Les Jeux Olympiques, médaille d'or des expulsions

Publié le par dan29000

Les jeux Olympiques, médaille d’or des expulsions

The Olympic Games: a Gold Medal in evictions
Centre on Housing Rights and Evictions
Traduction par Benoît Eugène
p. 127-149

Résumés

Depuis maintenant des décennies, les grandes manifestations internationales ont des impacts communs. Des milliers de personnes sont déplacées et victimes d’expulsions pour la seule nécessité de libérer les sites d’événements internationaux petits ou grands. Les expulsions indirectes sont aussi monnaie courante, dues à l’augmentation des prix et à la diminution des stocks de logements sociaux ou bon marché.

Notes de la rédaction

Cet article est constitué d’un montage d’extraits du rapport Fair Play for Housing Rights : Mega-Events, Olympic Games and Housing Rights, disponible en ligne sur le site http://www.cohre.org/. Le Centre on Housing Rights and Evictions, basé à Genève, publie tous les deux ans un rapport sur la situation du droit au logement et les expulsions dans le monde, et mène également des actions préventives.

Traduit de l’anglais par Benoît Eugène

Texte intégral

L’appartenance au Mouvement olympique impose des responsabilités légales et morales
Raymond Gafner
Comité international olympique, 1984

  • 1 Lire Henri Kissinger, « Minutes de la 110e session, Lausanne, 11-12 décembre 1999 », CIO, p. 7. (...)
  • 2 Nations unies, document A/RES/58/5.

1Pendant lantiquité grecque, on donnait aux jeux Olympiques (JO) pour mission de promouvoir l’idéal, avec un message éthique global, d’un « corps sain dans un esprit sain ». En 1894, Pierre de Coubertin fut à l’origine de la refondation des JO, dont l’objectif affirmé était de promouvoir la paix, la fraternité et le fair-play. Un siècle plus tard, les membres du Comité international olympique (CIO) réaffirment le socle de cet héritage en insistant sur son importance pour la jeunesse mondiale 1. « Mettre le sport au service de la paix » est aussi un objectif réaffirmé en 2005, dans le cadre de la proclamation de l’« Année internationale du sport et de l’éducation physique », l’assemblée générale des Nations unies déclarant que le sport est un moyen de « réaliser la solidarité et la coopération dans le but de promouvoir une culture de paix, l’égalité sociale et sexuelle, le dialogue et l’harmonie ». La résolution souligne également que le sport contribue aux objectifs de développement fixés internationalement 2.

  • 3 Les membres du Mouvement olympique s’engagent à respecter la Charte olympique et reconnaissent l’au (...)

2Les valeurs au fondement de cette volonté de lier le sport à la paix et au développement (et particulièrement les principes éthiques qui sous-tendent les jeux Olympiques) sont certes admirables ; de même que les retombées bénéfiques attendues pour les populations des villes-hôtes. En effet, l’accueil des JO stimule en général le développement d’infrastructures, l’économie et le marché du travail ainsi que le tourisme tout en renforçant le statut et l’image de la ville-hôte, voire du pays. Les JO de Séoul firent ainsi de la Corée du Sud une destination touristique et ceux de Beijing ambitionnent d’« ouvrir la Chine au monde ». Pour le CIO et le Mouvement olympique 3, dont les entreprises sponsors, les Jeux constituent aussi, au niveau mondial, une publicité sans équivalent et des opportunités de profits financiers.

  • 4 Gary Cox, « Showing off or Showing Up the City ? The Social Impacts of Major Events », 16th Annual (...)
  • 5 Les investissements consentis pour les JO de Montréal de 1967 ne furent remboursés qu’en 2006, nota (...)
  • 6 Helena Smith, « Venues Rot as Greece Loses Its Olympic Gains’ » The Observer, 6 Mars 2006.
  • 7 UNCESCR, General Comment 7,1997.
  • 8 United Nations Commission on Human Settlements, An Urbanizing World, 1996, p. 245-246.
  • 9 Outre le rapport d’UN-Habitat, lire aussi Asian Coalition for Housing Rights (ACHR), « Evictions in (...)

