Le scandale des délocalisations, un livre d'Eric Laurent, chez Plon

Publié le par dan29000

 

 

 

 

 

  scandale.jpgDélocalisation, un mot qui fait peur, mais un mot hélas devenu habituel dans nos informations depuis bien des années. Cela a débuté avec l'industrie, puis continué avec les services. Le mot fait peur car il rime bien entendu avec chômage, la première préoccupation des Français depuis déjà bien des années, une constante se situant au-delà de l'alternance gauche-droite au pouvoir.

Les gouvernements passent, les délocalisations se poursuivent.

Le règne du profit à court terme est bien installé et le sort des salariés mis hors-jeu n'impressionne par vraiment les actionnaires exigeant un taux de profit à deux chiffres.

Presque tout le monde sait tout cela, mais ensuite il est indispensable d'y voir d'un peu plus près, et c'est le rôle de ce livre indispensable d'Eric Laurent.

Grand reporter spécialisé en politique étrangère, Eric Laurent a multiplié les succès de librairie depuis quelques années, et c'est justice vu la qualité de ses enquêtes, citons   notamment "La guerre des Bush", "La face cachée du pétrole", "Le monde secret de Bush" ou encore "La face cachée des banques".

 

"Jamais le monde des affaires ne s'est révélé aussi hostile aux intérêts des travailleurs qu'il emploie."

C'est la première phrase du premier chapitre du livre.

Avouons que cela synthétise parfaitement le sujet de cet essai.

Alors de quoi s'agit-il ?

D'abord il y a le silence, les grands groupes sont semblables aux mafias, ils opèrent dans une certaine opacité et ont besoin du silence. Une simple signature dans un bureau d'un lointain siège social, et quelques mois plus tard, le silence s'abat sur une usine désertée. Mais Pôle Emploi, lui, se remplit. Tout au long de son essai, et c'est sa force, l'auteur nous propose des exemples très parlants, comme Lafarge, Goodyear ou Saint-Gobain.

Ces pratiques seraient déjà à elles seules consternantes, mais le scandale va encore bien au-delà, car nombre d'entreprises récupèrent d'abord un maximum d'aides publiques, de la région, de l'Etat ou de l'Europe, pour ensuite délocaliser. Et ce n'est pas fini. Car à la suite de la fermeture de l'usine, c'est bien entendu l'Etat qui va financer le coût du chômage et les indemnisations sociales.

Eric Laurent nous remémore que durant bien longtemps l'occident dominait le monde du commerce et qu'il y eut une première mondialisation entre 1870 et 1914. Tout cela est fort lointain. Une des principales caractéristiques de la mondialisation actuelle, durant les trois dernières décennies, est la terrible montée en puissance de la Chine et de l'Inde. Deux chapitres sont consacrés à l'irrésistible avancée de ces deux Etats.

Et pendant ce temps les firmes occidentales, avec l'appui des politiques, programment leur suicide. Car comment pourrait survivre des Etats qui perdent massivement leurs emplois ?

En France, 600 000 emplois industriels perdus en 10 ans, sans compter une évaluation de 30% des postes de travail liés à l'informatique.

Tout le phénomène étant for bien occulté par le silence complice des grands médias. Les politiques, aux USA et en Europe, se sont laissés piégés par la puissance des firmes transnationales, l'économie prit alors le pas sur le politique. Il s'agit donc de favoriser et d'accompagner les grands groupes sur leur quête sans fin de profit maximum. Sans entrevoir les dégâts sur le moyen ou le long terme.

Les fameux trois dogmes de la mondialisation se révélèrent faux :

1/ Licenciements et délocalisations renforcent la compagnie.

2/ La meilleure compétitivité permettra aux chômeurs de retrouver du travail.

3/ Les choix stratégiques sont le résultat d'un choix délibéré.

Les vieilles nations industrialisés, en finançant l'essor ultra-rapide de la Chine, ont ainsi programmé leur déclin. Pékin vient de dépasser Tokyo, devenant  ainsi la seconde puissance économique mondiale.

Suivent des chapitres consacrés à Wal-Mart et à la Silicon Valley avant de conclure  sur une bonne question :

Bientôt le point de non-retour ?

D'une lecture aisée, "Le scandale des délocalisations" met en lumière ce sujet que les politiques évitent et que les grands médias de complaisance taisent. Un livre tout à fait indispensable à lire afin de mieux percevoir le déclin sans doute inéluctable de l'occident, déclin engendré par le capitalisme et la financiarisation de l'économie, sous l'œil impuissant des politiques.

 

Dan29000

 

 

Le scandale des délocalisations

Eric Laurent

Editions Plon

2011 / 271 p / 21 euros

 

Voir le site de l'auteur ICI

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Slovar sur Marianne2

 

« Le scandale des délocalisations » : non, la mondialisation n'est pas heureuse !  

Quelques beaux esprits se plaisent à nous expliquer régulièrement que les délocalisations sont au pire inéluctables, au mieux insignifiantes. Ce n'est pas l'avis d'Éric Laurent qui vient de publier : « Le scandale des délocalisations». Il a accepté de répondre aux questions de Slovar.


Les délocalisations sont un très grave problème. A tel point que le 17 février, la Cour des comptes dans son dernier rapport se montrait sévère sur le soutien public, accordé aux entreprises exportatrices. Allant comme l'écrit le Moniteur du Commerce International : « (...) jusqu’à appeler à "la définition d’une politique d’internationalisation des entreprises tenant compte de ses conséquences en termes d’emplois", une manière d’inciter les pouvoirs publics à ne pas favoriser des délocalisations via leurs soutiens (...)»

