Londres : retour sur les émeutes, entretien avec Alain Bertho

Publié le par dan29000

 

Émeutes de Londres : une exaspération mondiale, entretien avec Alain Bertho

Publié le 10 août


Alain Bertho s’était déplacé à Lyon pour y présenter son film « les raisons de la colère » et son travail universitaire sur les émeutes.
Il a répondu à des questions intéressantes de Médiapart sur les émeutes actuelles en Angleterre. L’article étant uniquement accessible sur abonnement, le voici à disposition ici.

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D’autres interviews sont disponible sur le blog Anthropologie du Présent

 

 

 

Des bâti­ments et des véhi­cu­les en feu, des maga­sins van­da­li­sés, des bus cal­ci­nés... Depuis trois jours, les images impres­sion­nan­tes des vio­len­ces urbai­nes de Londres font la une de tous les jour­naux bri­tan­ni­ques.

Les pre­miers trou­bles avaient éclaté samedi 6 août au soir à la suite d’une mani­fes­ta­tion récla­mant « jus­tice » après la mort d’un homme de 29 ans, Mark Duggan, tué jeudi lors d’un échange de tirs avec la police dans le quar­tier nord de Tottenham.
D’abord concen­trées sur ce quar­tier nord de la capi­tale bri­tan­ni­que, les émeutes se sont étendues dans le reste de la ville avant de gagner, dans la nuit de lundi à mardi, les pro­vin­ces de Birmingham (centre), de Liverpool (nord-ouest) et de Bristol (sud-ouest).
À l’issue d’une réu­nion d’urgence, ce mardi 9 août, le Premier minis­tre David Cameron a assuré qu’il met­trait tout en œuvre pour réta­blir l’ordre dans les rues des gran­des villes. Annonçant une aug­men­ta­tion des effec­tifs poli­ciers à Londres (qui pas­se­ront de 6.000 à 16.000), il a également indi­qué que les vacan­ces par­le­men­tai­res seraient inter­rom­pues jeudi pour une séance excep­tion­nelle consa­crée aux émeutes.
Scotland Yard – qui twitte les événements en direct – a annoncé mardi que 334 per­son­nes – dont un garçon de 11 ans – avaient été arrê­tées depuis le début des vio­len­ces, qui ont fait au moins 35 bles­sés parmi les forces de l’ordre et un mort. Un homme de 26 ans, blessé par balle dans une voi­ture lundi soir lors des échauffourées, a en effet suc­combé à ses bles­su­res mardi.

Chercheur et pro­fes­seur d’anthro­po­lo­gie à l’uni­ver­sité Paris 8, Alain Bertho étudie les phé­no­mè­nes émeutiers (voir sa biblio­gra­phie sous l’onglet « Prolonger »). Pour Mediapart, il revient sur la genèse des émeutes bri­tan­ni­ques, mais aussi sur leurs points com­muns avec l’embra­se­ment des ban­lieues fran­çai­ses en 2005, et sur le rôle joué par les nou­vel­les tech­no­lo­gies dans ces révol­tes, à Londres, comme dans le reste du monde.

Les émeutes de Londres s’ins­cri­vent-elles dans un contexte plus géné­ral d’insur­rec­tion ?

Il y a eu, depuis jan­vier et un peu par­tout dans le monde, un petit mil­lier d’événements de gra­vité diverse, qui ont des carac­tè­res com­muns d’affron­te­ments entre les gens, les forces de police et les États. De ce point de vue là, les émeutes de Londres s’ins­cri­vent dans l’air du temps. Elles ont été déclen­chées après la mort d’un jeune, abattu par la police dans des cir­cons­tan­ces obs­cu­res si l’on en croit la presse bri­tan­ni­que. Cet événement est un événement clas­si­que de déclen­che­ment d’affron­te­ments, qui sont des révé­la­teurs ensuite de ten­sions qui n’arri­vent pas à s’expri­mer dans le jeu poli­ti­que tra­di­tion­nel.
Des émeutes après la mort d’un jeune, il y en a déjà eu une petite ving­taine dans le monde depuis le 1er jan­vier 2011. Après, chaque émeute, chaque situa­tion, chaque explo­sion de colère de ce type, a ses carac­té­ris­ti­ques. Cela nous dit des choses qui n’appa­rais­sent pas dans le débat poli­ti­que tra­di­tion­nel.
Les poli­ti­ques de rigueur des États soumis aux dik­tats des mar­chés finan­ciers jouent un rôle dans ces émeutes. Les États, puis­sants ou non, repor­tent les exi­gen­ces bud­gé­tai­res sur les popu­la­tions. A cela s’ajoute la géné­ra­li­sa­tion des poli­ti­ques sécu­ri­tai­res et poli­ciè­res dans le monde entier. C’est une matrice émeutière tout à fait effi­cace. On la trouve par­tout : en Grèce, en Italie, dans les pays afri­cains... C’était également le cas en Tunisie.
La révo­lu­tion tuni­sienne a démarré après le sui­cide d’un jeune qui avait été humi­lié et mal­traité par la police, une fois de plus. Si autant de jeunes se sont sentis concer­nés, c’est que ça ne devait pas être un phé­no­mène isolé. Dans un pays où la cor­rup­tion était telle qu’il était évident qu’on fai­sait payer le capi­ta­lisme finan­cier à la popu­la­tion, tout a fini par explo­ser. Nous sommes devant une matrice mon­diale. Le reste se donne à voir et se déve­loppe dans des cir­cons­tan­ces à chaque fois par­ti­cu­liè­res, natio­na­les.

