Lyon, Nuits de Fourvière : La salle d'attente, de Krystian Lupa

Publié le par dan29000

 

« La Salle d'attente » de Krystian Lupa, un spectacle majeur

La Salle d'attente (Mario Del Curto).

N'attendons pas une ligne de plus pour dire que « La Salle d'attente » que signe le metteur en en scène polonais Krystian Lupa accompagné de jeunes acteurs de langue française, est son spectacle le plus radical à ce jour. D'une bouleversante noirceur. Et d'une sidérante intensité balafrée. Ce spectacle est un miracle.

Le credo du travail avec les jeunes acteurs

Plus les cheveux blanchissent sous son fol harnais, à 67 ans et des poussières, plus Lupa fait preuve d'une liberté gamine faite de risque et d'impertinence, et d'une volonté de frayer avec l'inconnu que l'on croyait réservées à la jeunesse.

Et il n'aime rien tant, à l'école théâtrale de Cracovie et ailleurs, que travailler avec de jeunes acteurs en devenir, chez qui l'être n'a pas encore été corseté derrière le paravent du paraître. Parfois un spectacle nous attend au tournant. Ce fut le cas avec sa première version des « Frères Karamazov », et ça l'est avec « La Salle d'attente ».

Ruf : l'itinéraire d'un jeune metteur en scène

Sa genèse mérite d'être contée. Tout commence lorsque Jean-Yves Ruf fait partie des jeunes metteurs en scène de l'Ecole nomade de la mise en scène, aujourd'hui hélas tombée en ruines, que sa directrice-fondatrice Josyane Horville envoie à Cracovie pour un stage de longue durée auprès de Krystian Lupa. Aucun n'en reviendra indemne.

Quand Ruf prend la direction de l'Ecole de la manufacture à Lausanne et en fait une école théâtrale de premier plan, il invite Krystian Lupa, dont les élèves ignorent tout ou presque. C'est pourquoi Ruf me propose à l'époque de dialoguer devant eux avec Krystian Lupa, dialogue qui se poursuivra au Centre Culturel Suisse de Paris (CCF). Les deux entretiens sont en ligne sur le site.

La complicité entre Lupa, Ruf et Gonzalès

Venu en voisin, René Gonzalès, directeur du théâtre de Vidy-Lausanne, fait la connaissance de Lupa. Le courant passe. Il voit « Factory 2 », autour de la tribu d'Andy Warhol, et « Marilyn ». Gonzalès propose alors à Lupa de venir monter un spectacle à Vidy avec de jeunes acteurs sortis d'écoles suisses et françaises. Mis en confiance par son expérience à la Manufacture, Lupa dit oui.

Le metteur en scène polonais s'entoure de proches collaborateurs, dont Jean-Yves Ruf, et de traducteurs, bien qu'il comprenne de mieux en mieux le français. Il voit beaucoup de jeunes prétendants, les fait travailler à sa manière (écriture d'un monologue intérieur, improvisation) et choisit une quinzaine d'élus dont la vie va être à jamais marquée par cette expérience hors du commun et, pour eux, fondatrice qu'est « La Salle d'attente ».

Une pièce qui ne fait pas l'unanimité

Le spectacle vient donc d'être créé au théâtre de Vidy Lausanne. On l'attend aux Nuits de Fourvière à Lyon, il sera la saison prochaine au Théâtre de la colline à Paris, et ailleurs (Grenoble, Châteauroux, Perpignan, Béziers). Mais pas à Bordeaux et encore moins à Strasbourg, alors que plusieurs acteurs sortent des écoles théâtrales de ces deux villes. Comprenne qui pourra.

Nulle part « La Salle d'attente » n'a fait et ne fera l'unanimité. Pas seulement à cause des scène trashs de la pièce (shoots, tournage porno, planque de came dans le vagin, etc.) mais d'abord en raison du renversement théâtral opéré par Lupa. Ne serait-ce que dans la dilatation tendue du temps, de sa méfiance innée de toute théâtralité assimilée à une fausseté. Au demeurant, Lupa fait rarement l'unanimité (et c'est tant mieux) : il suffit de lire les imbécillités qui ont pu être écrites sur « Marilyn ».

Une traversée de « Catégorie 3.1 » de Lars Norén

La Salle d'attente (Mario Del Curto).