3Mais les effets négatifs sont incontestables et de grande amplitude. Les dettes générées peuvent, par exemple, grever les finances municipales pour des décennies 4. Par le passé, les JO ont parfois conduit à la construction de coûteux « éléphants blancs », restés à la charge des communautés locales 5 – à défaut d’avoir prévu la reconversion des infrastructures olympiques 6. D’un point de vue environnemental, l’obligation pour les villes candidates de réaliser une étude d’impact atteste de la prise en compte d’un risque réel. Mais c’est la multiplicité des conséquences sociales qui est de loin la plus choquante. Certaines échappent à toute évaluation, c’est particulièrement vrai dans le domaine du logement. Le Comité des droits économiques, sociaux et culturels des Nations unies (UNCESCR) a pourtant dénoncé à quel point les grands événements sportifs comme les JO sont cause d’expulsions à grande échelle 7. La création de nouvelles infrastructures conduit à la destruction de logements publics ou privés. Les campagnes d’« embellissement » des villes – dites « beautification » – provoquent des déplacements de population. Selon UN-Habitat, les embellissements réalisés en vue d’un événement international constituent l’une des justifications les plus couramment utilisées pour éradiquer des bidonvilles 8. En 1999, cette institution estimait ainsi qu’environ 720 000 personnes avaient été déplacées pour embellir les quartiers de Séoul pour les JO de 1988 9. Ce sont les quartiers les plus pauvres qui furent particulièrement affectés par les expulsions. À Beijing, on estime qu’au moins 1,25 million de personnes ont été déplacées dans le cadre d’un gigantesque plan d’urbanisme légitimé par les JO de 2008. Ce nombre devrait atteindre in fine 1,5 million. Au total, malgré le précédent de Séoul, ce sont deux millions de personnes qui ont été déplacées depuis vingt ans du fait des JO.

  • 10 Helen J. Lenskyj, The Best Olympics Ever ? Social Impacts of Sydney 2000, SUNY Press, 2002, p. 95. (...)

4Les JO ont aussi des conséquences directes sur le marché du logement, faisant s’évaporer tout espoir de loyers bon marché pour les moins aisés. À Sidney, la spéculation immobilière a conduit à l’expulsion de locataires parfois très anciens et, en cinq ans, le nombre de sans-abri a triplé 10. Les JO intensifient la gentrification des quartiers ouvriers ou immigrés et fournissent souvent un prétexte pour se débarrasser de minorités ethniques – comme les Roms à Athènes ou les travailleurs immigrés à Beijing. Par le passé, ces politiques ont conduit à la marginalisation accrue, voire la criminalisation des sans-abri – comme durant la phase préparatoire des JO d’Atlanta, où environ 9 000 d’entre eux furent arrêtés, en majorité afro-américains.

Record battu à Barcelone – en attendant Londres

En 1992, les JO de Barcelone ont eu un impact négatif sur la disponibilité et le coût du logement. Dans un contexte de réduction de l’intervention de l’État dans le secteur du logement, les JO exacerbèrent les effets de la privatisation. Les prix du logement à la location et à la vente augmentèrent respectivement de 145 et 139 % entre 1986 et 1993, faisant suite à une baisse globale de 75,92 % entre 1986 et 1992. Le secteur de la construction battit tous les records de croissance dans les années précédant les Jeux. La construction de logements neufs augmenta de 101 % entre 1986 et 1992.

La plupart des sites proposés par Londres – à savoir North Newham, Manor Park, Leyton, Homerton et Hackney Wick – présentent une force concentration de logements privés loués à des prix relativement bas. Ce type de logement est rare dans une ville comme Londres, et très précieux pour des milliers de personnes à revenu faible ou moyen. En conséquence, la crainte est générale que les JO de 2012 provoqueront une diminution du stock de logements abordables. À en croire le London’s Advisory Services to Squatters, « le logement social promis par la société du village olympique ne sera pas disponible à temps pour compenser la perte importante de logements locatifs dans la zone ». Par ailleurs, des craintes se sont exprimées que le logement social promis par la candidature de Londres, dont la définition est floue, ne soit en fait pas accessible aux travailleurs à bas revenus…

Les PME sont aussi concernées par les JO. Selon un communiqué de presse du groupe d’opposants « No London 2012 », 5 542 emplois sont menacés de relocalisation ; et 284 lettres d’expropriation avaient déjà été envoyées début 2005 à des entreprises de la Lower Lea Valley. Les entrepreneurs de Marshgate Lane Estate protestent contre les indemnités d’expropriation qui seraient de 20 à 30 % inférieures au prix des terrains nus… Les autorités ont été accusées de présenter des offres « dérisoires » empêchant d’assurer la poursuite de l’activité. Selon The Marshgate Lane Business Group, celles-ci ont provisionné 450 millions de livres alors que des consultants professionnels estimaient les sommes nécessaires pour indemniser les coûts réels à 1,5 milliard.

Les JO, catalyseurs du développement urbain

Les Jeux constituent un moyen important pour, littéralement, redessiner la ville
John Rennie
Global Metropolitan, 2004

Ce que les jeux Olympiques peuvent faire pour une ville, c’est passer au bulldozer toutes les barrières au développement et nettoyer le terrain pour des projets de renouvellement urbain massifs qui, sinon, seraient impensables
Charles Rutheiser
The Village Voice, décembre 2004

  • 11 Solomon J. Green, « Staged Cities : Mega-events, Slum Clearance and Global Capital », Yale Human Ri (...)

