Las Vegas : des centaines de SDF vivent dans les égouts

Publié le par dan29000

 

Ces SDF qui vivent dans les égouts de Las Vegas

Las Vegas (joevare/Flickr/CC).

En partenariat avec La Liberté, quotidien romand édité à Fribourg

(De Las Vegas) Dans la capitale mondiale du jeu, des centaines de sans-abri vivent dans des tunnels creusés sous la ville. Tant que les touristes ne les voient pas, ils ont au moins la paix.

« Ça n'a pas d'importance », qu'il dit. Aucune importance qu'on lui tire le portrait, qu'on l'interroge, qu'on le scrute, qu'on inspecte son espace. Sauf peut-être encore, par pudeur, les bouteilles d'urine, qu'il couvre de quelques habits, en vitesse. Il marmonne qu'il a oublié de les sortir. Qu'il faut qu'il vide tout ça. Il dit qu'il est invisible. Il s'appelle Michael.

Mais ça non plus, ça ne compte pas. Ce n'est pas son vrai nom. « Mickey, Mickey, ils me disaient toujours, c'est resté. » Il décline ; 52 ans, originaire de Géorgie, il a grandi à Las Vegas. Papa construisait des casinos. Maman servait des cocktails.

« Ici les flics nous laissent tranquilles »

Il est parti plusieurs fois, toujours revenu. Pour vivre, il fait la manche, trie des ordures, ramasse les pièces oubliées dans les machines à sous. Deux ans qu'il vit là, dans les canaux d'évacuation des eaux de pluie. Des tunnels à l'odeur de moisi, qui se faufilent sous Las Vegas.

Plus de 300 kilomètres de souterrains, inconnus des touristes, invisibles pour les habitants, creusés sous les fortunes des casinos pour éviter les inondations, et qui sont les abris plus ou moins provisoires, parfois permanents, de dizaines d'oubliés.

« Parce que ici, on ne dérange personne. Tant que les touristes nous voient pas, les flics nous laissent tranquilles. »

Il a les cheveux blancs. Les yeux bordés de cils noirs, comme un reste de fard. Il dit qu'il s'est réveillé il y a peu, allume une cigarette. Le lit est fait, la couverture tirée.

Sur les parois, Kennedy et une biche

Michael a mis de l'ordre dans son habitacle construit dans les tunnels. Un matelas monté sur des containeurs de plastique, une table de chevet. Un store, des couvertures fixées au « plafond » délimitent sa « chambre à coucher ». Une chaise pliante à côté du lit. Ses affaires empilées dans un caddie, triées dans des sacs. Les mégots dans un cendrier de verre. L'organisation restaure l'humanité.

Sur la couverture pendue, l'image d'une biche, comme un éclat d'enfance accidentel, décalé et presque ridicule. Un fusil est appuyé contre. La petite étagère, au-dessus du lit, est peinte. Rouge, violet, bleu. Comme si les couleurs avaient une chance contre le noir des tunnels.

Et puis, plus loin, le portrait de Kennedy, sous verre. Il dit qu'il a hésité. Kennedy ou Marilyn Monroe. Il a pris Kennedy. « Un symbole de la vie américaine, vous comprenez. » Des décorations d'autant plus aberrantes que sa seule lumière vient d'une petite lampe de poche.

« Les bactéries, je les sens partout »

Son histoire est commune. Ni victime ni héros. Six enfants, un divorce, la perte du job, la famille qui implose et la vie chamboulée. Fumette, speed, métamphétamine. Il résume la chute. « C'est pas à cause de la drogue que je suis ici, mais parce que je prends de la drogue », répète-t-il, comme une phrase apprise en thérapie.

On imagine les travailleurs sociaux, les théories sur l'autoresponsabilisation. La dérision est là, l'envie de pouffer proche. Et la foi en Dieu, bien sûr, qu'il dit avoir encore sans préciser pourquoi. Vingt ans qu'il traîne. Ici, il se sent sûr. A part quelques paumés, personne ne vient dans ces tunnels.

Et même, ici tout s'entend. L'écho l'avertit toujours. Alors il est tranquille. A part pour les bêtes. Celles qui lui courent sur la peau. « Les bactéries, je les sens. Elles me démangent, elles sont partout. Ou peut-être que j'imagine. » Il ne sait plus. « Welcome to Fabulous Las Vegas », c'est marqué à l'entrée de la ville. Juste à côté de l'ouverture du tunnel. Et au-dessus de son lit, c'est gribouillé. The time is now - to stop and see - what this world - has done to me… (le moment est venu / de m'arrêter voir / ce que le monde m'a fait)

Juste sous le terrain de golf

Pour Jody et Eddie, c'est pareil. L'espoir en plus. Jody a un compte en banque. Elle économise ses rentes d'invalide pour vivre avec Eddie, dans une vraie maison. Sept ans qu'ils ont élu domicile dans les couloirs souterrains de Las Vegas.

