Le modèle "pére, mère, enfant" est une construction culturelle : Entretien avec Geneviève Delaisi de Parseval, psychanalyste

Publié le par dan29000

"Le modèle “père, mère, enfant” est bien une construction culturelle"


Alors que les discussions autour du projet de loi sur le mariage pour tous débutent ce mardi à l'Assemblée nationale, la psychanalyste Geneviève Delaisi de Parseval, affirme qu'au-delà du mariage, c’est l’ensemble des questions 
de filiation qu’il faut remettre à plat. Elle appelle dans ce contexte à lever l’anonymat des tiers procréateurs.


 

 


Geneviève Delaisi de Parseval, psychanalyste et consultante en bioéthique, accompagne des couples hétéros et homos depuis trente ans dans des parcours d’adoption ou d’assistance médicale à la procréation.


 

 

Vous faites le constat qu’il n’y a pas 
de brevet de parentalité. 
Que le modèle hétérosexuel 
est une construction culturelle…


Geneviève Delaisi de Parseval. Oui, le modèle familial « père, mère, enfant », le modèle PME, est bien une construction culturelle. 
Ma première formation, 
c’est l’anthropologie. Depuis une vingtaine d’années que je travaille sur le sujet, je suis retournée 
à mes sources. Des anthropologues comme Françoise Héritier (lire l’entretien paru dans notre édition du 18 janvier – NDLR) confirment qu’il s’agit de quelque chose 
de culturel, qui n’est pas un modèle général dans toutes les cultures 
et dans tous les temps. Mais ce qui fait famille, c’est l’arrivée d’un enfant. Un enfant a été engendré et/ou élevé par des procréateurs, qui ne sont pas forcément les parents, mais il y a toujours eu des parents. Le psychanalyste anglais Donald Winnicott dit qu’un enfant tout seul, un bébé tout seul, ça n’existe pas, car s’il est tout seul il meurt. 
Il a besoin de bras dès qu’il sort 
du ventre de la mère, de bras 
qui ne sont pas forcément ceux 
de la mère, mais il a besoin de bras pour vivre. À la différence 
des autres mammifères, comme 
un petit poulain ou un petit veau qui se débrouillent tout seuls dès 
la naissance, qui vont téter 
le sein de leur mère tout seuls. 
Le nourrisson humain non. La famille commence là. Qui s’occupe de ce nourrisson qui débarque ?

Le modèle PME – papa, maman, enfant – est pourtant celui 
que défendent les opposants 
au projet de loi…

Geneviève Delaisi de Parseval. Je pense que les gens qui ont défilé contre 
le projet de loi sur le mariage 
pour tous sont descendus dans 
la rue pour une cause qui n’est pas vraiment celle du défilé. La vraie question n’est pas l’homosexualité ou l’hétérosexualité, mais plutôt celle de la filiation. Qui est l’enfant de qui ? D’où vient l’enfant ? 
Est-ce que l’origine, c’est la filiation, 
l’ADN, la biologie, ou est-ce que l’origine, c’est plutôt quelque chose de l’ordre de l’histoire ? Ce sont deux questions fondamentales 
et qui n’ont pas été abordées dans le défilé des « anti ». Pourtant, l’homosexualité n’est pas inconnue des gens qui défilent contre, 
ni les familles recomposées 
ou monoparentales. D’ailleurs, 
les questions qui préoccupent 
les ministres en charge de ce dossier aujourd’hui sont celles soulevées par la procréation médicalement assistée (PMA) pour les lesbiennes puis par la gestation pour autrui pour les couples hommes, 
qu’il faudra bien aborder au nom du principe de non-discrimination. Personne n’ose trop le dire. 
Et personne n’est encore au clair sur la question de l’origine.

C’est pour cela que vous souhaitez que les lois de bioéthique soient remises à plat au moment 
de la discussion sur la PMA 
aux couples de femmes. Vous demandez d’ailleurs la levée 
de l’anonymat des tiers procréateurs. Pouvez-vous expliquer cette position ?