La perte de légitimité des Etats qui négligent leurs peuples

Les rela­tions entre les forces de l’ordre et la jeu­nesse seraient donc l’une des causes des émeutes bri­tan­ni­ques ?

D’après les témoi­gna­ges sortis dans la presse bri­tan­ni­que, il sem­ble­rait que nous soyons, en Angleterre, dans des phé­no­mè­nes de ten­sions extrê­mes, de vio­len­ces sym­bo­li­ques ou réel­les vis- à-vis des clas­ses popu­lai­res, qui s’appa­ren­tent à la situa­tion fran­çaise. Si des mil­liers et des mil­liers de gens se sen­tent concer­nés par la mort d’un jeune dealer alors qu’eux-mêmes, ne sont pas for­cé­ment dea­lers, c’est que le conten­tieux est très grave et le vécu quo­ti­dien vrai­ment insup­por­ta­ble. De ce point de vue là, la logi­que sécu­ri­taire, qui fait de la police la quin­tes­sence de l’esprit de l’État, semble avoir lieu aussi dans d’autres pays que la France, notam­ment en Grande-Bretagne. Cela finit tou­jours mal. C’est également vrai en Chine, où il y a eu quel­ques émeutes ces der­niè­res semai­nes qui prou­vent que les rap­ports entre la popu­la­tion et la police ne sont pas bons.
Les États, quelle que soit leur cou­leur poli­ti­que, sont aujourd’hui obli­gés de mener des poli­ti­ques d’aus­té­rité. Ils finis­sent par perdre leur légi­ti­mité en négli­geant les inté­rêts de leur peuple. La logi­que sécu­ri­taire, c’est ça : une recher­che de légi­ti­mité dans la peur, dans l’affron­te­ment, dans la ten­sion.

La mani­fes­ta­tion mons­tre du 30 juin der­nier contre la poli­ti­que d’aus­té­rité du gou­ver­ne­ment bri­tan­ni­que peut-elle être inter­pré­tée comme un signe annon­cia­teur des événements actuels ?

Dans les der­niè­res heures de la mani­fes­ta­tion du 30 juin, on pou­vait voir les pré­mis­ses de ce qui se passe aujourd’hui. Cette mani­fes­ta­tion s’est ter­mi­née dans l’affron­te­ment, ce qui est assez excep­tion­nel pour l’Angleterre. De la même façon, je met­trais dans les signes annon­cia­teurs les débor­de­ments des mani­fes­ta­tions étudiantes, et notam­ment la mise à sac du parti conser­va­teur, au prin­temps. On a là, sur dif­fé­rents fronts sociaux, une inca­pa­cité à tenir un dia­lo­gue poli­ti­que de la part du pou­voir – ou une volonté, peut-être, de ne pas le faire – qui conduit les gens à se faire enten­dre autre­ment. Ce qui est pour l’ins­tant un phé­no­mène assez euro­péen et qu’on ne retrouve pas ailleurs, c’est la sépa­ra­tion des choses. Il y a, d’un côté, des étudiants qui se sont affron­tés avec la police pour s’oppo­ser aux réfor­mes uni­ver­si­tai­res bri­tan­ni­ques et, d’un autre, les émeutes de ces trois der­niers jours. Ces deux événements appa­rais­sent encore, sub­jec­ti­ve­ment et poli­ti­que­ment, au Royaume-Uni, comme des phé­no­mè­nes sépa­rés. Ce qui n’était pas le cas en Tunisie, en Égypte ou au Sénégal. Dans ces pays-là, une jonc­tion s’est faite entre la jeu­nesse popu­laire la plus pauvre et la jeu­nesse plus aisée.

