Les nouveaux chiens de garde, de Balbastre et Kergoat, en salles

Publié le par dan29000

 

 chiens de garde  

 

 

 

 

 

 

 

 

Mercredi dernier est sorti dans toutes les bonnes salles, un documentaire qu'il ne faut sous aucun prétexte raté. Un documentaire dans la suite de l'excellent livre de Serge Halimi, "Les nouveaux chiens de gardes", sorti en 1997, et ré-actualisé en 2005. Il était dans la lignée du très fameux essai de Nizan (1932) "Les chiens de garde" où cet auteur inspiré dénonçait la compromission des grands philosophes de son époque qui permettait de garantir au mieux l'idéologie bourgeoise. De nos jours la philosophie, malgré un léger retour durant ces dernières années, a bien moins d'importance que le rouleau-compresseur des médias. Après 1981, les radios dites libres à l'époque, se multiplièrent, depuis quelques années, c'est surtout les chaînes de télévisions qui s'empilent dans nos postes. Pourtant d'une année sur l'autre, et même d'une décennie sur l'autre, d'une chaîne à l'autre, privées ou publiques, les mêmes "spécialistes" de leur spécialité ont un formidable don d'ubiquité, passant d'une radio le matin à une télévision le soir, non sans avoir souvent écrit un petit papier dans un quotidien ou un hebdo. Non seulement leur présence est en boucle, mais plus étonnant, ces petits génies des médias ont tous les droits, et surtout le droit de manipuler l'information, de lui faire dire ce que l'idéologie dominante nous répète à longueur de temps, du genre TINA (There Is No Alternative). Mais sans doute leur privilège le plus surprenant, c'est qu'ils ont le droit, qui semble éternel, de se tromper, encore et encore, comme Alain Minc, grand spécialiste de l'erreur. Pseudo philosophe à la chemise blanche, ou économistes de salon, ils ressassent les messages des gouvernants afin de mieux nous endormir. Parfois on pourrait se demander si le pays manque d'économistes pouvant aligner quelques phrases quand on subit Elie Cohen, trois fois dans la même journée, sur le même sujet, mais sur trois médias différents...

 

 Mais au-delà de ce matraquage en règle, ces bonimenteurs souvent très menteurs, appartiennent, via leurs médias, à une petite poignée de grands groupes capitalistes ayant pour noms, Bouygues, Lagardère, Bolloré, Dassault, Pinault...Et là, il y a un vrai problème de démocratie. Certes ce n'est pas vraiment nouveau. Mais ce film salutaire nous permet une bonne piqure de rappel d'un phénomène primordial. L'information est aujourd'hui plus que jamais un pouvoir, un pouvoir exhorbitant concentré entre quelques mains avides de profit et de désinformation.

 

Mais aucune crainte à avoir en allant voir ce documentaire, aucun ennui à prévoir malgré le sérieux du sujet, car les auteurs, les deux cinéastes et Serge Halimi, le scénariste, ne manquent pas d'humour. Certaines séquences sont à déguster entre amis, fou rire garanti, avec une mention spéciale pour l'inénarrable Jean-Pierre Elkabach qui nous offre un grand moment de cirage de pompes envers son patron Lagardère. Ou encore une formidable illustration de ces débats télévisés où deux adversaires médiatiques sont censés s'affronter (Luc Ferry et Jacques Julliard) mais en réalité se renvoient la balle avec une belle complicité, alors que l'un est de droite, et l'autre de gauche. Enfin on croyait ! Et que dire d'Alain Duhamel, grand "créateur" d'éditoriaux (jusqu'à une dizaine), ou Michel Field, passé de la LCR à la promotion de Casino ou d'Arnaud Lagardère !

 

 Ainsi va ce documentaire, sans un moment de relâchement, avec le souffle d'un pamphlet, où s'alignent les marionnettes de l'information du pouvoir, totalement coupées des concepts de base du journalisme, objectivité et indépendance.Au-delà des compromissions, s'illustre aussi une certaine forme d'arrogance de classe, de l'arrogance de l'argent et du pouvoir, comme Pujadas  demandant avec fermeté à Xavier Mathieu de se calmer !

 

 Heureusement le film permet aussi de savoir que les contre-pouvoirs existent, ils se nomment Monde diplomatique, Acrimed, Fakir ou CQFD, la Télé-libre. Les propos de Frédéric Lordon ou Henri Maler viennent fort heureusement nous donner un peu d'oxygène, au milieu d'une marée noire anxiogène et envahissante.

 

 Beau travail, mal accueilli, on s'en doute, par Le Figaro, Libération ou L'Express...

 Tant mieux.

