Le cinéma de Jean-Louis Comolli, un coffret de deux DVD

Publié le par dan29000

 

 

 

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Jean-Louis Comolli, nous l'apprécions depuis bien longtemps, en fait depuis ses premiers articles dans "Les cahiers du cinéma" de la grande période (sixties) et ensuite lors de sa première fiction "La Cecilia" en 1976.

 

Puis nous avons suivi sans cesse son parcours à nul autre pareil, d'une richesse et d'une diversité rare. Que cela soit ses écrits sur le jazz (Free jazz/ Black power, ou l'indispensable Dictionnaire du jazz, dans la collection Bouquins) ou ses films, de 1968 aux années 2000. Une carrière exceptionnelle pour cet écrivain-scénariste-réalisateur-enseignant. Il partage aujourd'hui ses connaissances à la FEMIS, à Paris 8 et à l'Université autonome de Barcelone, tout en écrivant dans les revues Trafic, Jazz magazine ou, moins connue mais excellente, Images documentaires.

 

Plusieurs de ses documentaires sont assez peu visibles vu l'état catastrophique de la télévision aujourd'hui, que l'on pourrait résumer par : toujours plus de chaînes et moins de programmes intéressants, à l'exception d'ARTE. Alors on ne peut que se féliciter de l'initiative des Editions Montparnasse de publier en cette rentrée, un coffret de deux DVD contenant quatre films de Comolli, dans cette passionnante collection intitulée "Geste cinématographique" où l'on peut retrouver Kramer, Flaherty, Deligny, Rouch, Le Masson ou Rithy Panh.

Que demander de mieux ?

 

Donc quatre documentaires produits par ARTE, et l'INA ou 13 Production.

 

Nous passerons sur "La vraie vie (dans les bureaux) qui se déroule à Paris à la CRAMIF où des employé(e)s anonymes avouent leurs déceptions ou leurs amertumes d'un travail et d'un lieu qui dégage l'ennui. Sans doute pas aisé de filmer un tel sujet, mais faire faire les cent pas à plusieurs interviewés est une "disposition" qui plombe l'entretien.

 

Les trois autres documentaires sont eux, très ébouriffants.

 

Naissance d'un hôpital, tourné en 1991. L'hôpital en question, c'est l'œuvre de Pierre Riboulet, et il se nomme "Robert Debré" près du périphérique parisien. Regarder travailler un artiste, ou un architecte, est toujours fascinant, quand les images sont parlantes. Pensons encore à Clouzot filmant Picasso. Les gestes filmés par Comolli, durant cinq mois, en 1980, sont des gestes de création où l'architecte tient un vrai journal de son travail, de la toute première esquisse à la maquette, véritable course d'obstacles afin de réaliser un lieu de vie, qui sera ouvert sur la ville et pourra jouer avec la lumière, afin de surmonter l'angoisse endémique que ce genre de structure génère. Le texte du journal est dit par Pierre Riboulet. Une belle occasion de méditation sur l'art se confrontant à la maladie et la mort. Magnifique.


Le Concerto de Mozart, tourné en 1997. Totalement différent des deux précédents films,et c'est bien entendu une des grandes qualités de Comolli. Pourtant un point commun avec le documentaire sur Pierre Riboulet, filmer un artiste au travail. Ici il s'agit d'un musicien célèbre, Michel Portal, (clarinette principale). Il se retrouve enfermé dans un château, durant quinze jours,  avec sept jeunes musiciens, afin de préparer une nouvelle interprétation du Concerto de Mozart. Il s'agit là d'étudier et de discuter ensemble le manuscrit (inachevé) de Mozart, peu de temps avant sa mort en 1971. Les interrogations bien entendu sont nombreuses. Il faut donc tout le talent de Comolli pour bien nous faire participer à ce travail de groupe. Sa manière de filmer Portal et ces jeunes musiciens est unique. Le propos aurait pu être assez soporifique pour tous ceux qui n'aiment pas vraiment la musique classique. Mais la magie Comolli, là encore, opère et les 85 minutes s'envolent, aussi légères que la musique de Mozart. Un bel exemple de film en état d'apesanteur !

