La vie d'une femme rom (tsigane), un livre de Stefka Stefanova Nikolova

Publié le par dan29000

 

 

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Depuis les débuts de notre site d'actualités de résistance, nous publions souvent des articles sur la réalité des Roms dans l'hexagone, réalité qui fut marquée en 2010 par d'ignobles expulsions, le plus souvent accompagnées de violences policières et de destructions d'habitats. Durant l'été dernier, le gouvernement profitant de l'apathie des français perdus sur les plages entreprit une honteuse campagne d'expulsions. Il fallut attendre les premiers jours de septembre pour que des manifestations unitaires permettent à une centaine de milliers de personnes de protester contre ces rafles qui rappelaient une triste période de l'histoire française lors de la dernière guerre.

Nous avons été nombreux à ressentir alors une vraie xénophobie d'Etat qui lentement se mettait en place. Depuis de longues années la belle filmographie de Tony Gatlif nous apprenait que les Etats n'aiment pas le vagabondage, que l'Etat rime avec la sédentarité, une sédentarité qui facilite le contrôle des populations et des classes dites dangereuses.


La solidarité ne pouvant s'exercer sans un minimum de connaissance, nous publions en mars, deux articles sur deux livres, très différents l'un de l'autre, sur les Roms. Le premier, aujourd'hui, est un récit-témoignage d'une femme rom, le second sera un livre des éditions "Le passager clandestin" intitulé "Roms de France, Roms en France".


Le livre s'ouvre sur une préface lumineuse de Cécile Canut qui est linguiste à l'université Paris-Descartes, et aussi cinéaste. Depuis quatre ans, elle propose un travail filmique remarquable, avec quelques habitants de Nadejda. De plus elle traduit et publie des textes de Stefka S. Nikolova. Elle fut aussi en septembre dernier à Montreuil, l'organisatrice avec d'autres, d'un rassemblement "Les roms, et qui d'autre ?"

Relire notre article de l'époque, ICI.

En quelques pages, elle cadre bien l'importance du livre proposé, livre qui va interpeller le lecteur. Il s'agit bien de vivre autrement, de ne pas accepter, de refuser la sujétion.


Le livre de Stefka est subversif à plus d'un titre, car il casse les logiques du ghetto, les logiques des minorités où sont assignés les Tsiganes. La terrible logique des minorités et des ghettos, c'est de rendre ceux qui sont à l'intérieur, fautifs, fautifs de quoi ? Fautifs de tout sans doute, un statut de hors compte de la société, ici la société bulgare. Elle est femme, tsigane, et pauvre, cela fait beaucoup. Sa prise de parole est donc un réel acte de résistance, résistance face aux nombreux préjugés intériorisés par chacun.

Toute écriture de témoignages vécus est un changement, une évolution, car le langage a un pouvoir réel. Alors il faut s'emparer du langage, et il faut le coucher sur le papier afin de le faire partager à d'autres.

Et Stefka a réussi cela. Et son geste magnifique de résistance a changé tout le monde. D'abord bien entendu ses lecteurs, qui ne peuvent être, après lecture, comme ils étaient avant. Et les livres qui permettent cette évolution, sont rares, croyez-moi. Et ensuite, elle- même à changer puisque suite à cette expérience, Stefka a décidé de reprendre l'école. La résistance étant aussi apprendre et encore apprendre. Le savoir est source de résistance, donc source de changement. Elle aurait pu partir, comme d'autres. Mais elle demeure là, dans son quartier de Nadejda, à Sliven, en Bulgarie. Dans un petit café-restaurant où elle vend des soupes.

Elle est née dans ce quartier durant les années 60, dans ce quartier de Nadejda qui veut dire Espérance. Environ vingt mille Tsiganes sont parqués là, comme des indésirables, à l'écart, en exclus de la ville, du marché du travail. Une sorte de non-lieu où l'on accède par un tunnel sous la gare, nous apprend Cécile Canut. Alors, un jour, Stefka est partie, comme beaucoup d'autres, partie vers l'Italie ou vers l'Espagne, partie vers d'autres marges, celles éternelles des sans-voix, celles des sans-papiers, celles des sans-travail, bref celles des sans-droits. Juste le droit de se taire, de se faire oublier, jusqu'au moment où au petit matin débarquent les flics d'un Hortefeux local.

 

La vie d'une femme rom (tsigane) est une succession de nouvelles, brèves, où les mots de Stefka viennent directement s'incruster dans notre cerveau. Pour y demeurer, longtemps. Et c'est tant mieux. Il y a des morceaux de vie, et aussi des réflexions, et aussi des souvenirs, il y a l'enfance de celle qui fut exclue du savoir, contrainte de quitter l'école à quatorze ans. Assignée au rôle de mère. En sortir à quarante ans pour commencer à écrire n'était pas évident. D'ailleurs elle cachait son manuscrit. Mais l'envie, une envie profonde, de parler au monde fut la plus forte.