L’expression d’une impasse politique de plus en plus flagrante

 

La presse bri­tan­ni­que a rap­pro­ché les émeutes actuel­les de celles sur­ve­nues dans le même quar­tier de Tottenham en octo­bre 1985. Cela est-il jus­ti­fié ?

Je pense que nous sommes dans une nou­velle période. Même si les événements sont loca­li­sés au même endroit, ce ne sont pas les mêmes acteurs. Par ailleurs, nous sommes dans un contexte de rigueur qui n’est pas exac­te­ment le même qu’à l’époque, dans la mesure où il y a 20-25 ans, nous pou­vions encore penser que la situa­tion résul­tait du choix déli­béré d’une poli­ti­que natio­nale et de Madame Thatcher en par­ti­cu­lier. Aujourd’hui, ce ne sont même plus les États qui déci­dent, ce sont les agen­ces de nota­tion. L’impasse poli­ti­que est encore plus fla­grante. Certes, il doit y avoir des points com­muns entre les deux phé­no­mè­nes émeutiers, mais mon hypo­thèse est plutôt que nous sommes dans autre chose.

Un autre rap­pro­che­ment iné­vi­ta­ble : les émeutes fran­çai­ses de 2005. Qu’ont de commun les événements bri­tan­ni­ques et l’embra­se­ment des ban­lieues de l’Hexagone ?

Les émeutes de Londres sont plus orga­ni­sées que celles de 2005 en France. Et les acteurs sont plus âgés. Les mou­ve­ments bri­tan­ni­ques sem­blent rece­voir l’assen­ti­ment tacite d’une bonne partie de la popu­la­tion qui n’y par­ti­cipe pas, mais qui n’y est pas for­cé­ment oppo­sée. J’ai entendu ce matin à la télé­vi­sion un habi­tant du quar­tier qui disait : « Plutôt que de s’en pren­dre au petit com­merce, ils feraient mieux de s’en pren­dre aux com­mis­sa­riats. » C’est quand même une façon assez curieuse de s’oppo­ser à l’émeute. En 2005, en France, c’était plus clivé. Dans les quar­tiers où des voi­tu­res brû­laient, les gens n’étaient pas for­cé­ment scan­da­li­sés par ce qu’il se pas­sait, mais c’était très loca­lisé. À Londres, il semble que le phé­no­mène est plus large.
Il y a un phé­no­mène qui com­mence à res­sem­bler à ce qui s’est passé en France : l’exten­sion géo­gra­phi­que. Il faudra le regar­der de près pour voir s’il se pro­longe ou non dans les jours qui vien­nent. L’émeute com­mence par le quar­tier concerné, puis s’étend dans d’autres quar­tiers de Londres, avant de gagner Birmingham, Bristol... Le mode opé­ra­toire des émeutes bri­tan­ni­ques est beau­coup plus vio­lent et plus expli­cite que celui des événements fran­çais. En 2005, il y a eu rela­ti­ve­ment peu de pilla­ges, d’incen­dies et d’affron­te­ments directs avec la police par rap­port à la durée des choses. A Londres, nous sommes passés dans autre chose. A l’exas­pé­ra­tion que l’on retrouve sous toutes les lati­tu­des, due à l’atti­tude des forces de police vis-à-vis des clas­ses popu­lai­res et des jeunes en par­ti­cu­lier, s’est gref­fée une exas­pé­ra­tion sur les poli­ti­ques de rigueur et sur l’exten­sion sans fin des iné­ga­li­tés socia­les, y com­pris dans les pays les plus déve­lop­pés. Là, on a visi­ble­ment les deux phé­no­mè­nes. On sent que la mar­mite bouillait depuis long­temps et que l’on a juste enlevé le cou­ver­cle.
Les pilla­ges sont également très par­lants. J’ai assisté en 2005 à la des­truc­tion des vitri­nes d’un centre com­mer­cial de Saint-Denis : pas une chaus­sette n’avait dis­paru de la vitrine. L’acte mon­trait que l’on mar­quait le ter­ri­toire en cas­sant des choses, en prou­vant qu’on était là, mais il n’y avait pas de pilla­ges. Le fait d’aller pren­dre des choses, de se servir au fond en pio­chant dans tout ce qui est inter­dit d’habi­tude faute d’argent, cela dit des choses sup­plé­men­tai­res. La ques­tion des iné­ga­li­tés socia­les, des poli­ti­ques de rigueur, est plus pré­sente dans la sub­jec­ti­vité des émeutes de Londres qu’elle ne l’était en 2005 en France.

