Les langues bien commun de l'humanité et Charte européenne

Publié le par dan29000

Les langues de France dans la campagne présidentielle


Henri Giordan, Renaud Lescuyer, Belkacem Lounès, Yves Plasseraud

Les campagnes présidentielles nous offrent, une fois encore, leur lot de promesses de prise en compte des revendications concernant les langues régionales et minoritaires. Le cru 2012 accorde une attention exclusive aux langues des Régions de France, du basque à l’occitan, à l’exclusion de celles des populations immigrées, les plus anciennes, telles le rromani, langue des Tsiganes, le yiddish, l’arménien ou les plus récentes, le berbère, l’arabe dialectal.

Aucun candidat n’ose aujourd’hui s’opposer totalement à la prise en compte des langues régionales, mais, le plus souvent, ils se bornent à tenter de flatter un électorat régional sans inventer une approche politiquement responsable de la question.

Il est proprement scandaleux de voir plusieurs candidats refuser de ratifier la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires alors même que cette ratification est officiellement recommandée aux nouveaux États membres de l’Union européenne et que des pays comme l’Allemagne, l’Espagne, la Suisse ou le Royaume-Uni l’ont ratifiée depuis longtemps.

Trois candidats sont cependant opposés à cette ratification, tout en affichant des attitudes ambiguës pour tenter quand même de séduire un électorat favorable.

Le Front national affiche une position résolument hostile. Mais un porte-parole de Mme Le Pen concède : « Dans sa sphère privée, il appartiendra à chacun, s’il le souhaite, d’étudier une de ces langues régionales ou minoritaires ». Et Marine Le Pen a récemment tenté de séduire l’électorat corse en faisant chanter l’hymne corse à côté de la Marseillaise !

M. Mélenchon est opposé depuis longtemps à la ratification de la Charte européenne et à l’enseignement par immersion, mais il admet que ces langues « doivent être enseignées dans l’enseignement public » (Brest, 26 novembre 2011) et il évolue actuellement en proposant une loi, la modification de la Constitution et celle… de la Charte européenne elle-même !

Le candidat sortant campe sur des positions affirmées lors de la campagne de 2007. Dans son discours de Marseille du 19 février 2012, il revient sur son refus de ratifier la Charte européenne  sous prétexte que ce texte aurait en réalité (?!) « pour but […] de reconnaître des droits linguistiques à toutes les minorités ». Il ajoute : « C’est le communautarisme qui est au bout du chemin et pas la défense d’un magnifique patrimoine de langues et de cultures qui font la richesse de notre pays ». Il affirme « Je veux défendre ce patrimoine » mais ne dit pas comment et la loi promise en 2007 n’a jamais vu le jour…

Trois candidats adoptent des positions favorables à cette ratification, mais les deux premiers ne semblent guère comprendre la portée de la question.

François Bayrou a inscrit la ratification de la Charte européenne dans son programme et il aime se présenter comme un ardent défenseur de l’occitan. Il a cependant cru nécessaire de faire immédiatement suivre ce choix par un engagement concernant le français « Mettre en œuvre dans le secteur de la Francophonie une politique déterminée pour promouvoir notre langue » : toujours cette étrange crainte sous-jacente d’une concurrence français-langues régionales…

François Hollande lui aussi prend d’abord soin de souligner avec lyrisme la valeur de la langue française, « Belle langue ! Langue de la diversité, langue de l’exception, langue de la culture. Langue qui s’offre aux autres ». Puis il réitère son engagement, dûment inscrit dans son programme, à faire ratifier la Charte européenne, « parce que c’est aussi une demande qui nous est faite et qui est légitime » (Dijon, 3 mars 2012).

Le projet présidentiel d’Éva Joly est le seul qui aborde cette question de façon innovante et précise : la reconnaissance des langues régionales y est liée à « une nouvelle organisation de la France sur un modèle fédéral différencié » et la ratification de la Charte européenne, à la garantie de « l’égalité de traitement et d’accès aux aides publiques ».

De plus, et c’est assez rare pour être souligné, Éva Joly atteste d’une connaissance précise de la question lorsqu’elle déclare : « Je dis que les langues régionales sont des trésors culturels en péril. Car, pour construire l’unité française, des générations de Jacobins ont pensé qu’il fallait interdire l’usage de ces langues. Mais cette époque est révolue, le français n’a plus besoin d’être soutenu. Pourquoi a-t-on peur des langues régionales ? Plutôt que de les réprimer, il faut les sauver. Il faut offrir l’enseignement dès le plus jeune âge, ce n’est pas un programme très coûteux » (Le Parisien, 11 septembre 2011).

