Louise Michel la rebelle, en salles : interview de Solveig Anspach

Publié le par dan29000

LOUISE

Dans son édition du 25 mars, Le Monde libertaire, hebdomadaire de la Fédération anarchiste, a publié une interview de Solveig Anspach, la réalisatrice du film Louise Michel la rebelle qui, après une diffusion sur France 3, sortira dans les salles le 7 avril.

Pour tourner le premier long métrage consacré à cette figure légendaire du féminisme et de l’anarchisme, Solveig Anspach a zoomé sur les années 1871-1880, période où, après l’écrasement de la Commune de Paris, Louise Michel fut déportée en Nouvelle-Calédonie.
Le Monde libertaire : Comment est né ce film ?

Solveig Anspach : Ce film est né d’un scénario écrit par Jacques Kirsner, mais le film ne s’était jamais monté. Entre-temps, il a vu Haut les cœurs et d’autres films que j’ai faits. Il m’a fait lire le scénario. Je n’ai jamais fait de téléfilm avant, jamais fait de film historique et, en plus, je ne connaissais pas très bien l’histoire de Louise Michel ou de la Commune. Le scénario était très différent de ce qu’on a tourné. Il y avait des choses qui ne me parlaient pas forcément et, surtout, il était construit avec des choses qui se passaient à Paris et des choses qui se passaient à Nouméa. Comme un montage parallèle. Quand je l’ai lu, je me suis dit que l’histoire de cette femme était ultra passionnante, la Nouvelle-Calédonie, ça a l’air génial. Ça me faisait au moins deux bonnes raisons de travailler sur ce scénario. J’avais besoin de le réécrire pour me le réapproprier. Je l’ai travaillé avec mon co-scénariste, Jean-Luc Gaget. Pendant plusieurs mois, on a relu tous les écrits de Louise Michel sur la Commune. On est arrivé à une première version et, là, le producteur nous a envoyés, heureusement, en Nouvelle-Calédonie où nous avons eu accès aux archives de Nouméa et à des textes manuscrits, des dessins qu’elle avait faits, des partitions de musique qu’elle avait composée… Et, surtout, on a eu accès à d’autres journaux faits par des déportés qui la côtoyaient. Et ça, c’était passionnant parce qu’on avait un autre point de vue que le sien et ils parlaient d’elle au quotidien. Ces journaux étaient ceux de Malato, notamment. Là-bas, on a aussi rencontré des Kanaks, on a discuté. C’est pratiquement la première fiction tournée en Nouvelle-Calédonie, et c’est la première fiction qui met en scène l’histoire des Kanaks et qui les fait jouer.

Le Monde libertaire : Avez-vous relevé des traces de la présence de Louise Michel là-bas ?

Solveig Anspach : En fait, non. Les Kanaks avec qui je parlais ne savaient rien d’elle. Les Kanaks ont leur histoire, elle est déjà énorme. Mais, même là-bas, il n’y a pas de rue portant son nom. Avec ce film, maintenant, on sait qui elle est. Parce que ce fut un énorme tournage, on en a énormément parlé. C’est une île de 300 000 habitants, comme dans mon pays d’origine d’ailleurs, l’Islande. Alors tout se sait et s’apprend très vite. Pour qu’ils jouent dans le film, j’ai expliqué aux Kanaks qui elle était. En leur disant que c’était quelqu’un qui avait compté au moment de la rébellion kanake, une des rares déportées de la Commune qui était d’accord avec cette rébellion. Ils étaient moins de dix en fait. C’est incroyable. La plupart des déportés de la Commune étaient contre cette rébellion. Elle s’est donc engagée moralement et intellectuellement auprès de cette lutte. Mais il s’est dit des choses fausses. Elle n’a pas combattu avec les Kanaks, elle ne leur a pas appris la révolution, et c’est même un peu prétentieux de penser cela. Les Kanaks n’ont pas eu besoin des métropolitains pour apprendre cela. En fait, il y avait deux choses que l’on ignorait avec Jean-Luc Gaget, sur lesquelles on avait construit le scénario au départ et on s’est fourvoyé. Heureusement qu’on est allé là-bas.

Le Monde libertaire : Quelles choses ?

Solveig Anspach : Premièrement, on a lu et cru que Louise Michel leur avait appris la révolte et qu’elle avait été au bagne. On avait donc construit quelque chose comme Papillon, c’est-à-dire Louise Michel avec des chaînes aux pieds. En réalité, il y avait le bagne pour les déportés de droit commun et il y avait un camp de déportés politiques. Ils n’étaient pas frappés ou malmenés, mais ils étaient enfermés dans un espace. Ils n’avaient pas le droit d’en sortir.

Le Monde libertaire : C’est donc un film historique ?

Solveig Anspach : Il n’y a pas eu de grand film sur Louise Michel donc j’ai quelque part une responsabilité. On ne peut pas faire n’importe quoi. Ensuite, tant qu’il n’y aura pas un autre film sur elle, ce personnage, en Nouvelle-Calédonie, ce sera celui que Sylvie Testud, Jean-Luc Gaget et moi avons proposé. C’est une fiction, mais on a essayé d’inventer en se posant des questions du genre : « Est-ce que ce que nous avons tourné aujourd’hui lui irait ? » J’ai énormément d’estime pour cette femme, je ne voudrais pas qu’elle ait honte de ce que nous avons mis dans le film. C’est une interprétation, un portrait, comme une peinture. Nous voulions montrer qu’elle était humaine, avec ses moments d’abattements aussi, les moments où elle énervait tout le monde, comme nous quoi ! Sylvie Testud était comme moi. Elle ne connaissait pas bien le personnage. Elle a donc fait un travail de documentation de son côté, et ce fut une chance. On avait une ou deux photos, ses écrits, sa correspondance, mais évidemment pas de films d’archives. Il ne s’agissait pas de copier quelqu’un, mais de l’interpréter, de l’inventer, et je pense que c’est plus fort et plus intéressant d’un point de vue cinématographique.

Le Monde libertaire : Le film est d’abord passé à la télévision et va sortir au cinéma.

Solveig Anspach : Le film sortira en salles le 7 avril et l’idée ce n’est pas de faire une sortie avec des centaines de copies, mais de pouvoir faire des projections qui seraient suivies de débats avec le public, pas forcément avec moi, mais avec des associations, des associations kanakes, des mouvements féministes, anarchistes, etc. Mais qu’il y ait des discussions parce qu’on trouve qu’il n’y a pas assez de discussions autour de la Commune qui fut quand même un mouvement extrêmement fort et intéressant. Et on en parle très peu.

(entretien accordé au Monde libertaire le 9 février 2010 et publié ici avec l’accord du comité de rédaction de l’hebdomadaire anarchiste)

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