Geneviève Delaisi de Parseval. La loi de bioéthique a été votée en 1994, après dix ans de débats. Elle a été revotée tous les cinq ans jusqu’en 2011 sans un poil de changement. Et sur la question de la levée 
de l’anonymat, cela s’est joué à très peu. En octobre 2010, Roselyne Bachelot était d’ailleurs favorable à cette disposition. S’en est suivie, trois mois plus tard, une offensive parlementaire incroyable. Et 
le maintien de l’anonymat est passé. 
Depuis vingt ou trente ans, nous faisons appel à des donneurs pour les couples hétérosexuels infertiles. Ces donneurs sont des humains 
qui acceptent de donner du sperme 
ou des ovocytes de manière bénévole. Ces gens ne sont pas des étalons, ni des produits de laboratoire, mais de vraies personnes. Les receveurs sont, eux, des couples à qui l’on dit qu’ils reçoivent un don anonyme. 
Au départ, ils sont contents, 
ça les arrange. Quant aux enfants nés d’une insémination artificielle – les plus vieux sont aujourd’hui adultes –, ils se posent des questions. 
Ils ne cherchent pas un père, 
ils veulent savoir pourquoi ils ont les cheveux bruns, pourquoi ils ont de l’eczéma… Ces questions 
se posent pour l’adoption, mais 
la loi française permet désormais 
à ceux qui le souhaitent d’avoir accès à leur dossier d’origine dès la 
majorité. S’il n’y a rien dans le dossier, OK, mais s’il y a le nom des parents de naissance, on le dit. Pour certains, cela suffit. D’autres cherchent, et trouvent. En général, cela leur suffit de discuter avec leur mère ou leur père biologique, 
qui leur explique le pourquoi 
de leur abandon. Cela les conforte dans le fait que leurs vrais parents sont les parents qui les ont adoptés. Il n’y a rien de dangereux.

Vous réclamez donc cette même transparence pour les dons exercés dans le cadre d’une PMA ?

Geneviève Delaisi de Parseval. Oui. Ce que je veux dire, c’est que nous ne sommes pas des produits de ferme. Un sujet humain, né d’un homme et d’une femme, a besoin de savoir cela. Surtout, il est anormal qu’une institution le sache et ne vous le dise pas. Ces questions se posent pour le donneur, pour les parents et pour l’enfant. Ces gens se sont exprimés devant les députés pendant dix ans sans avoir été entendus.

Mais si on lève l’anonymat, 
n’y aura-t-il pas moins de donneurs ?

Geneviève Delaisi de Parseval. D’abord, la loi ne sera jamais rétroactive. Les gens qui ont donné resteront anonymes. Cela pourrait s’appliquer pour ceux qui donneront demain. Donneront-ils moins ? L’expérience de pays comme la Grande-Bretagne ou la Suède, qui ont levé l’anonymat, montrent que d’autres donneurs se présentent, mieux informés, plus réfléchis, et qui assument qu’à la majorité de l’enfant ou vers ses trente ans, quand il deviendra parent, celui-ci pourra demander à les rencontrer. Et pourquoi pas ? C’est un acte généreux, positif, il n’y a aucun droit ni devoir affairant à la paternité ou maternité. Les paillettes de sperme ne sortent pas d’un laboratoire, ni d’une pharmacie. Les ovocytes viennent de femmes qui ont trimé pour ça. Ce n’est pas comme du sperme. Il faut faire une induction d’ovulation (sorte de stimulation – NDLR). Respectons ces femmes. Que tout cela soit transparent, 
sans réification de personne. 
Au final, nous avons affaire 
à des gens qui veulent des enfants, 
il n’y a selon moi pas de danger. Pensons simplement aux enfants 
qui veulent savoir de qui ils sont nés. Le danger, c’est le silence et le secret.

 

Famille à tout prix, de Geneviève Delaisi 
de Parseval. Éditions du Seuil, 2008, 389 pages, 21 euros.

 

 

 

SOURCE / L'HUMA

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