 Un documentaire à la fois éclairant et divertissant, qu'il ne serait pas inutile de voir en groupe afin d'en discuter à la fin de la projection. Dans tous les cas, ne le ratez pas dans votre ville, cela nous change un peu du petit écran qui nous saoule de plus en plus.

 

Dan29000

 

  Voir le site du film ICI

 

« Les Nouveaux Chiens de Garde »

Un film de Gilles Balbastre et Yannick Kergoat 


Avec Arlette Chabot, Laurence Ferrari, David Pujadas, Alain Duhamel, Jean-Pierre Pernaut, Christine Ockrent, Franz-Olivier Giesbert, Laurent Joffrin, Alain Minc, Bernard-Henri Lévy, Christophe Barbier, Michel Field …
Documentaire – France – 2011 – 104 min  Sortie le 11/01/2012


Scénario : Serge Halimi, Pierre Rimbert, Renaud Lambert, Gilles Balbastre, Yannick Kergoat
Réalisation : Gilles Balbastre, Yannick Kergoat
Production : Jacques Kirsner, Anne-Marie Marsaguet,

 

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  ENTRETIEN AVEC GILLES BALBASTRE /

 

Entretient avec Gilles Balbastre et Yannick Kergoat, réalisateurs du documentaire « Les Nouveaux Chiens de Garde », qui sort ce mercredi au cinéma. 

 

Lire la critique du film sur ce lien.

Après une carrière (courte) de journaliste dans l’audiovisuel, Gilles Balbastre réalise depuis une dizaine d’années des documentaires portant sur l’économie et le monde du travail, dont Le chômage a une histoire (2001), Moulinex, la mécanique du pire (2003), Fortune et infortunes des familles du nord (2008). Par ailleurs, il participe au collectif de critique des médias rassemblé autour des journaux PLPL et Plan B et collabore régulièrement au Monde Diplomatique. Co-auteur de Journaliste au quotidien sous la direction d’Alain Accardo 1995.

Yannick Kergoat poursuit une carrière de monteur de longs métrages. Il collabore notamment avec Rachid Bouchareb (Indigènes 2006), Costa-Gavras (Eden à l’ouest 2008), Cédric Klapisch (Ni pour ni contre (bien au contraire) 2002), Dominique Moll (Harry, un ami qui vous veut du bien, césar meilleur montage 2000), Mathieu Kassovitz (Assassins(s) 1997), Eric Zonca (La vie rêvée des anges 1998) … Il exerce, par ailleurs, une activité militante sur la question de la critique des médias en tant que co-animateur de l’Association Acrimed.

Ils ont répondu à cette interview.

LesGrandesOreilles.com : Serge Halimi a publié Les Nouveaux chiens de garde en 1997, au sortir des grèves de décembre 1995. Le poids des « prescripteurs d’opinions » a-t-il évolué depuis ?

Yannick Kergoat : Pas suffisamment pour qu’on renonce à se battre sur ces questions. Ce qui a changé depuis 1995, c’est la crise de la presse, qui se traduit notamment par des réductions d’effectifs dans de nombreux journaux. Ce qui n’enlève rien à la nécessité de la critique, au contraire. Régulièrement, il faut réarmer le fusil et tirer un nouveau coup de semonce. Entre la première publication des Nouveaux chiens de garde, l’édition complétée de 2005 et le film qui sort aujourd’hui, un vaste travail critique a été mené par des associations comme Acrimed ou des journaux comme Le Plan B. Cette filiation du combat politique sur la question des médias ne s’est jamais interrompue. D’autant que le phénomène médiatique est profondément lié à la politique en général et aux modèles de société dans lesquels on baigne. On ne changera les médias qu’en changeant la société, mais, pour changer la société, il faut aussi se libérer de l’emprise des médias.

Gilles Balbastre : Parmi les journalistes et experts que nous avons ciblés il y a quinze ans, certains ont disparu, remplacés aussitôt par leurs équivalents plus jeunes, mais la plupart sévissent toujours. Les Giesbert, Durand, Ockrent, Attali ou Joffrin sont toujours là. Surtout, l’espace qu’ils occupent s’est élargi avec l’apparition des nouvelles chaînes de la TNT. Les crises – celle de 2008 et celle qui enfle aujourd’hui – n’ont pas abrégé leur mandat à vie. Les éditorialistes et les experts qui prônaient la dérégulation et martelaient la nécessité de la « réforme » ont contribué à entraîner le système dans le mur. Or, non seulement ils n’ont pas été éliminés pour faute grave, mais ils sont encore plus présents. Ils ont eu davantage encore de temps d’antenne pour commenter les crises d’un système dont ils ont tant fait la promotion. La construction du film suit d’assez près le livre de Serge Halimi, mais avec son rythme propre.