Si la police attaque, les jeunes répondent

Comment expli­quer que cer­tains mou­ve­ments, comme celui des « indi­gnés » espa­gnols, res­tent paci­fi­ques, tandis que d’autres se muent en vio­len­ces urbai­nes, comme à Londres ?

Les mou­ve­ments paci­fi­ques comme ceux des « indi­gnés » espa­gnols sont un phé­no­mène nou­veau. On retrouve les ten­ta­tions de mani­fes­ta­tions paci­fi­ques du début du mou­ve­ment alter­mon­dia­liste, mais ces der­niè­res se sont assez vite ter­mi­nées en émeutes.
Ce n’est pas assuré que le mou­ve­ment espa­gnol reste paci­fi­que. Ce qu’il s’est passé cet été prouve que la pos­si­bi­lité d’affron­te­ment reste là. Il y a eu des heurts à chaque fois que l’État a décidé d’évacuer soit la place de la Catalogne à Barcelone, soit la place de la Puerta del Sol à Madrid, soit n’importe quelle autre place dans les peti­tes villes espa­gno­les où la mobi­li­sa­tion avait eu lieu. Il ne s’agit pas d’un prin­cipe absolu : si la police atta­que, les jeunes répon­dent.

Les nou­vel­les tech­no­lo­gies, et notam­ment la mes­sa­ge­rie BlackBerry (BBM), sem­blent jouer un rôle majeur dans l’orga­ni­sa­tion des émeutes bri­tan­ni­ques... Les émeutes évoluent avec les nou­vel­les tech­no­lo­gies, quel que soit le type d’émeutes. On l’a d’ailleurs vu pour le prin­temps arabe... La police de Philadelphie, aux États-Unis, se préoc­cupe de cette ques­tion depuis au moins deux ans, en se pen­chant sur les rap­ports entre l’usage de Twitter et les raz­zias col­lec­ti­ves dans les super­mar­chés de la ville.
Les réseaux sociaux sont des outils d’orga­ni­sa­tion extrê­me­ment sou­ples, non hié­rar­chi­ques, non dis­cur­sifs, qui per­met­tent de coor­don­ner un acte en temps réel. La pro­pa­ga­tion des émeutes, par contre, relève de la sub­jec­ti­vité. Elle est dans la colère, dans l’exas­pé­ra­tion. Il ne faut pas pren­dre l’outil pour la cause. Si l’outil est tout à fait adapté à ces formes de mobi­li­sa­tions, la déci­sion d’aller se mettre en danger est de l’ordre de la psy­cho­lo­gie, de la sub­jec­ti­vité, de l’arbi­traire per­son­nel. Cela n’a pas grand-chose à voir avec les tech­no­lo­gies.

Comment envi­sa­gez-vous l’évolution des événements en Grande-Bretagne ?

Il y a deux évolutions pos­si­bles : soit les choses s’enkys­tent dans les endroits où ça a déjà éclaté et ça finit par dis­pa­raî­tre d’ici quel­ques jours, soit ça conti­nue à s’étendre. S’il y a un main­tien du cycle émeutier, c’est for­cé­ment dans l’exten­sion géo­gra­phi­que.
À chaque fois qu’il y a eu des phé­no­mè­nes de cette ampleur – en France en 2005, en Grèce en 2008 –, on ne sait pas pour­quoi ça s’arrête. C’est très dif­fi­cile à pré­voir, comme il est très dif­fi­cile de pré­voir quand les émeutes éclatent. On peut tou­jours évoquer des causes struc­tu­rel­les, mais on ne se sait pas pour­quoi les événements se déclen­chent à un moment précis, pour­quoi c’est ce jeune là qui va déclen­cher la colère plutôt qu’un autre.

P.-S.

Alain Bertho est anthropologue à l’université Paris VIII. Ses recherches s’articulent depuis vingt ans autour de la crise du politique et de l’Etat, et ont comme principale problématique la question de la banlieue et de l’émeute. Il anime le blog anthropologie du présent qui relaie et analyse les émeutes dans le monde entier. Il est l’auteur -entre autres écrits- des ouvrages « Le temps des émeutes » (Ed. Bayard, 2009) et « Nous autres, nous-mêmes » (Le Croquant, 2007).
Lire aussi une interview sur le site d’Alternative Libertaire.

Lire aussi notre article sur  le livre d'ALAIN BERTHO : le temps des émeutes, ICI

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