 

Deux des plus belles nouvelles se nomment "Baba Malya" et "Solitude".

Baba Malya est la grand-mère de l'auteur qui a 90 ans.

Quant  à  "Solitude" (Camota) en voici le début :


"Cette vieille, laide, décrépite - dès qu'elle voit quelque part une porte entrouverte ou bien quelqu'un à l'écart - une personne seule- "Elle" entre sans crier gare, et rend la vie - noire, laide et solitaire.

La solitude est la chose la plus terrible qui puisse survenir, quelle que soit la bravoure des gens. Elle jette à terre. Elle sème le trouble - l'intelligence ne lui trouve pas d'issue. Elle n'a, jusqu'à présent, jamais épargné la vie humaine."

 

Stefka a renoncé à cacher ses manuscrits, quelle chance pour nous, et quelle chance d'avoir eut Cécile Canut à ses côtés. A elles deux, elles réussissent à briser les murs. D'abord le mur qui fut construit autour de ce quartier durant les années 70 afin de cacher les habitants aux regards extérieurs. Mais aussi le mur du silence. Difficile de dire quel mur est le pire. Lentement le monde se hérisse de murs un peu partout. Mais les écrits et les paroles peuvent briser ces murs, c'est la réussite de ce livre.

 

Il faut lire ce livre, car d'abord il est totalement réussi, et c'est un ex-libraire qui vous le dit. Il faut lire ce livre parce qu'il porte une voix, ce qui est hélas souvent peu courant dans la production littéraire actuelle. Il faut lire ce livre parce que "l'humain" affleure à chaque ligne. Il faut lire ce livre parce qu'il est vrai, et que dans un monde aseptisé, frelaté, corrompu à l'image de ceux qui nous gouvernent, il nous offre une belle respiration.

 

En espérant que d'autres écrits de Stefka suivent un jour prochain.

 

Dan29000

 

 

 

"Et je me dis toujours que si mes larmes étaient en or ou en argent, je serais la femme la plus riche du monde".

 

 

 

La vie d'une femme rom (tsigane)

Stefka Stefanova Nikolova

Editions Petra

Collection textes en contexte

2010 / 122 p / 20 euros

+ DVD : un film de Cécile Canut

 

 

 

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SYNOPSIS du DVD
"LE VOYAGE D'UNE FEMME TSIGANE"

Tout commence par un rendez‐vous. Le pays traversé, ses cadres accumulés par la vitre d’un car pour rejoindre une gare. Stefka Stefanova Nikolova attend le train. Depuis combien de temps dans les murmures et les bruits du quartier qui, lui, ne la quitte pas.
Stefka dans le train file à travers la campagne et par la vitre regarde. Il y a les paysages et il y a les gens. L’en‐dehors des voix, des chants. Et des pensées qui l’accompagnent. Des présences vont et viennent dans l’espace suspendu des regards, ou le confinement d’un carnet refermé sur ce qu’elle écrit. Les mots qui ne seront pas dits.
La mer est au bout du voyage. Que promet-elle, la mer, si ce n’est d’être là tout entière, images et sons ensemble. L’ostinato des vagues et la brise insistante. Le jour insensiblement tombe. La mer ressasse. Qu’y aurait‐il après. Tout recommence aussi par un rendez‐vous.


Images et sons: Cécile Canut.
Montage : Alain Hobé.
Format : DVCAM.
Production : tutti quanti films.
19’/2010.

 

Pour voir le site de l'éditeur, c'est ICI


On lira aussi un texte de Cécile Canut, publié sur MEDIAPART, et intitulé :

L'intolérable a changé de nature, en date du 11/09/2010, ICI

Publié dans lectures

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Mitsuko 07/03/2011 06:26



Bonjour Dan,


Wahou, voilà bien un texte très bien écrit, bravo à toi ... Ce texte se lit d'un trait tant les mots sont fluides, ils s'entrainent les uns les autres et on découvre rapidement que c'est
une pépite que tu exploites dans le bon sens du terme, bien évidemment ...  C'est une belle ode à Stefka Stefanova Nikolova ...


Tu m'as donné l'envie de lire ce beau livre là ... J'aime les roms envers et contre tout car je ne supporte pas qu'on les chasse de partout comme des pestiférés, ce qu'ils ne sont pas du
tout et méritent largement de vivre décemment ... Je n'ai jamais compis (peut-être parce que je ne le veux pas ...) pourquoi beaucoup les rejette comme ça ...


Dans tous les cas, merci de ton bel article sur  "La vie d'une femme rom (tsigane), il est magnifique ...


Bon lundi à toi, Dan. Bises.


Mitsuko



dan29000 07/03/2011 11:25



Oui vraiment un beau livre à lire et faire lire, une femme formidable qui nous donne une belle leçon de courage en écrivant de telles choses, espérons qu'elle poursuive dans cette direction, bon
lundi à toi...