5Comme le remarque David Schearf, « pendant la phase préparatoire [des JO], la frontière entre préparation de l’événement proprement dit et le long terme s’estompe : hôtels, stades, complexes de loisirs, parcs et monuments sont construits en vue des JO mais dans la perspective de projets de développement urbain plus larges. Bien souvent, dans les années qui précèdent [les JO], la ville-hôte connaît des taux de construction sans précédent pour se préparer à l’arrivée massive des visiteurs et au regain d’attention internationale 11 ».

  • 12 Kristopher Olds, « Canada : Hallmark Events, Evictions, and Housing Rights », in A. Azuela, E. Duha (...)

6C’est particulièrement vrai des centres-ville. Les installations olympiques (ou au moins une partie d’entre elles) sont généralement implantées dans les zones centrales qui font l’objet de plans de reconversion. Avec leur calendrier serré, les JO agissent comme un accélérateur de ces projets ou un motif pour les étendre afin d’atteindre l’« échelle olympique ». Même quand les sites olympiques sont excentrés, la nécessité d’améliorer le « look » de la ville et de disposer d’une offre d’équipements plus large peut aboutir au même résultat. Les sites olympiques, centraux ou non, sont communément planifiés dans les zones les plus délabrées ou négligées, dont la valeur foncière est la plus faible et les plus adaptées à la « revitalisation ». Pour les habitants pauvres ou aux revenus faibles qui vivent dans les zones visées par ces plans, celle-ci signifie la plupart du temps l’expulsion ou le déplacement. Ces habitants manquent en général du pouvoir politique nécessaire pour exercer une quelconque influence sur les décisions ou bénéficier des avantages liés à ces transformations 12.

7Loin de se limiter aux infrastructures des Jeux eux-mêmes, l’échelle des transformations et leur caractère permanent dépassent de loin ce qui serait nécessaire pour accueillir un événement sportif d’une durée de deux semaines. On ne peut dès lors que s’inquiéter du caractère massif de ces investissements et tout particulièrement du détournement de ressources politiques et financières qui pourraient être mises au service du logement abordable et d’autres objectifs sociaux.

Orgie d’infrastructures

Les JO ont un impact important sur les villes-hôtes en matière d’infrastructures Outre les équipements sportifs proprement dits, il s’agit de la construction de nouvelles routes, moyens de transport, aéroports, équipements de gestion des déchets, du nettoyage de zones contaminées et de protection du patrimoine culturel. En 1964, les JO de Tokyo ont ainsi vu la construction de vingt-deux autoroutes, de deux lignes de métro et de trois stations d’épuration. Le « nettoyage » de Tokyo s’est effectué à grande échelle – rues, rivières, sources, réorganisation de la collecte des ordures –, contribuant à améliorer significativement la santé publique. Quatre ans plus tard, Munich en profitait pour restaurer son quartier historique, développer ses transports publics et construire cent quarante-cinq kilomètres d’autoroutes. L’extension du métro est à porter au compte des JO de Montréal de 1976 ; et pas moins de trois nouvelles lignes virent le jour à Séoul pour ceux de 1988. Séoul étendit également son aéroport, quand, pour les JO de 1980, Moscou en construisit carrément un nouveau. Tel fut aussi le cas de Barcelone, en 1992, qui se dota également d’une rocade et plus généralement consacra en huit ans autant d’investissements aux infrastructures qu’au cours des cinquante années précédentes. Athènes développa ses transports publics, étendant le métro, se dotant d’un tramway côtier et d’un nouveau périphérique. Pour le rendez-vous de 2008, Beijing achève le plus grand aéroport du monde, cent cinquante kilomètres de lignes de tram, deux nouveaux périphériques, une nouvelle voie expresse, et trois cent dix-huit kilomètres de voirie sont construits ou prolongés. Deux gazoducs et la réfection de six cent quarante kilomètres d’égouts sont prévus au titre des objectifs environnementaux. L’industrie lourde au charbon a été délocalisée vers d’autres villes pour améliorer la qualité de l’air. À Séoul aussi on avait pris des mesures contre la pollution de l’air et dépollué le fleuve Han ; exemple suivi par Sydney, qui installa le village olympique dans la baie de Homebush fraîchement décontaminée. De même à Barcelone, où les développeurs incitèrent à reconvertir en site olympique une zone industrielle qui serait ensuite aménagée en zone de loisirs balnéaires ; et à la reconversion du port et de la zone côtière. Atlanta investit aussi de façon significative dans ses espaces publics, avec la construction d’un parc de neuf hectares au centre-ville. À Athènes, on planta des arbres, restaura ou nettoya les façades. La culture ne fut pas oubliée, comme à Séoul, où l’on édifia des Palais des arts et de la culture ; tandis que Barcelone rénovait ses musées, théâtres et autres galeries d’art. Athènes bâtit un réseau piétonnier reliant ses sites archéologiques et accorda une attention particulière aux nombreux sites liés à l’héritage olympique antique. Enfin Beijing rénove ses sites patrimoniaux du centre-ville, comme par exemple le quartier historique de Qianmen I.

 

 

SOURCE / REVUE AGONE

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