La veuve du Christ, un roman fascinant d'Anne-Sylvie Sprenger

Publié le par dan29000

 

 

 

 

veuve.jpg

 

 

 

 

 

 

 

Ce court roman est fondamentalement original. D'abord par sa forme, il se développe et nous enveloppe en de brefs mouvements. Lors du premier mouvement, nous sommes en automne, dans le Jura, à l'hospice des Saintes-Joies. Pas vraiment un lieu joyeux. Il y a un docteur, des infirmières, et il y a Lena.

Lena, enfermée. Frappant son crâne contre les murs.

 

 

 

Les mouvements vont ainsi se succéder les uns aux autres, une seule page, parfois deux ou trois.

 

Comment Lena est-elle arrivée dans cet établissement ?

 

Ce roman va nous l'apprendre.

 

Lena, vers huit ans, fut enlevée. Certains ont voulu évoquer la fameuse affaire d'enlèvement en Autriche, cela serait sans doute réduire le propos.

Lena fut donc enlevée par Victor Julius Lehmann.

Et cela dura, longtemps...Des années...

Séquestrée dans la maison du kidnappeur, kidnappeur que tout le monde connait au village, puisqu'il est pharmacien. Parfois on lui trouve un regard un peu étrange, et puis on sait que son père s'est suicidé.

Lena vit au sous-sol, dans une buanderie, un lit de camp et un lavabo, sans oublier quelques jouets et livres pour enfants...

Au fil du temps, une routine de l'enfermement s'installe entre ces deux êtres humains. Au début les pleurs, les cris, et puis le silence de la résignation...

Et le temps, un temps modifiant tout et tous...

Par de petites touches délicates, Anne-Sylvie Sprenger, avec inspiration, nous fait vivre aux côtés de cet étrange "couple".

Peu à peu, l'on cerne de mieux en mieux les deux portraits des protagonistes qui se rapprochent. Syndrome de Stockholm ou pas, peu importe en réalité !

La concision, rare chez les auteurs actuels, est une des grandes qualité de ce roman, cela renforce sa puissance et rend impossible l'interruption de la lecture. Concision, précision et choix du  vocabulaire contribuent à la réussite de ce troisième roman.

Et l'auteur pose aussi quelques bonnes questions au lecteur...

Nos fascinations pour certains faits divers, nos jugements souvent hâtifs sur ceux que l'on nomme "bourreaux" ou "monstres". Sur nos préjugés.

Nous n'avons pas lu les deux romans précédents d'Anne-Sylvie Sprenger chez Fayard, jeune auteur née en Suisse, mais ce troisième donne une furieuse envie de découvrir assez vite les précédents (Vorace, et Salle fille).

Un auteur à suivre...

 

 

Dan29000

 

 

La veuve du Christ

Anne-Sylvie Sprenger

Editions Fayard

2010 / 156 p / 12 euros 

 

Ci-dessous, deux extraits d'un entretien datant de 2007, lors de la sortie de son premier roman, Vorace, pour Scènes magazine, à Genève.

==================================================

 

Feuilleton littéraire No. 194 : Anne-Sylvie Sprenger
dimanche 1er avril 2007
par Jean-Michel OLIVIER
 

Parmi les bonnes surprises de ce début d’année, le roman d’une jeune Lausannoise, née en 1977, qui fait ses premiers pas dans la littérature. Un premier livre au titre âpre et intrigant, Vorace*, d’une tension constamment soutenue et d’une écriture remarquable. Nul doute qu’avec Anne-Sylvie Sprenger, la littérature — romande en particulier — compte non seulement une voix nouvelle, mais aussi un talent fort et original dont on va reparler. Entretien.

Quel est votre parcours ?
Anne-Sylvie Sprenger : Mon parcours est assez révélateur de ma personnalité. C’est-à-dire qu’aux chemins balisés, j’ai souvent préféré les petits sentiers. Une ouverture dans un bois épais, et je m’y enfonce, sûre d’avoir trouvé, si ce n’est un raccourci, du moins un chemin qui sera le mien. Je m’explique. J’avais deux rêves, écrire et mettre en scène pour le théâtre. Et pour ces rêves, il n’y a pas de parcours type. Alors après ma Maturité au Gymnase du Bugnon à Lausanne, je m’inscris à l’Université, en Lettres. Or, pendant l’été, le court-métrage que j’avais réalisé pendant ma dernière année de Gymnase remporte un prix : une bourse pour un stage de quatre mois à la New York Film Academy. Je quitte donc les bancs de l’Université de Lausanne, et je m’envole pour la Grosse Pomme et reviens quatre mois plus tard avec un Filmmaker’s Diploma en poche. À mon retour, je décide de donner toutes mes chances à l’écriture de scénario et tente le concours de l’ECAL. Je suis prise, mais ne tiens pas le coup de la première année qui regroupe tous les beaux arts ensembles : il n’y a pas plus gauche que moi ! Je me réinscris donc à l’Université de Lausanne, en Lettres, section cinéma, journalisme et communication et spécialisation cinéma. Parallèlement à mes études, je commence à écrire de nombreuses piges culturelles dans différentes journaux, et petit à petit, mes collaborations ont augmenté, jusqu’à aujourd’hui où je travaille exclusivement comme journaliste de théâtre, cinéma et littérature.

   

Quels sont vos « maîtres d’écriture » ?
Je ne peux pas vraiment dire que j’ai des maîtres en écriture, dans le sens où j’ai une démarche très instinctive. Il y a bien entendu des auteurs que j’adore véritablement (Flaubert, Ramuz, Duras, Beckett, Chessex…), mais lorsque je suis en phase d’écriture j’évite violemment toute lecture. Quand j’écris, je préfère me nourrir d’autres formes d’art, comme la musique ou le cinéma. En écrivant Vorace par exemple, j’écoutais beaucoup les opéras de Verdi pour me plonger dans une certaine fureur émotionnelle. Comme j’écris mes livres de façon très visuelle, j’aime aussi emprunter des sensations aux réalisateurs que j’affectionne particulièrement. Et si Vorace était très bunuélien, le deuxième sera très hitchcockien.

Propos recueillis par Jean-Michel Olivier

* Vorace par Anne-Sylvie Sprenger, Fayard, 2007


 

Publié dans lectures

Commenter cet article