Lyon : les livres, ma passion, ma perte, par Isabelle Maillot, libraire

Publié le par dan29000

Les livres, ma passion, ma perte


Par ISABELLE MAILLOT Libraire à Lyon depuis 2005


J’ai créé à Lyon une librairie spécialisée dans la musique en 2005. Ceux qui la connaissent - des professionnels et musiciens du monde entier - la disent unique en France et en Europe. Un choix de vie «à mi-parcours» longuement mûri, après une première partie de carrière dans l’informatique scientifique. La librairie est ouverte cinquante heures par semaine et ne ferme que deux semaines début août. Nous sommes deux : une salariée et moi-même. Depuis sept ans, j’y travaille 80 à 90 heures par semaine, 49 semaines par an, avec au mieux un dimanche de pause par mois. A l’automne 2010, j’ai enchaîné 59 jours sans une seule demi-journée de repos. Depuis sept ans, faute de moyens pour sous-traiter, je gère seule ma comptabilité pour 400 fournisseurs, presque l’équivalent d’un plein-temps, effectué la nuit et le dimanche. Nous avons organisé des centaines de rencontres à la librairie, parfois pour «personne» (ce qu’aucun libraire n’avoue jamais, trop d’offre tue l’offre, surtout quand elle est gratuite !). Et, plusieurs fois par mois, je m’en vais après la fermeture tenter de vendre livres et disques lors de concerts.

Nous participons chaque année à trois grands salons et deux festivals dans la région : un salon, c’est des heures de préparation, des commandes, des tonnes de livres à porter à bout de bras, les nocturnes du samedi, le dimanche soir sur les rotules et le lundi matin au travail pour une nouvelle semaine ! Nous approvisionnons aussi la boutique de l’Auditorium : gestion des stocks à l’aiguille deux fois par mois, compte tenu du fait qu’on achète et paie tous les livres avant d’espérer les vendre. Et, bien sûr, au quotidien, il faut : trouver l’argent pour passer les fins de mois avec une trésorerie toujours brûlante, chercher les bouquins introuvables pour les clients, faire le livreur dans les collectivités (un bibliothécaire ne se déplace pas : le contrat de marché exige qu’on le livre sur son bureau !), communiquer sur les animations et les parutions, alimenter un blog, passer des heures à éplucher les sites d’éditeurs (avec plus de 1 000 éditeurs parfois très confidentiels dans les rayons, si je ne vais pas chercher l’information, elle n’arrive pas seule !). Depuis sept ans, mon existence n’est que travail, sans un sou pour manger décemment, quatre hivers consécutifs sans chauffage, une épaule détruite sans possibilité de la faire soigner, plus aucune vie sociale. La famille le jour de Noël (dans quel état !) et pour la fête des Mères. Combien sommes-nous à «vivre» ainsi, esclaves de fournisseurs qui nous imposent des conditions qu’aucun contrôleur du travail ne tolérerait !

La prochaine hausse de la TVA sur les livres ne fait donc qu’alimenter la colère qui mijote en moi depuis les dernières Rencontres nationales de la librairie. Les 15 et 16 mai, à Lyon, 450 libraires venus de toute la France ont fait le point sur leur état et leur avenir. Diffuseurs, distributeurs, éditeurs, élus, ministre de la Culture et autres acteurs des pouvoirs publics nous ont répété, la main sur le cœur, leur attachement à la librairie indépendante, à son importance culturelle et sociale dans la cité, à son rôle clé pour la diffusion des savoirs et de la pensée, et blablabla, et blablabla. On riait tant c’était gros. Puis on a ri jaune, en voyant écrit noir sur blanc ce que nous savions déjà : dans quelques mois, beaucoup d’entre nous seraient morts.

Le cabinet Xerfi, mandaté par le ministère de la Culture, nous a présenté le résultat d’une étude économique sur la librairie indépendante entre 2003 et 2011. Quelques chiffres édifiants : la marge commerciale des libraires a augmenté de 1% en sept ans alors que, dans le même temps, les charges ont augmenté de 16% et la part de marché baissé de 4%. Conséquence, le résultat net moyen de nos entreprises est en chute libre : 0,3% du chiffre d’affaires, soit quelques centaines d’euros pour la majorité d’entre nous. Autant dire que, depuis, la seule hausse du prix du gazole nous a tous mis dans le rouge. Et le nouveau coup de boutoir que représente la hausse de la TVA ne fera qu’accélérer la destruction du réseau de librairies indépendantes. Amen.

Mais de qui se moquent nos fournisseurs quand ils répètent à l’envi tenir à nos structures ! Qu’on comprenne bien : depuis la loi Lang, le prix de vente TTC d’un livre est fixé par l’éditeur. Les libraires travaillent et vivent avec la remise qu’on leur octroie sur ce prix, marge qui sert à payer nos loyers, nos emprunts, les salaires de smicards de nos salariés, l’eau, l’électricité, les impôts, les 9% de rabais sur chaque livre vendu à une bibliothèque, et aussi les 6% de taxe à la Sofia (la Sacem des livres pour faire court), le papier cadeau exigé comme un dû notamment à Noël, la fidélité de 5%, et le vol contre lequel nous ne sommes pas assurés ! Si la majorité des gérants de petites librairies sauvent leur exercice d’année en année, c’est parce qu’ils ne se paient pas !