On pourrait également évoquer l'information de l'Auto Journal n°824 du 10 mars 2011 qui indiquait en page 32 que : « (...) PSA et Renault n'ont produit que 29,7% de leurs automobiles sur le sol français en 2010 (...) » A noter que si Peugeot affiche 37,2% et Citroën 36,8% de véhicules assemblés en France, Renault dont l'état est toujours actionnaire n'en a produit que ... 26,4% !

C'est dans ce contexte que, le livre d'Eric Laurent Le scandale des délocalisations, vient opposer la réalité du terrain, aux propos d'économistes libéraux nous expliquant que  « les délocalisations sont des atouts puisqu'elles permettent de créer de nouveaux emplois chez nous ». Il a accepté de répondre à nos questions. Attention c'est du lourd !

Slovar : Vous êtes grand reporter et spécialiste de politique étrangère. Vous venez de publier Le scandale des délocalisations, pouvez-vous vous présenter en quelques mots ?

Eric Laurent : Je m’intéresse avant tout aux ressorts cachés qui sous tendent les grands enjeux politiques et économiques. Mes livres sont le résultat d’enquêtes qui ont porté aussi sur la famille Bush ( « La guerre des Bush ») que sur les manipulations et des informations autour du pétrole (« La face cachée du Pétrole »), pour ne citer que ces deux exemples. Si je devais résumer ma démarche, je dirais que je m’efforce de découvrir la réalité, cachée derrière la vérité ou les discours officiels.

Slovar : Dans votre livre vous dressez un portrait sans concession de la destruction massive d'emplois en Europe et aux États Unis. N'avez vous pas peur de vous faire clouer au pilori par les économistes français qui de leur côté, minimisent l’ampleur du phénomène ?

EL : L’ampleur des délocalisations constitue le scandale politico économique probablement le mieux dissimulé à l’opinion, en Europe et aux États Unis. Alors que la France est le pays européen qui se désindustrialise le plus vite, que son secteur des services et lui aussi touché de plein fouet par ce phénomène, il n’existe depuis 2005 aucun rapport officiel, aucune évaluation publique sur la grandeur de ce processus en cours, qui s’est d’ailleurs accéléré depuis la crise de 2008. Les économistes, comme d’ailleurs tous les experts ont tendance à corroborer avant tout une pensée dominante, celle d’une « mondialisation heureuse » où il n’y aurait que des gagnants. Ils font le choix de l’illusion au détriment de la réalité, alors qu’il faudrait au contraire dissiper l’illusion pour maîtriser la réalité. Et cette réalité, en France, en Europe et aux États Unis est angoissante : la liste des perdants, ou plutôt des vaincus de la mondialisation qui ont vu leurs emplois dévalorisés, ne cesse de s’allonger, alors que celle des gagnants se ramène en tout et pour tout en trois catégories : les dirigeants des entreprises qui délocalisent, leurs actionnaires et les pays émergents qui bénéficient non seulement des emplois délocalisés mais aussi les transferts de technologie qui les accompagnent.

Slovar : Depuis un certain nombre d'années, les économistes et politiciens libéraux nous expliquent que nous serions destinés à devenir des pays de "services". Or vous nous expliquez, par exemple, que l'Inde est en train de prendre ces emplois. Sommes-nous condamnés aux services à la personne et autres emplois artisanaux peu délocalisables ?

EL : Le développement de la mondialisation a incité les entreprises occidentales à opérer deux choses : se réorganiser et délocaliser. Une réorganisation ne revêt pratiquement jamais un caractère définitif mais les délocalisations, au contraire, ont crée des dommages irréversibles.

Pendant des années, nous avons observé, fascinés, la montée en puissance de l’Asie, pour découvrir tardivement qu’elle était, due à notre aide involontaire. En « exportant » ( l’Europe et les États Unis), nous avons crée les conditions de notre dépendance. Les « bienfaits du libre échange » défendus par les libéraux constituent le credo plus totalement erroné. La Chine et l’Inde sont, elles, les économies ouvertes pratiquant le dite échange ? La réponse est clairement non. L’accès à leur marché est délicat, limité, et leurs entraves visent à renforcer leurs champions nationaux qui deviennent déjà concurrentiels sur la scène mondiale. Le résultat est édifiant : le déficit commercial de l’Union Européenne avec la Chine atteignait en 2009 le montant de 169 milliards de dollars et ne cesse de s’accentuer. Par contre la Chine exporte ou s’installe sans entraves sur le marché européen.

Dans un tel contexte, imaginer que nous pourrions rester des pays de « services » témoigne d’un aveuglement sans nom. Nous ne sommes plus en mesure de décider de notre avenir et croire que nous pourrions encore imposer une division du travail qui prolongerait notre domination relève de la stupidité. Les faits sont là : à compétence équivalentes, un informaticien indien est payé 1/5 e du salaire de son homologue européen ou nord américain, selon Alan Blinder, professeur à Princeton et ancien président du bureau des gouverneurs de la Réserve Fédérale, 28 des 42 millions d’emplois dans le secteur des services américains sont « susceptibles d’être délocalisés » et il semblerait que cette nouvelle vague de délocalisation soit si importante et rapide que les sociétés occidentales éprouvent de grandes difficultés d’ajustement. Pour lui, et je partage son opinion, à l’avenir la distinction cruciale ne sera plus entre travailleur hautement qualifié et les autres, mais entre ceux dont l’emploi peut être délocalisé et ceux qui ne courent aucun risque.
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