israël, l'Etat de l'apartheid du désastre permanent. Le mur construit, comme celui entre le Mexique et les USA pourrait bien préfigurer d'autres murs à venir. Les murs partout prennent leurs essorts, villages résidentiels sécurisés fermés, clôtures technologiques entre l' Inde et le Cachemire ou l'Afghanistan et le Pakistan. Après l'exponentiel marché des caméras de surveillance, celui des murs et autres barrières électroniques peut avoir un bel avenir, à l'instar de celui des drones.

 

En résumé, Klein nous démontre avec logique que depuis quelques décennies existe un capitalisme du désastre qui profite habilement des désorganisations des peuples pour installer de nouvelles lois économiques destructrices. Sa démonstration est réaliste et brillante. Comme fut, sur un autre plan, la théorie de la "multitude" de Negri. Même si les deux personnages énervent parfois les marxistes orthodoxes toujours frileux sur tout ce qui peut être novateur... 

 

Fort heureusement la conclusion de Klein n'est pas si pessimiste.

 

Le choc et sa stratégie s'essouffle et les peuples sont engagés dans une reconstruction. Le meilleur exemple bien entendu est l'Amérique latine qui fut le premier laboratoire de l'école de Chicago. L'ALBA est un bon exemple (Alliance bolivarienne pour les Amériques).

Aussi important que "NO LOGO", cet essai de Naomi Klein partagea les critiques. Les tenants du libéralisme l'attaquèrent et c'est bon signe. Certains marxistes aussi. Et c'est aussi bon signe.

Mais le public, bien au-delà des vastes cercles altermondialistes, fit un succès à cet essai, et cela continue. L'auteur donne toujours des conférences dans le monde entier et poursuit son combat. 

Klein est une vraie productrice d'idées neuves. Ce dont le monde a besoin. Il ne suffit pas de vouloir détruire un système capitaliste qui est arrivé en bout de course, mais faut-il encore l'analyser avec des concepts modernes qui ne peuvent plus être ceux issus du 19e siècle.

Quelques grands noms de l'altermondialisme s'y emploient.

Naomi Klein en fait partie, c'est pourquoi il demeure urgent de la lire.

Se plonger dans son livre est utile. C'est un document essentiel afin de mieux appréhender le monde capitaliste afin de mieux le combattre.

 

Cette semaine sort en DVD son film.

 

Dan29000 

 

Et pour lire notre article sur le film sorti en DVD, c'est   ICI   

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En complément, une interview de Naomi Klein par LA TELE LIBRE, sur la crise financière / VOSTFR : 4'41

 

 

 

 

La stratégie du choc

La montée d'un capitalisme du désastre

Naomi Klein

Editions LEMEAC / ACTES SUD

2008 / 670 p / 25 euros 

 

 

 

 

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