La discrète évocation de notre quotidien attire systématiquement la même réflexion : «D’accord, ça a l’air dur, mais vous êtes passionnés !» Franchement, la passion a bon dos. Et je trouve cher payé l’engagement sans limite consenti depuis des années pour défendre des livres, quand les intermédiaires de la chaîne nous maintiennent dans une misère intolérable. De leur côté, élus et politiques ne tarissent pas d’une hypocrisie sans bornes pour répéter leur attachement à nos librairies et l’importance qu’elles revêtent dans le «tissu culturel et social». Après avoir lancé un vibrant «la politique du livre est un atout formidable pour la France», Valérie Pécresse expliquait sans rire le 11 décembre sur Europe 1 que les librairies n’avaient qu’à écouler leur stock en deux mois pour ne pas être gênés par la hausse de la TVA. Sait-on au gouvernement ce qu’est un stock de librairie ? Nous ne vendons pas des «salades», nous vendons des livres ! Dont certains, contenant des textes vieux de deux mille ans, sont dans nos rayons depuis deux, trois ou quatre ans et doivent y être, quel que soit le temps nécessaire pour que quelqu’un décide de les acheter et de les lire ! Cela s’appelle l’accès à la culture. On pourrait espérer qu’à Lyon, la municipalité de gauche tienne un tout autre discours. Las… J’ai eu la folie - semble-t-il - d’installer ma librairie en 2005 dans un beau local situé à moins de cent pas de l’Opéra et du musée des Beaux-Arts. Ce qui ne manquait pas de logique. Le «pas de chance», c’est que notre rue est envahie de travaux - pour des locaux publics - ininterrompus depuis quatre ans. Leur ampleur a entraîné en 2011 une perte de chiffre d’affaires catastrophique, les clients ne pouvant souvent pas accéder à la librairie. Réponse de la municipalité à mes demandes d’indemnisation du préjudice subi : «Personne ne vous a demandé de vous installer là.» Sous prétexte d’entreprises privées (et si peu lucratives !), nous sommes privées de ce qui soutient la culture publique et exclues de facto des dispositifs de subventions culturelles et de mécénat. Pour cette raison aussi, la simple mention de nos librairies est exclue des outils de communication officiels de la ville et des arrondissements. Quel non-sens !

Bien sûr, je ne gomme pas les moments de bonheur : les échanges inoubliables avec des inconnus qui passent la porte par hasard, les clients qui prêtent de l’argent gratuitement «parce que ce que [vous faites] est essentiel». Et surtout, la réalisation des rêves les plus fous, ceux-là mêmes qui avaient motivé la création de cette librairie : je voulais recevoir Patricia Barber [auteur-compositeur-interprète de jazz américaine, ndlr] et elle est venue. Elle, mes artistes préférés, mes auteurs de chevet : des rêves de petite fille qui ont pris chair et sens. J’ai tout donné et tout perdu probablement dans cette boîte, mais quelle que soit la suite, il me restera ça.

La prochaine hausse de la TVA aura des conséquences catastrophiques pour nous. Mais personne ne pourra nous reprocher de ne pas avoir alerté. Quand on aura tous baissé le rideau, cela fera quelques milliers de libraires chômeurs mais bien plus de gens, dont l’emploi et le salaire dépendent de notre existence.

Quand les clients achètent sur Internet un livre qu’ils trouveraient au même prix en bas de chez eux, ils participent à notre mise à mort. Ils tuent surtout une bonne partie de la vie intellectuelle de notre société. La fin de la librairie indépendante, c’est la fin de centaines de maisons d’édition qui publient des pensées et des écrits essentiels. Le jour où ces éditeurs n’auront plus qu’Internet et ses méthodes de cow-boy pour diffuser leurs livres, il sera trop tard.

Qui, parmi nous, n’a pas commandé un livre sur Internet en 2011 ? Difficile de nier, dans notre société de gens pressés, le temps et l’énergie ainsi gagnés. Mais nous devons prendre conscience des graves conséquences sociales et culturelles de ce geste sur le réseau des librairies indépendantes. Des conséquences amplifiées par la hausse à venir de la TVA sur le livre. En décidant de faire passer celle-ci de 5,5% à 7% début 2012, le gouvernement donne le coup de grâce à un secteur déjà laminé par la vente en ligne, la multiplication des grandes enseignes et l’essor des tablettes. Certes, le Sénat vient de rejeter cette hausse de la TVA mais l’Assemblée nationale, jeudi, devrait l’adopter. Et même si les libraires se voient allouer un délai de deux mois pour l’appliquer, pas sûr que beaucoup y résistent si l’on en croit ces deux témoignages. A.S.

 

 

Source : libération

Publié dans lectures

Commenter cet article