Le rapport qui dérange, réduire nos émissions de 30% pour favoriser l'emploi

Publié le par dan29000

Réduire nos émissions de 30 % pour favoriser l’emploi, le rapport qui dérange

 

Le blog d'AUDREY GARRIC, journaliste au Monde.fr

 

 

 

Quelles doivent être nos ambitions en matière de limitation des gaz à effet de serre ? Faut-il conserver l'objectif actuel de réduction de nos émissions de CO2 de 20 % d'ici 2020 ? Ou passer à – 25 % voire – 30 % ? C’est la question que soulève un rapportTrajectoires 2020-2050 : vers une économie sobre en carbone, remis par l’économiste Christian de Perthuis au ministère de l’écologie, à vingt jours du sommet sur le climat de Durban, en Afrique du sud.

 

 


 

 

La réponse est sans appel : une politique ambitieuse en matière d’émissions sera bénéfique à la planète, évidemment, mais aussi à l’emploi tant le lien entre climat et croissance est fort. Et ces retombées positives seront d'autant plus prégnantes, pour l'écologie comme pour l'économie, que les efforts sont réalisés tôt en la matière. Ainsi, dans l’optique de réduire par quatre nos émissions d’ici 2050 (ce que l’on appelle le facteur 4), soit, pour la France, une baisse de 75 % des rejets par rapport au niveau de 1990, le rapport préconise un point de passage en 2020 le plus ambitieux possible.

Pour preuve, le document étudie trois hypothèses : le statu quo, à savoir maintenir les objectifs actuels de diminution de 20 % des rejets d'ici 2020, ou un changement d'objectif à - 25 % et - 30 %. La conclusion, c’est que la dernière option s’avère de loin la plus profitable dans tous les secteurs : du côté de l'écologie, elle permet de limiter le cumul des émissions de CO2 (- 8 % en 2050) ; pour la santé, c'est 3,5 milliards d'euros d'économisés chaque année au niveau européen ; et en ce qui concerne l'économie, elle contribuerait à créer 125 000 emplois en 2020, à accroître la croissance sur le long terme et à permettre à la France de se positionner sur le secteur concurrentiel des green tech. Au contraire, le statut quo aboutirait à la création de 38 000 emplois d'ici 2020, ainsi qu'à la perte d’un point de croissance par an jusqu'à 2020, selon l'Iddri.

Comment expliquer ces différences de retombées en matière économique ? Tout réside dans les deux mesures structurelles, basée sur le signal-prix, que préconise le rapport pour parvenir à l'objectif de - 30 %. La première, c'est la contribution climat énergie qui avait été retoquée par le conseil constitutionnel fin décembre 2009, qui déboucherait sur une taxe des secteurs affichant des émissions diffuses, comme les transports, le bâtiment et l'agriculture. La seconde, elle, consisterait à réajuster le marché européen des échanges de quotas de CO2. "Car aujourd'hui, le prix du carbone, à 8 euros la tonne, n'est pas incitatif pour les entreprises, qui ont trop de quotas, explique Sébastien Blavier, chargé de mission au Réseau action climat (RAC), qui a participé au groupe de travail sur le rapport de Perthuis et qui a publié son propre rapport sur les conséquences pour la France d'un passage à l'objectif de - 30 %. En mettant de côté 800 millions de tonnes de CO2, comme le conseille la Commission européenne, on pourrait faire remonter le prix du carbone, à 40 euros la tonne d'ici 2020, un prix bénéfique pour l'écologie, en raison de rejets moindres, mais aussi pour l'économie."

Par ces mesures, le gouvernement, qui va vendre une partie des quotas aux industriels à partir de 2013 au lieu de les donner, verrait en effet ses revenus considérablement augmenter. Selon le rapport, ces ressources seraient alors reversées aux  petites et moyennes entreprises, du secteur du bâtiment ou des énergies renouvelables par exemple, notamment par le biais d'une baisse des charges qui favoriserait l'emploi. Ces revenus seraient aussi alloués au financement de la recherche et de la diffusion de technologies sobres en carbone. "Aujourd'hui, les grandes entreprises françaises disposent de capacités importantes de R&D. Mais il s'agit de trouver le moyen de transférer les connaissances aux petites et moyennes entreprises, car cela générerait de la croissance et de l'emploi", assure le rapport. Au final, les PME, porteuses d'emplois, seraient favorisées au détriment des grands groupes énergétiques, principaux acheteurs de quotas de CO2.

C'est là que l'on saisit mieux les enjeux d'une telle proposition et l'opposition qu'elle a suscitée. Cet objectif des – 30 %, s'il est présenté dans le rapport comme une option, n'a en effet pas été retenu de manière officielle par le groupe de travail. Les syndicats patronaux, le Medef et l'Association française des entreprises privées (AFEP), y ont ainsi mis leur veto, officiellement par manque de réalisme, mais officieusement parce qu'il va à l'encontre des intérêts des grandes entreprises du CAC 40. Surtout, le malaise était tel que le rapport, jugé "trop subversif" selon La Tribune qui a révélé l’information, n'a pas été publié de manière usuelle. Le document, remis mercredi dernier à la ministre Nathalie Kosciusko-Morizet, devait à l'origine passer en conseil des ministres ce mercredi 9 novembre. "Il n'en sera rien, regrette Sébastien Blavier. Matignon a repoussé l'arbitrage sans préciser de nouvelle date. Autant dire que le rapport a été enterré." 

"La France bloque les débats sur ce sujet dans les négociations climatiques, ajoute le chargé de mission. La Grande-Bretagne, l'Espagne, la Suède ou le Danemark se sont déjà prononcés pour une réduction de 30 % des rejets. L'Allemagne, elle, s'est de son côté fixé - 40 %. Il faut maintenant que François Fillon prenne ces mêmes engagements, afin d'entraîner un effet domino en Europe et des conséquences écologiques, économiques et sociales les plus positives possibles."

Malgré tout, cet objectif de - 30 %, s’il est louable et nécessaire, sonne aussi comme très ambitieux. Car en dépit du protocole de Kyoto, et de l'engagement de réduction des émissions par nombre de pays, nos rejets en carbone suivent une courbe diamétralement opposée. Les émissions mondiales de CO2 ont ainsi augmenté de 45 % depuis 1990, selon la NOAA, que cite le blog Oil Man. Et les derniers chiffres publiés par le département d’Etat américain ne sont guère plus rassurants : + 6 % en 2010, soit la plus forte croissance jamais enregistrée. Une telle tendance annuelle, si elle persiste, nous place au-delà du pire des scénarios du GIEC, celui d'une hausse des températures moyennes d'au moins 6°C d'ici à 2100, précise le blog. Autant dire que le sommet du Durban a du pain sur la planche, pour parvenir non seulement à un accord des pays en termes d'objectifs, mais aussi une entente sur leur mise en œuvre concrète.

Publié dans environnement

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