 

L'affaire Sofri, tourné en 2001. Vu l'orientation de notre site, nous avons gardé ce documentaire pour la fin, car il sera sans doute susceptible d'interpeller nos lecteurs particulièrement. D'autant plus que nous avons déjà traité ce sujet avec le livre de Sofri. L'affaire Sofri, c'est l'affaire d'un homme Adriano Sofri, militant et dirigeant de l'organisation révolutionnaire italienne "Lotta continua". Arrêté en 1988, il fut accusé d'être le commanditaire de l'assassinat du tristement célèbre commissaire Calabresi, survenu en 1972 durant les années de plomb. L'accusation ne tint que sur la parole d'un "repenti", et le dossier vide ne comptait aucune preuve, ce qui entraîna alors un incroyable et scandaleux parcours judiciaire de plus de dix ans, de condamnations en acquittements ! Pire les déclarations du "repenti" furent ensuite démenties par lui-même et par des témoins. C'est le grand historien Carlo Ginzburg qui est au cœur de ce film où il illustre de façon convaincante ce qu'il démontrait déjà lors de la publication de son livre "Le Juge et l'Historien" publié par Verdier en 1991. Avec brio l'historien analyse le travail du juge, et au-delà les rapports entre le droit, l'histoire et la raison d'Etat. Il corrobore, avec clarté, ce que ceux qui vécurent cet épisode, savait déjà, l'innocence évidente de Sofri, d'autant que Lotta continua est dans sa pratique très loin de l'assassinat politique parfois pratiquée par les Brigades rouges de l'époque. Ginzburg contextualise aussi parfaitement l'alliance objective entre la raison d'Etat et les manipulations avérées des services secrets américains. Édifiant.

 

 

Dan29000

 

Le cinéma de Jean-Louis Comolli

1991-2001

En complément : filmer aujourd'hui 27'

Collection : Geste cinématographique

Editions Montparnasse

2011 / 6 H 03 / 2 DVD / 30 euros

 

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« Alors que l’Information sature les consciences et que le Spectacle balise les imaginaires, le cinéma documentaire, modestement, travaille à réveiller la puissance poétique singulière de celles et ceux qu’il filme. »


Jean-Louis Comolli

 

Note d’intention

« Les quatre films qui composent ce coffret jouent le jeu d’une liberté des corps et des paroles. Leur pari est de faire des femmes et des hommes réels des porteurs de fiction. C’est aujourd’hui dans ce qu’on nomme « cinéma documentaire » que la dimension fictionnelle qui est ou qui devrait être notre lot commun trouve le mieux à s’incarner. Entrer dans l’aventure d’un tournage documentaire c’est évidemment se révéler, se transformer, se donner au meilleur de soi-même. Les employées de la Caisse d’Allocations familiales comme l’architecte Pierre Riboulet, le musicien Michel Portal comme l’historien Carlo Ginzburg ont vécu fortement cette bascule dans le cinéma en prenant le risque de devenir des personnages de film. Alors que l’Information sature les consciences et que le Spectacle balise les imaginaires, le cinéma documentaire, modestement, travaille à réveiller la puissance poétique singulière de celles et ceux qu’il filme.

Il convient de préciser que ces quatre films doivent d’exister à ceux qui ont su maintenir une haute conception des missions du service public de la télévision, je pense à Claude Guisard et Gérald Collas (INA), à Thierry Garrel (La Sept, puis Arte), à Paul Saadoun (13 Production). Sans leur concours mais aussi sans leur constance, il n’aurait pu être question de tenter de maintenir à la télévision française quelque chose des logiques du cinéma, de ses manières de faire, de son souci de narration, de la place qu’il propose à ses spectateurs, — bref, de son esthétique et de son éthique. Nous sommes quelques-uns à avoir cru qu’il était nécessaire de retrouver dans la télévision ce souci d’universalité qui avait été celui du cinéma et qui se voyait démenti dans les salles de cinéma par une ségrégation toujours plus poussée des circuits. A l’époque où ces films ont été réalisés, entre 1991 et 2000, il était sans doute utopique mais nullement absurde de penser que la télévision ouvrait la possibilité d’une rencontre avec toutes les sortes de spectateurs — beauté du hasard. »


Jean-Louis Comolli

 

Source : Editions Montparnasse

 

 


 

 


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Antoine 18/05/2015 08:23

Bonjour,
En ligne sur mon blog, une fiche de lecture consacrée à l'ouvrage de Carlo Ginzburg Le juge et l'historien : http://100fichesdelecture.blogspot.fr/2015/05/carlo-ginzburg-le-juge-et-lhistorien.html

Mitsuko 06/09/2011 06:44



Le cinéma de Jean-Louis Comolli n'est pas un cliché, c'est un véritable hommage que nous lui devons de nous permettre de nous rappeler tout ce qu'il a
produit dans  "Le cinéma de Jean-Louis Comolli, un coffret de deux DVD", et c'est fascinant.


C'est une belle initiative qui nous amène à pouvoir garder tous ces souvenirs grâce à ce coffret de deux DVD ... Cela montre aussi que lorsqu'on
est passioné alors on fait de très belles choses ...


Alors, merci à vous, Jean-Louis Comolli d'avoir fait toute votre vie de très belles choses qui nous resterons toujours ... 


Je dirais tout naturellement: "Chapeau Bas, Monsieur Comolli" Vous êtes un grand, un très grand !!!



dan29000 06/09/2011 08:58



oui un très grand documentariste dont il est bien de pouvoir voir en permanence quelques films