Lilian Thuram et Mehdi Belhaj Kacem : Dialogue pour lutter contre le racisme et le communautarisme

Publié le par dan29000

Lilian Thuram / Mehdi Belhaj Kacem. Frères d’âmes

 

 

Le pilier de l’équipe de France de football championne du monde 1998 rencontre un philosophe franco-tunisien passionné de ballon rond, autant que de Marx et de Nietzsche. Au-delà d’un partage d’expérience, ils élaborent une tactique intellectuelle pour lutter contre les spectres du racisme et du communautarisme.

 

 


Lilian Thuram

Né en 1972 en Guadeloupe, il a connu une prestigieuse carrière de footballeur. Champion du monde en 1998 et d’Europe en 2000, il dirige aujourd’hui la Fondation Lilian-Thuram, qui intervient notamment en milieu scolaire pour lutter contre le racisme. Auteur de Mes étoiles noires (Seuil, Points Essais, 2011) et d’un Manifeste pour l’égalité (Autrement, 2012), il a aussi été commissaire de l’exposition Exhibitions. L’invention du sauvage, au musée du Quai-Branly en 2O11-2012.

Mehdi Belhaj Kacem

Romancier, essayiste et philosophe franco-tunisien. Né en Tunisie en 1973 de père tunisien et de mère française, il vit en France depuis l’âge de 13 ans. Il est l’auteur de plusieurs romans parus chez Tristram (Cancer, 1994, et Vies et morts d’Irène Lepic, 1996), ainsi que de nombreux essais dont L’Esprit du nihilisme (Fayard, 2009) et Après Badiou (Grasset, 2011). Dernier ouvrage paru : Opera Mundi, t. 1 (Léo Scheer, 2012).

Publié dans

Philosophie magazine numéro 66, février 2013
n°66
17/01/2013

L’un est l’intello du football, celui qui a propulsé avec une surprenante sérénité l’équipe des Zidane, Deschamps et Djorkaeff en finale de la Coupe du monde 1998 et qui aujourd’hui lit Platon et Lao-tseu, écrit des livres, anime une fondation de lutte contre le racisme qui porte son nom et monte des expositions au musée du Quai-Branly sur l’histoire de l’esclavage. L’autre est le plus grand connaisseur du ballon rond parmi les philosophes, un fan de la Juventus de Turin et de Platini, qui ferraille dans ses essais contre le retour du nihilisme, mais voit dans le football la religion d’après la mort de Dieu, la dernière œuvre d’art totale au sens de Wagner. L’un a découvert le racisme personnellement à 9 ans lorsqu’il a débarqué de sa Guadeloupe natale en métropole avec sa mère, venue faire des ménages. L’autre, élevé en Tunisie, dans l’arabe et le Coran, a fait à 13 ans le choix de la France, de la langue et de la philosophie française, avant de découvrir que le racisme le plus pernicieux sévissait dans les hautes sphères intellectuelles. Ils appartiennent à la même génération, celle dont la conscience politique s’est formée entre la chute du mur de Berlin et le 11-Septembre et qui a vu, quatre ans après que l’équipe « black, blanc, beur » a rallumé l’idéal de la fraternité issu de la Révolution de 1789, la France placer au second tour de l’élection présidentielle un certain Jean-Marie Le Pen. Bref, ces deux-là étaient faits pour se rencontrer. Ce qu’on n’imaginait pas cependant, c’est que leur dialogue débouche, au-delà d’un partage d’expérience, sur une réflexion des plus percutantes à propos des deux grands spectres qui hantent notre temps, le racisme et le communautarisme. Face aux discriminations en tous genres qui les visent, les « minorités visibles » sont tentées par le repli communautaire. Face aux accusations répétées de xénophobie, les Français « de souche », comme on les appelle, sont tentés par la réaffirmation de leur identité nationale. Ce sont deux pièges qui se soutiennent l’un l’autre, affirment avec vigueur Lilian Thuram et Mehdi Belhaj Kacem. Seules l’intelligence de l’histoire et la confiance réitérée dans les destins individuels peuvent nous faire échapper à ce duel mortifère. Voilà une belle leçon !

