Le voile comme dissidence au sein du féminisme, par Hélé Béji

Publié le par dan29000

 

 

« Le voile est une dissidence au sein du féminisme »

 

Ecrivaine, universitaire, Hélé Béji a travaillé à l’Unesco et fondé le Collège international de Tunis, qu’elle préside. Pour elle, le voile n’est pas un symptôme des maladies de l’islam, mais un symptôme des maladies modernes.

 


Dans « Islam Pride » (Gallimard, 150 p., 9,50 euros), vous ne parlez que des femmes qui se voilent volontairement. Pourquoi ?


Hélé Béji – Si j’avais parlé des pays où on les oblige à se voiler, j’aurais écrit un livre différent, je me serais attaquée à la racine du système qui les opprime. Je me suis intéressée au processus de revoilement, dans les pays où les femmes s’étaient dévoilées avec les mouvements d’indépendance. Certaines se voilent de nouveau après avoir vécu toute leur vie sans voile, et des jeunes décident de porter le voile.

Vous n’êtes pas voilée et vous rejetez le voile, mais vous dites : « Je ne suis pas sûre que mon rejet du voile soit moins dénué d’angoisse que la prise de voile. »

On se voile pour échapper à un mal-être. Certaines le font par croyance sincère, d’autres par conformisme social, par hypocrisie ou bigoterie. D’autres par souci de « vertu », ou de virginité, face aux dérives sexuelles qui sont allées trop loin et ont produit une misère sexuelle moderne, liée notamment à la sexualité trop précoce des adolescentes. D’autres pour trouver un mari. Ou pour personnifier leur rapport à Dieu dans le vêtement. Le voile calme leur anxiété, mais crée de l’angoisse chez toutes celles qui ne sont pas voilées. J’ai écrit pour surmonter cette angoisse, dépasser ma propre intolérance.

Vous parlez de peur. N’est-ce pas plutôt que ces femmes voilées sont comme une insulte à tous les combats des femmes, même en Occident, pour avoir le droit de sortir « en cheveux », comme on disait, c’est-à-dire tête nue ?

Non. Je préfère parler de peur que d’insulte, je refuse de juger, de moraliser. Elles ont une image de leur dignité inséparable de cet « ornement », devenu une mode comme une autre. J’analyse cet « archaïsme » comme un symptôme postmoderne, lié à l’autoaffirmation de soi en démocratie. Ce n’est pas un geste de dépendance par rapport aux hommes ni de servitude volontaire. C’est au contraire une prise de pouvoir au sein de la famille, une institution de leur propre autorité.

En Tunisie, les hommes ne demandent pas à leurs femmes de se voiler, et souvent même le déplorent. Donc la femme affirme sa souveraineté par de nouveaux symboles. Je les crois dans la continuité du combat féministe, même si cela paraît contradictoire. Le voile est une dissidence au sein même du féminisme. C’est à la fois le refus d’une certaine modernité et une appropriation de la modernité.

Mais ont-elles conscience de se transformer totalement en objet sexuel en se cachant ainsi ?

Je le dis, mais elles affirment aussi une certaine forme de neutralité sexuelle. Elles créent une distance et, en France, dans les banlieues, elles se préservent du harcèlement sexuel.

Si c’est pour se protéger, ce n’est plus une liberté, mais une contrainte.

Elles ne la vivent pas comme telle. On est entré dans l’ère des libertés subjectives. La démocratie a créé des formes de permissivité qui sont allées très loin. Il y a un dérèglement des libertés dans l’empiétement du privé sur le public. On produit des formes d’obscénité démocratique qui consistent à exhiber sa vie intime à tout prix. Le voile, la burqa, font partie de ces dérives qui frappent toutes les conduites culturelles modernes, pas seulement l’islam. La revendication de « c’est mon choix ».

Justement, « c’est mon choix », est-ce la même chose que penser sa liberté ?

J’ai fait un retour sur moi-même, sur mes propres certitudes pour progresser. Je critique le voile, mais je m’interdis de juger celles qui le portent. Au lieu d’imposer ma liberté comme la forme universelle de la liberté, je dois faire le pari que l’autre, celle qui se voile, exerce aussi son libre arbitre.