Jody a la petite cinquantaine, la voix noyée, le sens de l'humour, un ex-mari violent, alcoolique et décédé. Alors, forcément, les détours de la vie, elle connaît. Et il y a la bouteille aussi, toujours là.

Eddie, lui, a ses dettes. Soigné, rasé, la casquette de baseball sur les cheveux courts. Il dit qu'il a un travail maintenant, qu'il ne se drogue pas. Cordial, bronzé, il a des allures de gérant de supermarché. Eux aussi se sont construit un « sweet home ».

Ils ironisent sur le prestige de leur propriété, proche de l'aéroport et du terrain de golf. Juste quelques mètres en dessous, dans le noir. Assis, tous deux, sur des chaises pliantes, le sweatshirt aux couleurs d'équipe de sport, ils ont l'air de sympathiques vacanciers américains qu'on aurait, d'un coup de baguette malicieux, propulsés de la terrasse d'une villa mitoyenne aux égouts d'une ville.

« Des fois, on ne veut plus en sortir »

Tout y est, même le sourire radieux. Ne manquent que le barbecue et la glacière. Jody parle de ses enfants, de sa vie d'avant, normale, elle dit. « J'habitais dans la banlieue. J'ai travaillé un peu sur le Strip. » Las Vegas ? Une ville qu'elle aime, « fabulous of course ».

Mais sans pitié. Parce qu'il faut savoir lui échapper. Eddie n'a pas su. A côté de son travail, de son bon salaire, de sa vie tranquille, il s'est laissé éblouir, brûlé par les lumières de la ville, les tables de jeu et les paillettes des filles. L'argent a filé, comme le reste. Dettes, prison, chômage. On espère un récit extraordinaire. En vain. La vie toute plate.

Jody rigole. « Si j'avais pas mon Eddie, je perdrais la boule. » Les tunnels, c'est bizarre, elle raconte. Ils vous prennent, vous gagnent.

« Des fois même, on a plus envie d'en sortir. Parce qu'on se sent sûr. Ils nous protègent des températures du désert, du trop chaud, du glacial. »

Même s'il y a les fous, les drogués qui les menacent quelquefois. Et les pluies aussi, soudaines, dont les courants balaient tout, on se sent sûr, malgré tout. On s'attache.

Dans les cales du rêve américain

Jody est appliquée. Elle en prend soin, de son chez-elle. Il faut savoir rester propre, elle dit. Entre les bitures, la lessive est faite, les draps rafraîchis. « No trespassing », avertit le signe de carton, à l'entrée de leur recoin. Comme si des touristes égarés, entre les lumières du Mandalay Bay et celles du Caesars Palace, se laissaient tenter par l'ombre souterraine.

« On a même un chien », pouffe-t-elle. Et brandit une énorme peluche. Là aussi, un morceau d'enfance pour ultime refuge, quand le reste est perdu. Mais Eddie et Jody sont tout près. Suspendus entre une illustration caricaturale de l'Amérique moyenne et celle d'un rêve américain échoué. Perchés sur la frontière invisible qui sépare le normal de l'intenable, ils nous rappellent la proximité du vide, la facilité de la chute.

Repas, repos, lessives, visites à la bibliothèque et promenades sur le Strip. Leur routine, leur imitation de normalité déconcerte. On cherche le drapeau américain, l'église du bled. Ils sont tout près. Invisibles parce qu'ils sont dans les tunnels. Mais aussi parce qu'ils nous ressemblent, parce qu'ils sont comme nous. Au bistrot, à la bibliothèque, sur les terrasses du Strip, ils sont assis, juste à côté de nous.

En partenariat avec La Liberté

En partenariat avec La Liberté, quotidien romand édité à Fribourg

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Mitsuko 12/07/2011 10:06



Des centaines de SDF à Las Vegas, vivent dans les égouts de la ville, sous les sous-sols des casinos ...


Les SDF disent que personne ne les voient et tant que personne ne les voients, les flics les laissent tranquilles ...


J'ai lu l'article et je dois dire que ça me donne plus envie de pleurer que de pouffer de rire ... M...., ce sont des êtres humains, ce ne sont pas des
animaux et si c'était des animaux, ils seraient mieux traités ...


Mais dans quel monde vivons-nous ??? Je sais bien que ce ne sont pas les bisounours mais on peut quand même montrer un peu d'humanitué ...



dan29000 12/07/2011 17:41



Cela fait hélas déjà pas mal d'années qu'aux USA, des milliers de gens vivent dans les égouts où là, on les laisse à peu près tranquille, ils n'ont plus " qu'à se battre seulement contre les
rats, l'alcoolisme, la violence et le vol"...Enfin les flics les laissent un peu en paix car le principal de Vegas à LA en passant par New York, c'est que l'extrème misère ne soit plus voyante
dans la première puissance économique du monde...


Humanité et capitalisme sont deux mots qui s'excluent...par définition....