 

Mehdi Belhaj Kacem : Laissez-moi vous dire en deux mots, Lilian Thuram, pourquoi j’ai un réel plaisir à vous rencontrer aujourd’hui. Avant d’être écrivain et philosophe, j’ai d’abord été et je reste un fan absolu de football. Mon club de cœur a toujours été la Juventus de Turin où vous avez évolué, de 2001 à 2006, au moment où elle était à son meilleur niveau depuis l’époque de Platini. On se souvient tous de votre but en demi-finale de la Coupe du monde 1998 à la 70e minute du match contre la Croatie et de la manière dont vous l’avez fêté sur le terrain : assis sur les genoux, le visage posé sur la main, impassible, tel un penseur en pleine méditation. Vous exprimiez ainsi votre propre étonnement de marquer un but décisif, vous le défenseur qui n’en inscriviez jamais. Mais ce geste était en réalité un lapsus. Vous êtes l’intello du football. Avant même d’écrire des livres et de vous engager dans la lutte contre le racisme, vous aviez déjà sur le terrain des positions plus intelligentes que les autres, un charisme et une autorité qui tranchaient. En Italie, où le racisme des stades fait des ravages, cela vous a d’ailleurs permis de vous imposer. Quand vous avez pris votre retraite, L’Équipe a titré en Une : « Monsieur Thuram », et cela traduisait un affect que beaucoup ressentent, moi le premier, face à vous : le respect. Voilà ce qui me plaît, Lilian Thuram, vous êtes quelqu’un qui impose le respect !

 

Lilian Thuram : Vous voulez me faire pleurer, c’est cela ? [Rires]

 

M. B. K. : C’était un peu le but… Non, plus sérieusement, je suis frappé par la continuité de votre positionnement. Comme joueur autant que comme citoyen, sur le terrain comme dans l’espace public, votre responsabilité semble mise en jeu. Mais de façon naturelle.

«L’affirmation de l’individu est essentielle pour échapper au piège communautaire»

Mehdi Belhaj Kacem

L. T. : C’est l’histoire d’une vie. Je suis né aux Antilles. Et je me suis toujours considéré comme pleinement français. Ce n’est que lorsque je suis arrivé dans la région parisienne, à 9 ans, que ma couleur de peau est devenue un problème. Je suis devenu noir à 9 ans, dans le regard des autres. Il y avait à l’époque un dessin animé avec deux vaches, une noire, très stupide, et une blanche, intelligente. Certains de mes camarades m’appelaient « la noiraude ». Ma mère à qui je demandais pourquoi ma couleur de peau était chargée si négativement ne parvenait pas à me répondre. Elle y voyait une fatalité. Heureusement, j’ai rencontré des personnes qui m’ont expliqué la construction politique et économique du racisme. Cela m’a permis de comprendre ma propre histoire. Aujourd’hui je vais dans les écoles, j’essaie de mettre ma notoriété au service de l’éducation. Mais je tente surtout, de façon plus égoïste, de parfaire ma propre éducation. Je suis d’ailleurs curieux de savoir comment la question de l’identité s’est posée pour vous qui êtes un philosophe d’origine tunisienne…

 

M. B. K. : La question s’est posée différemment. Je ne suis pas immédiatement identifiable. Issu d’une famille arabe assez blanche, j’ai les yeux bleus, je suis un intellectuel… Je ne ressemble pas au portrait-robot du beur. Cela, alors même qu’au fond je suis plus arabe que beaucoup de ceux qui sont identifiés comme tel. Je suis né en Tunisie, de père tunisien et de mère française, j’y ai vécu et grandi, j’ai appris l’arabe et le Coran à l’école. Si, même parmi les miens, je ne suis pas identifié en tant qu’arabe, cela tient à un racisme à l’envers, qui a été intégré par tous : pour être considéré comme arabe, il faut avoir les manières d’un beur, il faut surjouer les signes de la différence. Un comique comme Jamel a rencontré le succès sur cette pernicieuse équivoque. Cela dit, j’ai bien été confronté, moi aussi, au racisme quand je suis arrivé en France. Mais un racisme ironique, de second degré. « Alors, comment ça va, sale arabe ? » me disait-on en guise de plaisanterie quand j’avais 13 ans – c’était mon plus proche camarade de classe qui me posait cette question tous les matins. Avec l’âge, l’ironie a pris quelques détours, surtout dans les milieux intellectuels. Je me souviens d’un écrivain qui prenait mille précautions pour critiquer la prose « nerveuse » d’un Arabe furieux qui avait traversé la Méditerranée à la nage… Nous baignons dans une culture de l’ironie obligatoire. Or comme toujours avec l’ironie, le faire semblant finit par devenir vrai. À force de faire semblant d’être raciste, on finit par l’être vraiment ! J’imagine que vous aussi vous avez dû être confronté à ce racisme ironique.