LGO: Comment êtes-vous passé du texte à l’image sans vous noyer dans la masse des archives ?

YK : Un film est très différent d’un livre. D’abord, on a fait le choix d’un film de combat, qui ne prétend pas chercher la nuance en toute chose. On ne ment pas au public, on ne lui dit pas qu’en 1 heure 44 le film va brosser tous les aspects de la question des médias. On a fait un film pour réveiller les consciences, pour fournir au spectateur une arme dont il pourra se saisir pour aller lui-même au combat, dans toutes les luttes qui l’occupent, car, à notre sens, la question des médias intéresse toutes les composantes des luttes sociales. La fabrication de ce film nous a pris beaucoup de temps, il a fallu deux ans et demi de travail entre l’écriture de la première version du scénario et le résultat final. Le montage à lui seul a nécessité neuf mois de travail.

GB : Le film est aussi le résultat d’un travail collectif, celui d’une mouvance née du conflit social de 1995 et irriguée par les travaux de Pierre Bourdieu et de Serge Halimi. En quinze ans, ce groupe informel – que l’on retrouve dans PLPL, Le Plan B, Acrimed, Le Monde Diplomatique, Fakir… – a réuni une banque de données extraordinairement vaste. Sans ce méticuleux travail d’archivage, notre film n’aurait pas été possible. Le montage des «débats» télévisés sur LCI entre Luc Ferry et Jacques Julliard, par exemple, nous a été fourni par deux professeurs de français et d’histoire-géo, qui ont scrupuleusement enregistré et démonté chaque séance de bavardages des deux « intellectuels ».

LGO: Comment trier dans une masse d’archives aussi imposante ?

GB : C’était l’une des difficultés majeures du film : soit on en conservait très peu, et l’on nous accusait de manipuler un fonds restreint d’images, soit on en mettait beaucoup, au risque d’ennuyer le spectateur.

YK : C’est la question du « registre de la preuve ». Dans l’écrit, on peut multiplier à l’infini les exemples, les citations, les notes de bas de pages, les annexes. Dans un film, en revanche, la démonstration doit s’accommoder d’une certaine economie pour ne pas alourdir le récit. Il faut trouver une forme qui permette à la fois de convaincre et d’amuser. Pour reprendre l’exemple de Julliard – Ferry, on disposait au départ de douze « débats » différents. De cette masse indigeste ne reste finalement qu’une séquence de 80 secondes, qui fonctionne autant comme un gag que comme une pièce à conviction.

LGO: « Les journalistes, les politiques, les industriels font partie de la même famille », affirme le journaliste Michel Naudy dans le film. De votre côté, vous faites jouer à plein vos propres réseaux. Pour lutter contre un bloc, vous en constituez un autre…

GB : La grande différence, c’est que nous sommes une famille intellectuelle alors qu’ils sont une famille de classes, d’intérêts de classes, de protection d’un groupe social au détriment d’une majorité d’autres. Et les moyens qu’ils possèdent sont sans commune mesure avec les nôtres : c’est le pot de terre contre un missile atomique…

YK : La critique des médias s’inscrit dans un courant de pensée qui n’est pas non plus homogène, on ne pense pas tous de la même manière, on ne fait pas tous les mêmes propositions ni les mêmes diagnostics. C’est quelque chose de vivant, d’animé. Les spectateurs sensibilisés à la question des médias forment le public naturel de notre film, il fallait donc éviter de leur répéter toutes les choses qu’ils savaient déjà ou ne savaient que trop. Mais, parallèlement, il fallait aussi reprendre et élargir un certain nombre de questions-clés. Cet équilibre-là est toujours difficile à trouver.

LGO: Mais comment le « pot de terre » a-t-il pu parvenir à ses fins ?

GB : Ce film est la rencontre du « pot de terre » avec un producteur, Jacques Kirsner, révolté par l’état de délabrement de la presse actuelle. « Je considère que les médias sont un danger pour la démocratie » nous a-t-il dit quand il nous a reçus la première fois. Et c’est lui qui a soutenu ce film, aussi bien financièrement, qu’idéologiquement et moralement. Et sans l’aide de personne. Ni des télévisions – bien évidemment -, ni des commissions sélectives de soutien au cinéma. Tous ont détourné « pudiquement et courageusement » les yeux de ce projet. C’est cette rencontre qui a permis « au pot de terre » de lancer une roquette.

 

 

Source : LES GRANDES OREILLES, suite et fin, ICI

 

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