Le Mediator (des laboratoires Servier), un tueur en série ? par Laurent Mucchielli

Publié le par dan29000

Le Mediator (des laboratoires Servier), un tueur en série ?

C'est étonnant comme les mots orientent la pensée, et nous empêchent parfois de penser. Nous avons l'habitude de ces faits divers criminels qui occupent parfois la Une des médias pendant plusieurs jours. Ce sont des cas particulièrement graves et choquants, en raison de la violence perpétrée ou de certaines caractéristiques des auteurs ou des victimes. Comme on l'a montré à plusieurs reprises - par exemple dans le cas récent baptisé par les médias « le meurtre d'Agnès » (voir l'article) - ils ne sont représentatifs que d'eux-mêmes. Horribles, mais rarissimes, ils sont l'arbre qui cache la forêt d'affaires moins horribles, plus quotidiennes, plus « classiques » hélas (dans un immeuble tristounet du centre-ville, monsieur X a tué madame X au terme d'une énième dispute et sous l'emprise de l'alcool...). Mais ces faits divers criminels très médiatisés - et parfois récupérés politiquement - ne seraient-ils pas des arbres cachant aussi une autre forêt, celle des ravages mortels occasionnés par un autre genre de criminels, autrement plus puissants ?

Dans Le Monde du 9 février dernier, on peut lire que « Près de 3 100 hospitalisations pour une insuffisance des valves cardiaques et 1 320 décès seraient attribuables à la prise de benfluorex (Mediator) au cours de la période 1976-2009 en France. Publiés dans la revue Pharmacoepidemiology and Drug Safety, ces calculs ont été effectués par deux épidémiologistes de l'Inserm » (voir l'article). Et encore s'agit-il d'une estimation basse, la réalité pouvant approcher davantage les 2 000 morts. S'il s'agissait de meurtres directs, l'on parlerait volontiers du pire des tueurs en série. Voire d'un massacre. Mais les mots font problème.

Comment qualifier ces morts causées par empoisonnement du fait de l'usage d'un prétendu médicament (destiné théoriquement aux diabétiques en surpoids mais en réalité détourné de son usage comme coupe-faim pour les personnes souhaitant maigrir) ? Négligences coupables ? Homicides involontaires ? Violences volontaires ayant entraîné la mort sans intention de la donner ? Il appartiendra à la justice de le dire. Elle déterminera aussi les complicités et les silences coupables : au sein des laboratoires Servier (deuxième groupe pharmaceutique français) et au sein des autorités sanitaires (souvent financées par les industriels...) qui avaient été alertées régulièrement depuis 1995 et qui avaient vu d'autres pays interdire ce médicament pour sa dangerosité (voir la chronologie des faits). Une chose semble assez claire cependant : comme pour la plupart des délinquants que la justice envoie tous les jours en prison, la motivation des laboratoires Servier était l'argent, gagner de l'argent, le plus possible et, apparemment, à n'importe quel prix. On peut donc parler de délinquance « crapuleuse », et pas des moindres. Outre l'accablant rapport de l'IGAS rendu en janvier 2011, c'est ce qui ressort notamment du témoignage récent d'une ancienne visiteuse médicale chargée de vendre les produits des laboratoires Servier auprès des médecins, notamment le Mediator, et qui raconte comment elle devait dire « n'importe quoi » aux médecins, comment les argumentaires pseudo-médicaux étaient truqués et comment les visiteuses médicales étaient recrutées sur leur physique et envoyées démarcher les médecins surtout avant l'été, en prévision de la période des régimes (voir l'article).

Alors le Mediator, un tueur en série ? Et l'homme qui sera jugé en mai prochain, Jacques Servier, qui a par ailleurs reçu la Grand-Croix de la Légion d'honneur en 2008 des mains du président Sarkozy (son ancien avocat) lors même qu'il avait été déjà condamné dans une affaire précédente (un autre « coupe-faim » : l'Isoméride), comment le qualifier ? Un meurtrier ? Une crapule ? Un récidiviste ? Un monstre ? La justice donnera peut-être la réponse dans quelques mois, sauf si les avocats du richissime et puissant industriel (unique actionnaire de son groupe) retardent encore l'échéance.

 

 

Source et voir le BLOG "Vous avez dit sécurité ? de LAURENT MUCCHIELLI, blog du Monde.fr

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