 

L. T. : Bien entendu. Sauf que si quelqu’un me dit, même à la blague, « retourne chez toi ! », cela ne me pose pas de problème. Je suis né aux Antilles. Je n’ai pas les problèmes identitaires de ceux qui ne sont pas reconnus comme français. Cela dit l’humour est très révélateur. Un jour, mon fils m’a raconté une blague qui circulait dans son école et qu’il trouvait très drôle : « Vincent, Éric, Mamadou et Patrick sont en CM2. Qui a le plus grand sexe ? C’est Mamadou. Pourquoi ? Parce qu’il a 15 ans. » C’est une très mauvaise blague qui reconduit les vieux préjugés sur la supposée bêtise des personnes noires. Pour en faire comprendre la portée à mon fils, je lui ai rappelé sa propre histoire : « Marcus, tu te souviens qu’un jour un de tes copains t’a dit que les mathématiques étaient plus dures pour toi. Pourquoi ? » « Oui, m’a-t-il dit, parce que j’étais noir. » La blague de Mamadou revenait exactement à ce qu’il avait vécu. Quand il l’a comprise, elle ne l’a plus fait rire. Sous les blagues, il y a un inconscient collectif très vif. Voilà ce qu’il faut questionner.

 

M. B. K. : Il y a eu des progrès historiques indubitables sur ces questions dans les pays démocratiques. Mais ce qui a été dépassé et donc refoulé persiste sous le mode de l’humour. C’est le seul moyen de faire passer de façon acceptable ces préjugés, à part si l’on appartient au Front national et qu’on a le courage de ses « opinions ». Chez les intellectuels, cela prend des formes plus pernicieuses encore.

 

L. T. : Il est compréhensible que ces blagues existent, même sous un vernis de sophistication. Et il ne s’agit pas de culpabiliser les gens qui les transmettent, mais de prendre une photographie de la société qui permette de comprendre d’où cela vient. L’idée de positionner les personnes de couleur différente sur le même plan d’égalité est une nouveauté toute récente à l’échelle de l’histoire. On ne sort pas du jour au lendemain de cette idéologie qui plaçait les hommes blancs en haut de l’échelle et les non-Blancs en bas. Un jour, entrant dans un bar, le responsable s’adresse à moi : « Monsieur Thuram il y a un homme de couleur qui vous cherchait. — Ah bon ? Un homme de couleur ? Mais il est de quelle couleur ? vert ? jaune ? bleu ? » Il m’a regardé et il est parti sans comprendre. Mais nous avons tous été élevés dans cette idée que le Blanc était homme et les non-Blancs de couleur…

 

M. B. K. : Être noir, n’est-ce pas tout de même une identité ? D’un côté, bien entendu, la couleur est un masque et les races n’existent pas, c’est une évidence. Mais d’un autre, vous luttez, et vous avez raison, pour la reconnaissance de la mémoire de l’esclavage et vous avez publié un très beau livre, Mes étoiles noires, qui entend faire reconnaître la participation des Noirs à l’histoire de l’humanité. La couleur noire est à la fois une construction culturelle à déconstruire et une identité que l’on peut revendiquer avec fierté. Mais il n’est pas toujours facile d’évoluer entre ces deux plans.

 

L. T. : Je ne parle pas pour faire reconnaître les grandeurs et misères de l’histoire noire, car l’histoire noire comme l’histoire blanche n’existe pas. Je lutte pour qu’on prenne conscience que l’on ne naît pas raciste et qu’on peut le devenir, car le racisme est avant tout culturel. Pour la majorité des personnes, l’histoire des populations noires commence par l’esclavage. Est-ce alors étonnant dans ce contexte que certains mettent encore en doute leurs capacités intellectuelles ?

«Ne faudrait-il pas bannir l’idée de ‘grand frère’? Pourquoi certaines personnes auraient-elles besoin de ‘grands frères’?»