* * *

Cependant la question des langues régionales ne se limite pas à la ratification de la Charte européenne. Il faut replacer cette question dans sa dimension la plus large. La protection des langues régionales participe d’une exigence de démocratie et de politique culturelle plus large.

Le combat traditionnel des militants régionalistes s’ouvre aujourd’hui sur des horizons planétaires. La nécessité de lutter contre la mort des langues et de promouvoir la diversité linguistique s’exprime avec force un peu partout dans le monde. La diversité linguistique s’inscrit dans une crise plus large de la diversité de la vie sur terre. Il existe un lien intrinsèque entre la diversité linguistique et culturelle et la diversité biologique.

Pour que la France participe pleinement de ce mouvement, il nous paraît indispensable d’engager une politique soutenant l’ensemble des langues en France. Les langues régionales certes, du basque et du breton au corse et à l’occitan, mais aussi les langues minoritaires, « non-territoriales », des communautés présentes dans notre pays : langues juives, yiddish et judéo-espagnol, rromani, arménien, berbère, arabe dialectal, sans oublier l’ensemble des langues des Départements et Territoires  d’Outre-Mer.

Il est très surprenant que ces langues « non-territoriales » ne soient mentionnées par aucun des candidats à l’élection présidentielle. Il faut pourtant se saisir de l’ensemble de ces réalités linguistiques et culturelles pour être en mesure d’inventer une politique novatrice favorisant la créativité et la paix sociale.

Pour que cela soit possible, il convient d’imaginer des solutions politiques nouvelles.

La modification de la Constitution intervenue en 2008 empêche la mise en œuvre d’une telle politique. L’article 75-1, dans le titre XII relatif aux collectivités territoriales, dispose que « les langues régionales appartiennent au patrimoine de la France ». Cette formule s’inscrit dans une logique de muséification de langues alors qu’il faut au contraire favoriser leur usage vivant. Elle empêche les langues régionales de prendre leur place dans la sphère de la communication sociale. Il est essentiel d’abroger cet article et de mentionner dans la Constitution l’ensemble des langues de France, régionales et « non-territoriales ».

Cela fait, il convient de ratifier la Charte européenne. Mais il faudra aller plus loin et faire voter une loi-cadre de politique linguistique. Cette loi-cadre devra préciser les principes fondamentaux garantissant les droits culturels des citoyens et le développement de la diversité linguistique. Ensuite, des lois et dispositions spécifiques, au niveau national ou régional, assureront la mise en œuvre de ces principes, pour chacune des langues.

Pour que cela soit possible, il faudra se donner les moyens de faire évoluer les mentalités françaises.

La langue est ce qu’il y a de plus intime dans la construction de l’identité, au niveau de l’individu comme au niveau du groupe. La peur du différent nous saisit devant une parole incompréhensible qui nous atteint au plus intime de notre être, dans le désir de communiquer ancré en chacun de nous. La diversité, perçue comme une menace à notre identité, génère des attitudes de rejet et d’hostilité. En France, ces préjugés sont décuplés par une tradition jacobine séculaire qui a inculqué à nos compatriotes la conviction que pour construire l’unité française, il fallait interdire l’usage des langues régionales.

La connaissance permet de maîtriser ces réactions. Connaître la langue de l’Autre, ou du moins être informé de sa réalité et de sa légitimité est sans aucun doute la meilleure façon de préparer un dialogue indispensable à la paix.

Pour atteindre ce but, il faut rallier à cette cause l’opinion publique la plus large. Il ne s’agit pas seulement de développer l’enseignement des langues. Il faut engager des actions d’information et de sensibilisation. Expliquer à tous les enfants de nos écoles ce que sont les langues de France, et les œuvres dont elles ont enrichi le patrimoine culturel de l’humanité. Il est essentiel d’agir en amont, et notamment d’inventer des moyens de développer chez le plus grand nombre une curiosité pour les langues, un désir de langue.

Ce n’est qu’à cette condition que les langues de France auront une chance de retrouver la place qui n’aurait jamais du cesser d’être la leur.

Henri GIORDAN, Directeur de recherche honoraire au CNRS

Président du Forum des Langues de France

Renaud LESCUYER, Délégué général de l’association Europe & Cies

Belkacem LOUNÈS, Conseiller Régional

Président du Comité des langues régionales

Région Rhône-Alpes

Yves PLASSERAUD

Président du Groupement pour les Droits des Minorités

 

Source : MEDIAPART

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