Le spectacle est « librement » inspiré de la pièce la plus longue et la plus acide du suédois Lars Norén : « Catégorie 3.1 ».

En préambule à la traduction de Katrin Ahlgren et Jacques Serena publiée chez l'Arche, il est précisé :

« Sous le terme “Personkrets 3 : 1”, l'administration de la ville de Stockholm désigne ceux qui vivent dans la marge. »

Des marginaux donc, des « désintégrés » dit plus justement Lupa.

Des petites scènes, des « micro-actions », et l'attente

La pièce ne développe aucune intrigue durable mais un univers fait de micros-actions : la première scène donne à voir un couple dont la femme – éternelle servante – pique son compagnon à l'héroïne puis se pique, scène récurrente de la pièce, sur fond d'inaction généralisée. Ou plutôt d'attente, préfère dire Lupa, d'où le titre. Une attente sans but notoire.

Attendre que quelque chose arrive ou que la mort vienne mettre y fin. Même dans ce parking abandonné, où l'échappée d'un hôpital psychiatrique croise un directeur de société (joué ici par une femme) qui a envoyé tout balancer au milieu d'un parterre de junkies et d'alcoolos, l'attente est le vestibule d'un espoir, si mince soit-il.

Un spectacle raccourci de huit à trois heures

Lors de la création en langue française par Jean-Louis Martinelli, la pièce était jouée, me semble-t-il, dans son intégralité et le spectacle durait huit heures. Cette durée n'est pas pour effrayer Lupa, huit heures c'est à peu près la durée de sa version des « Somnambules » de Hermann Broch, premier spectacle à venir naguère à Paris au théâtre de l'Odéon.

Mais il a choisi de couper, de gommer certains personnages, de déplacer certains fragments, et de ne pas tenir compte des propositions scéniques que Lars Norén inscrit dans sa pièce, si bien que le spectacle dure moins de trois heures. J » y vois plusieurs raisons :

  • La très bavarde pièce de Lars Norén est souvent référentielle et évoque la vie suédoise, le contexte culturel local. En biffant tous ces passages, qui vieillissent mal, Lupa condense la pièce et donne aux personnages une dimension plus nue, voire beckettienne,
  • Si Lupa a coupé bon nombre de personnages de la pièce, c'est qu'il avait le souci que les individualités solitaires ou binaires choisies forment aussi une concentration d'individus, un groupe ou un fantasme de groupe, une bande malgré tout. Le filet d'espoir est d'abord là,
  • Enfin, Lupa disposait un temps de répétitions limité : deux mois. C'est le temps habituel accordé aux productions européennes, finances obligent, mais en Pologne où les acteurs appartiennent à des troupes permanentes, Lupa répète bien plus longtemps. La durée de « La Salle d'attente » est donc en partie proportionnelle au temps de répétitions.

Un lieu familier : « une grande pièce vide »

A la première page de « Carégorie 3.1 », le metteur en scène polonais trouve chez le suédois un espace qui lui est familier. « Une grande pièce vide » écrit l'auteur qui précise :

« parfois on peut se croire sur un quai de métro, souterrain et désert

un parking à étages en plein centre-ville promis à la démolition. »

Je n'avais pas relu la pièce avant de voir le spectacle. L'espace indéfini comme Lupa les aime, où s'inscrit « la Salle d'attente », convoque toutes ces images.

Un groupe d'acteurs au travail

Ayant réuni ces quinze jeunes acteurs, qui pour la plupart ne se connaissaient pas entre eux, Lupa, on le pressent, s'est d'abord attaché à ce que qu'ils forment un groupe. Non une distribution : la distribution des rôles est venue du travail.

Longs moments passés à la table, improvisations face à une caméra vidéo, dont il reste des traces dans le spectacle via deux écrans, essais de personnages… Dans le spectacle, deux scènes à deux reviennent interprétées de façons fort différentes, exactement comme dans la vie : face à une même situation, deux couples ne réagiront pas de la même façon.

Lupa cherche à travers le texte, qui est à la fois texte et prétexte, à atteindre l'être de l'acteur, à aller au-delà du théâtre par les moyens du théâtre, comme si ce théâtre-là permettait à la vie des acteurs d'aller au-delà de leur quotidienneté. Comme si le théâtre-là les incitait à se dépasser, se grandir.