Lilian Thuram

M. B. K. : Cela rejoint un geste très répandu dans la philosophie contemporaine qui consiste à faire l’archéologie de notre savoir. Pour des philosophes tels que Nietzsche ou Foucault, il ne s’agit pas de se plonger de manière nostalgique dans un passé révolu mais de remonter le cours du temps pour comprendre notre propre présent.

 

L. T. : Pourquoi ai-je écrit Mes étoiles noires  ? Je voulais qu’à la question « pouvez-vous citer un scientifique noir, un explorateur noir, un pharaon noir ? », tout un chacun puisse donner une réponse. Car la meilleure façon de lutter contre le racisme et l’intolérance, c’est d’enrichir nos connaissances et nos imaginaires. Je n’avais moi-même admiré à l’école que des étoiles blanches. On décrypte souvent ce qui se passe dans la tête des racistes. On se demande moins souvent ce qui se passe dans la tête d’un petit garçon noir qui grandit dans une société qui ne lui renvoie que trop de messages infériorisants et aucun repère intellectuel qui lui ressemble. N’y a-t-il pas là une grande violence ? Peut-il développer le sentiment le plus important pour un être humain, l’estime de soi ?

 

M. B. K. : Cette position archéologique est d’autant plus légitime de votre part que vous n’avez jamais « joué au black ». J’insiste, mais il y a une tendance très dangereuse qui consiste à intégrer le racisme en renvoyant à l’ennemi l’image qu’il demande qu’on lui renvoie.

 

L. T. : Historiquement, seuls ceux qui ont fait ce que l’on attendait d’eux ont été plus facilement acceptés. Dans le spectacle, par exemple, seuls les artistes de couleur noire qui renforçaient les stigmates furent reconnus plus rapidement : c’est Joséphine Baker qui danse nue avec des bananes autour de la taille ou le clown Chocolat [1868-1917, artiste noir français originaire de Cuba] qui se laisse frapper en silence sur scène. Je m’intéresse beaucoup à la société antillaise pour comprendre ma propre famille. Alors qu’elle aurait dû rejeter cette classification par la couleur de peau, elle l’a en réalité intégrée. Pour la génération de ma mère, par exemple, mieux valait se marier avec un homme à la peau claire pour que l’enfant ait la peau « chapée », échappée du noir. Tout cela inconsciemment pour se rapprocher de la soi-disant perfection, l’homme blanc.

 

M. B. K. : Sartre disait que « c’est l’antisémite qui fait le Juif ». Diriez-vous que c’est le raciste qui fait le Noir ?

 

L. T. : Bien sûr. C’est l’homme blanc qui a construit l’infériorité de l’homme noir. C’est l’homme qui a construit l’infériorité de la femme.

 

M. B. K. : Il y a une lettre de Marx à Engels où il s’interroge sur l’origine de la lutte des classes. D’où cela nous est-il venu, se demande-t-il ? En y réfléchissant, il découvre que c’est dans la lutte des races qu’ils ont trouvé cette idée. En décortiquant la lutte des races telle que la voyaient les racistes, ils ont trouvé le phénomène social fondamental de la lutte des classes. Sous le masque de la couleur, le social à l’état pur…

 

L. T. : Il est vrai que les plus pauvres sont toujours les plus stigmatisés, peu importe leur couleur de peau, mais on ne peut pas réduire la problématique liée à la couleur de la peau à un enjeu purement social. Car il y a là quelque chose d’irréductible. Et on ne sort pas intact de siècles de hiérarchisation selon la couleur. Dès lors qu’il y a discriminations, il y a des bénéficiaires. En prendre conscience, pour eux, c’est se préparer à perdre ces avantages. Mais qui veut perdre son avantage ? Souvent, quand je parle de ces questions avec les enfants, je commence par leur demander : « Alors, c’est vrai les enfants, vous êtes donc tous pour que les choses changent et qu’il y ait moins de discrimination et plus de justice. — Oui, oui, répondent-ils tous en chœur. — Bon, alors les garçons, regardons la réalité en face. Nous sommes des hommes, de futurs ministres, patrons, chercheurs, etc. Pour que les choses changent, la moitié va devoir laisser la place aux filles. Vous êtes toujours d’accord pour que les choses changent ? » Tout d’un coup, ils tirent une drôle de tête. Voilà pourquoi c’est si compliqué l’égalité.

 

 

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