Si je ne la considère pas comme une égale, je ne peux pas engager un débat avec elle. Si je lui dis d’emblée qu’elle a l’illusion d’être libre mais ne l’est pas, je me mets dans une posture d’inspectrice des libertés. Un peu comme les communistes se comportaient avec leurs dissidents. Si on fait cela, le nombre de femmes voilées sera exponentiel. Il faut les croire quand elles disent se sentir mieux, trouver une forme de quiétude face à l’angoisse moderne, une paix. Avec elles, nous voyons que le progressisme a atteint ses limites, puisque ce mouvement réactionnaire apparaît au cœur même des sociétés démocratiques. La démocratie doit l’accepter, car elle se différencie du système totalitaire. Quand j’ai entendu des féministes prononcer des paroles de bannissement, sorte d’excommunication républicaine, j’ai eu envie de réagir. Le voile exprime à sa manière l’angoisse de la liberté, vécue peut-être comme un fardeau, il faut l’accepter.

C’est ce que les femmes ont pensé pendant longtemps, et elles se sont laissées enfermer...

Bien sûr. Et nous avons fait le chemin de la libération. Mais je ne peux pas ne pas reconnaître qu’il y a une misère de l’individualisme dans la société moderne. Chacun la combat avec ses armes.

Elles sont réactionnaires, dites-vous. Mais quand vous décrivez les femmes qui travaillent comme des personnes auxquelles on demande d’être des hommes, d’être dures, de renoncer à leur humanité... n’est-ce pas très réactionnaire aussi ? Ce sont les arguments de ceux qui veulent faire rentrer les femmes à la maison...

Non, la société moderne a sécrété ses propres contraintes, le progrès crée ses maux et engendre ses souffrances. Certaines ne s’épanouissent pas dans le monde du travail comme il leur est imposé. Moi je me bats d’une autre manière qu’avec le voile, mais face aux femmes voilées, je me mets dans une relation de cohabitation, de compréhension. Et il ne faut pas croire que ces voilées soient des recluses. Elles sortent et travaillent.

Vous faites comme si, en France, toutes les femmes voilées avaient choisi. Mais que dire de celles que les hommes empêchent, par exemple, de consulter si le médecin est un homme ?

Je les condamne. C’est de la domination. Là, la loi républicaine doit s’appliquer. La rue, à mes yeux, est l’espace de la liberté privée, mais il faut être impitoyable avec les comportements sexistes, dans les entreprises, dans les hôpitaux, etc. De même, je suis hostile au port du voile à l’école. C’est une violence faite aux enfants.

Y a-t-il un lien, comme vous le dites, entre le voile et la volonté de restauration de la famille ?

En France, je crois que cela joue un rôle. On n’a pas trouvé de remède à la crise de la famille moderne. Pas plus qu’à celle de la solitude des individus. On a besoin de liens, de protection, de secours. Et le voile est une résistance à la destruction du lien. Le voile n’est pas un symptôme des maladies de l’islam, un signe communautaire, mais un symptôme des maladies modernes liées aux ruptures des liens.

Vous parlez de l’islam, mais beaucoup de musulmans nient que le voile, et plus encore la burqa, coutume tribale, soient imposés par l’islam.

Certes, mais c’est quand même au nom de l’islam que ces femmes le portent, de la foi. La laïcité le permet, la liberté de conscience. On a le droit de manifester sa religion, tout comme avec l’affirmation de la laïcité les non-croyants ont eu le droit de sortir du carcan de la religion.

Mais quelle est vraiment votre position sur le voile ?

Je souhaiterais que les femmes se dévoilent. Mais pas par contrainte. La révolution tunisienne a été faite à la fois par des femmes voilées et des femmes non voilées. C’est une révolution civile, républicaine, c’est 1789 avec la chute du roi, 1989 avec la chute du mur de Berlin et Mai 68 avec la révolte de la jeunesse. Une révolution qui s’est inventée de toutes les révolutions historiques. Cela va changer la donne. La fille voilée aura un statut totalement individuel et libre et j’espère, au fond de moi, qu’on vivra un arrêt, ou un reflux du processus de revoilement.


* Article paru le 25 février dans le Monde, édition du 26.02.11.

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