Les ailes de plomb, Milan, 15 décembre 1969, d'Adriano Sofri

Publié le par dan29000

 

 

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Sans nul doute la date du 15 décembre 1969 n'évoque rien aux plus jeunes d'entre vous. A moins d'être Italien, et encore.

Ce jour-là à Milan, dans la nuit du 15 au 16 décembre 1969, un cheminot, anarchiste, Giuseppe Pinelli, tombait de la fenêtre d'un bureau. D'un bureau situé au quatrième étage de la préfecture de police. Bien entendu sa chute fut mortelle.

 

 

 

 

 

 

Trois jours auparavant, dans la même ville, piazza Fontana, une bombe avait explosé à la banque de l'agriculture, faisant seize morts. Pour la police l'attentat portait la signature anarchiste d'où le placement en garde à vue de Pinelli afin d'être interrogé.

Cette bombe fut la première d'une longue série de massacres voulue par la droite néo-fasciste et les services secrets de l'Etat. Il s'agissait pour eux de "répondre" aux nombreuses luttes étudiantes et multiples grèves ouvrières qui constituèrent l'automne chaud de 69. Lire à ce sujet notre récent article sur le livre de Mario Moretti, "Brigate rosse".


 

Telle est donc l'histoire que nous raconte dans ce livre, Adriano Sofri, un des dirigeants du groupe révolutionnaire "Lotta continua". En 1988, il fut accusé, avec deux autres militants de ce groupe, d'avoir fait tuer le commissaire Calabresi, suite à une campagne ayant désigné celui-ci comme le responsable de l'assassinat de Pinelli.


A la lecture attentive de son livre, on ressent que Sofri a réalisé un vrai travail d'enquête, décortiquant les milliers de pages des actes des instructions et des procès, prouvant que les explications de la police et de la justice n'étaient que de vaines manipulations.

Quand un anarchiste tombe de la fenêtre d'un commissariat, cela ne peut être qu'un suicide, et un suicide est alors presque un aveu sur le crime sans doute réalisé avant...


Tout en menant ce long et minutieux travail de "témoin", Sofri s'adresse alors à une jeune fille  étudiante en droit.

Sofri écrit donc pour ceux et celles "qui ignorent l'histoire d'hier". Il nous plonge dans un passé pas si lointain, mais déjà d'une autre époque. Une époque bien spécifique de l'histoire italienne, époque d'offensive révolutionnaire, où des milliers de jeunes, et de moins jeunes, ouvriers et étudiants firent le choix radical d'une lutte armée, face aux provocations mortelles des groupes fascistes.


Sofri, dont c'est le second livre, après "De l'optimisme, écrit de la prison de Pise", fait ici œuvre d'écrivain en menant avec précision et rapidité son récit structuré en de brefs chapitres. Ce choix rendant particulièrement vivant les faits analysés. Souvent les reconstitutions sont quelque peu fatiguantes. Le livre y échappe totalement, même si l'on connaît déjà les faits.

Et au-delà des faits, Sofri s'interroge, nous interroge sur la langue de l'insurrection, sur celle de l'émancipation. Quelle était son pouvoir à ce moment-là ? Et maintenant ?


La très récente actualité entre le Brésil et l'Italie vient à l'esprit. L'analyse de cette période violente n'a pas vraiment été faite. Le refus d'extrader Cesare Battisti, par Lula, engendrant des réactions hystériques de la classe politique italienne est un signe qui ne peut tromper.

Un passé que ne passe pas vraiment.

C'est dire si le livre de Sofri était nécessaire.


Quand un révolutionnaire ou un jeune, meurt au milieu de policiers, il y a toujours une bonne raison, mais aucune responsabilité des policiers. Que cela soit dans un commissariat italien à la fin des sixties, ou dans le quartier d'une cité de banlieue française. Soit un accident, soit un suicide, soit un malaise, soit une malchance, etc...

Circulez, il n'y a rien à voir. Et en général, lors d'un éventuel procès, la justice confirme cette absence de toute responsabilité dans la mort du révolutionnaire, du jeune, de l'arabe...

En France comme en Italie, les enquêtes sur les citoyens au-dessus de tous soupçons sont jouées d'avance.


Depuis, berlusconisée, l'Italie s'est rendormie, la gauche a disparu, les syndicats ont été défaits, les néo-fascistes sont entrés dans le gouvernement sous leurs habits neufs, déguisés en néo-libéraux plus ou moins respectables...

Alors ce livre doit être lu.

En mémoire de Pinelli.

En mémoire d'une époque où les rêves d'émancipation parcouraient plusieurs pays européens.

Et aussi parce que certains révolutionnaires, sont aussi de vrais écrivains, comme Sofri, comme Battisti, comme Rouillan.


Il faut lire ce livre, moment de littérature, moment d'histoire, moment de lutte, moment à ne pas oublier, ici et maintenant.


Notre présent d'européens est aussi fait de ce passé italien.

 

 

Dan29000

 

On pourra aussi découvrir le site de l'éditeur, ICI

 


 

Les ailes de plomb

Milan, 15 décembre 1969

Adriano Sofri

Traduit de l'italien par P. Audegean et J-C Zancarini

Préface de M. Rueff et J-C Zancarini

Collection Terra d'altri

Editions Verdier

2010 / 256 p / 19 euros

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