La recherche théâtrale de Lupa

C'est ce qui se passe dans « La Salle d'attente ». D'autant plus que ces jeunes acteurs sont confrontés à des personnages à la dérive, en mal d'être. Un lieu, un groupe. Tout part de là désormais dans l'univers de Lupa.
Après ses années Thomas Bernhardt et ses adaptations de Musil, Broch, Dostoïevski, – après « Zarathoustra », un spectacle de transition –, il semble que Lupa ait entamé avec « Factory 2 » une nouvelle phase dans sa recherche d'un théâtre au plus près de l'être.

Et comment ne pas songer une nouvelle fois, en voyant « La Salle d'attente », à l'expérience fondatrice que fut pour le jeune Lupa, à peine sorti de l'école de Cracovie et déjà courtisé, sa décision de s'isoler avec un groupe d'acteurs pendant 7 ou 9 ans dans les montagnes polonaises à Jelénia Gora. Et d'y vivre une expérience où vie et théâtre faisaient la paire.

Une quête d'honnêteté et de non semblant

La drogue dure, l'alcool, le chômage, la folie, la foi, le déclassement traversent la pièce, et le spectacle. Les personnages ont parfois des noms comme Anna, Angelika, Heiner, et parfois n'ont pas de noms et sont le chômeur, l'alcoolique, le schizophrène, le communiste, l'acteur. Lupa aurait-il monté cette pièce en Pologne ?

Il y a quelques années, venu à Paris pour des entretiens qui paraitront ensuite chez Actes Sud, il avait tenu certains propos qu'il n'aurait sans doute pas tenus tels quels à Varsovie. Parce qu'il trouvait en terre étrangère. « La Salle d'attente », c'est tout comme.

La Salle d'attente (Mario Del Curto).

En travaillant à Paris avec des répétitions au Centquatre et à Lausanne avec des jeunes acteurs inconnus de langue française, Lupa va encore plus loin que « Factory 2 », conçu à Cracovie avec des acteurs polonais qui lui sont familiers.

Il va plus loin dans le non-jeu, dans sa façon de façonner un théâtre de « l'être-là », dans sa haine du Théâtre (celui du « m'as-tu vu », des effets, de l'histrionisme ; ce ripolinage de surface que sont la plupart des spectacles en circulation), dans sa quête – j'allais écrire de « vérité », mais le mot est si sali qu'il vaut peut-être mieux écrire « honnêteté », ou « non-semblant ». Le paradoxe de Lupa est celui-ci : rien de tel que l'empire du jeu qu'est le théâtre pour atteindre son contraire.

« Ça pue le théâtre ! »

Pari risqué, forcément fragile, mais pari tenu. Au soir de la seconde représentation publique à Lausanne, où les acteurs laissent filer la concentration du premier soir, Lupa les réunit et leur assène :

« Ca pue le théâtre ! »

Ils ne l'ont pas oublié. Cette phrase est comme un garde-fou : ils ont compris. Ils sont tous magnifiques.

Nommons-les : Anthony Boullonnois, Audrey Cavelius, Claire Deutsch, Thibaud Evrard, Pierre-François Garel, Adeline Guillot, David Houri, Aurore Jeckel, Charlotte Krenz, Lucas Partensky, Guillaume Ravoire, Lola Riccaboni, Mélodie Richard, Alexandre Ruby, Matthieu Sampeur.

Une réflexion en passant pour finir : il y a souvent dans les spectacles de Lupa un personnage qui dort en scène. C'est le cas ici, plus qu'ailleurs. Comme si le metteur en scène déléguait à un dormeur le soin de rêver le spectacle au moment même où il s'accomplit.

« La Salle d'attente » de Lars Norén - adaptation et mise en scène Krystian Lupa - aux Nuits de Fourvière à Lyon (musée gallo-romain) les mar, mer et jeu 19h, ven et sam 18h30 - du 28 juin au 2 juillet - 23€/27 € - Rens. : 04-72-32-00-00.

La saison prochaine au festival Dialog à Wroclaw (Pologne) - 14 et 15 octobre. Au Théâtre de la colline - du 11 janvier au 4 février 2012. Puis MC2 de Grenoble - Equinoxe de Châteauroux - Théâtre de l'Archipel de Perpignan - Sortie Ouest de Béziers.

Photos : « La Salle d'attente » (Mario Del Curto).

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