Le Clézio intervient face à l'écrivain-fascisant Richard Millet

Publié le par dan29000

le-clezio-l-africain.jpgLa lugubre élucubration de M. Millet

 


Créé le 05-09-2012

Par J.M.G. Le Clézio. Le prix Nobel de littérature réagit, dans une tribune exclusive, à la publication du livre de Richard Millet, «Eloge littéraire d'Anders Breivik».

 

 

 

 

Le 22 juillet 2011, Anders Breivik, un jeune homme ordinaire, sous l'emprise d'une haine aveugle contre ses contemporains, décide d'assassiner froidement à coups de fusil automatique soixante-dix-sept personnes (dont une majorité de jeunes de son âge) réunis dans l'île d'Utøya pour une manifestation contre le racisme en Norvège.

Un an plus tard, alors que le même Breivik est condamné à vingt et un ans de prison par la justice norvégienne, un intellectuel français du nom de Richard Millet, plus connu comme éditeur que comme écrivain (il a publié entre autres une apologie imaginaire de la violence des Phalanges au Liban) décide d'écrire et de publier un pamphlet au titre provocateur d'«Eloge littéraire d'Anders Breivik ».

Au nom de quelle liberté d'expression, à quelles fins ou en vue de quel profit un esprit en pleine possession de ses moyens (du moins on le suppose) peut-il choisir d'écrire un texte aussi répugnant? Cette question en amène une autre: au nom de quelle philosophie ou de quel parti pris, mû par quel appât du gain, un éditeur choisit-il d'éditer ce pamphlet qui fait l'apologie d'un des plus grands criminels du début de ce siècle et bafoue les sentiments des parents des victimes?

Les monstres ont toujours fasciné la littérature, on le sait. Mais à l'heure de ce meurtre sanglant, chacun est en droit de se demander: et si cela arrivait en bas de chez moi? Et si cela m'arrivait?

Cependant, la question n'est plus seulement celle de Breivik. La question est aussi celle de M. Millet. Plus généralement, c'est celle d'une certaine corruption de la pensée contemporaine et de la responsabilité des écrivains dans la propagation du racisme et de la xénophobie. On dira que c'est la conséquence de la crise économique, du chômage, des insécurités locales et internationales. En France renaît de ses cendres l'idéologie nauséabonde des années 1930, lorsque l'extrême-droite (la Cagoule, Action française) faisait le lit du nazisme (et préparait la défaite de la France) en utilisant la xénophobie et l'antisémitisme.

Ces thèmes courent à nouveau, de moins en moins à couvert: le visage de l'antisémitisme est aujourd'hui celui de l'islamophobie, la propagande utilise les mêmes termes, les mêmes slogans, les mêmes obsessions: l'invasion des étrangers, la perte des repères chrétiens, la pureté de la race. Ces thèmes, ces obsessions sont exploités par une partie de la classe politique, et par un nombre grandissant d'intellectuels et d'artistes. Leurs arguments sont sans valeur. Ils se nourrissent de mensonges et de peurs, ils élaborent des théories fumeuses dont l'auteur le plus connu est Samuel Huntington.

Tout cela est marqué par une considérable quantité d'insignifiance. Insignifiance parce que cette idéologie est vide de sens, qu'elle ne véhicule que la pensée la plus banale, et ne s'alimente que des instincts les plus vides. Mais cette insignifiance est dangereuse. Elle peut parfois, comme dans le cas de Breivik, devenir une pathologie.

La question du multiculturalisme, qui semble obséder si fort certains de nos politiques et quelques-uns de nos prétendus philosophes, est une question déjà caduque. Nous vivons dans un monde de rencontres, de mélanges et de remises en cause. Les mélanges et les flux migratoires existent depuis toujours, ils sont même à l'origine de la race humaine (la seule race). Le multiculturel tel qu'on le nomme en ce moment n'est plus suffisant. Il fabrique des ghettos, isole les cultures et favorise le durcissement de leurs radicalismes.

Le seul espoir que nous ayons n'est pas dans une nostalgie d'on ne sait quelle pureté originelle - complètement illusoire si l'on pense aux métissages qui ont créé la France ou la Norvège mais dans l'ouverture vers l'interculturel. La littérature est un des moyens de cet échange, la littérature est un creuset où se fondent les courants venus des quatre coins de l'histoire. Mais rêver d'une identité nationale figée est un leurre. Dans la rencontre des cultures et des civilisations, chaque apport a son importance, et nous ne pouvons demander à personne de renoncer à la moindre part de son héritage.

Revenons au bouquin de M. Millet: comment croire à ce qu'il raconte? Il n'existe que pour et par le scandale, et c'est là ce qui doit le rendre insignifiant à nos yeux.

Sans doute, en France, existe-t-il le syndrome célinien. Si Céline est un génie et un provocateur, est-il suffisant d'être provocateur pour avoir du génie?

Le scandale, le scepticisme et le goût d'amertume sont des éléments inséparables de la bonne littérature. Cependant, l'auteur qui n'est motivé que par le goût du scandale cède à la pathologie de l'insignifiant. Le pouvoir de séduction de l'ignoble est insidieux, il sécrète une humeur grise et sournoise qui peut conduire certains esprits faibles à l'assassinat.

Pour comprendre cette tentation, point n'est besoin de lire l'élucubration lugubre de M. Millet. Je recommanderai plutôt la lecture d'un court roman publié il y a cinquante ans par le Japonais Oe Kenzaburo, qui parle en connaissance de cause de la tentation nationaliste et de la nostalgie de la grandeur déchue, et de ses dérives meurtrières: «Sebunteen» («Seventeen») qui met en scène un jeune homme ordinaire - un frère aîné d'Anders Breivik - que les frustrations et l'intoxication extrémiste conduisent inexorablement jusqu'au meurtre.


J.M.G. Le Clézio

 

 

SOURCE / LE NOUVEL OBS

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