Mali : Echos sur l'eau d'une guerre lointaine, de Jean-Philippe Rémy

Publié le par dan29000

Mali : Echos sur l’eau d’une guerre lointaine

 

 

 

A chaque arrivée de pirogue sur les berges de Mopti, on décharge des passagers, des marchandises et des nouvelles. En amont, sur le fleuve, à plusieurs jours de navigation lente sur les eaux basses, en cette saison sèche et froide, se trouvent Tombouctou, et Gao.

Dans ces deux villes se joue maintenant une phase cruciale de l’opération militaire contre les rebelles islamistes alliés d’Al-Qaida au Maghreb islamique au (AQMI), à coups de frappes aériennes françaises et de mouvements de forces franco-maliennes. Là-bas, les frappes se poursuivent, les lignes téléphoniques et les routes sont coupées. Il n’y a pas de témoins extérieurs.

Reste le fleuve. Au fil de l’eau, les longues pirogues à moteur transportent de l’essence, des sacs de riz, du carburant, et des bribes d’histoires personnelles diluées dans le conflit. Un chef de pirogue de Gao n’est pas certain des intentions du Mouvement pour l’unicité et le jihad en Afrique de l’Ouest (Mujao), qui contrôle la ville et fait l’objet en ce moment même de frappes françaises, mais il est incollable sur le prix des marchandises qu’il y enverra en pinasse dans quelques jours.

Les trois jours de navigation, à la réflexion, offrent même l’occasion de se moquer des égarements de la police islamique, à commencer par l’obligation de dissimuler ses protections mystiques, les gris-gris, dont les petits sacs en cuir se nouent sous les vêtements. « S’ils trouvent un gri-gri, ils te frappent, puis ils l’attachent à une branche d’arbre et ils tirent dessus pour le détruire. Mais si le gri-gri reste intact, ils se le mettent pour se protéger », ricane-t-il...

En contrebas, les proues pointues des bateaux s’emmêlent sur la berge, comme les noms de villes qu’ils desservent le long de l’autoroute fluviale où se répandent les échos de la violence à huis clos.

Un homme arrivé de Konna, première ville reprise par les forces maliennes quelques jours après le début de l’intervention française du 11 janvier, parle de l’« odeur des cadavres » de rebelles islamistes, là où les frappes aériennes les ont surpris, non loin du fleuve. D’un obus qui n’aurait pas éclaté lors des combats, mais aurait déchiqueté des enfants qui le manipulaient. Aucun journaliste indépendant n’a été autorisé à se rendre sur place pour y vérifier librement ces bribes d’informations, transportées par voie fluviale.

Du fleuve arrivent aussi les naufragés de la guerre. Débarqué sans un sou il y a quelques jours, voici Mohammed Touré, le coiffeur, revenu à Mopti après un an et demi à jouer de la tondeuse à Tombouctou et dans ses environs.

Dangereux, la coiffure, ce travail ayant à voir avec la pilosité, en terre de rigorisme islamique. La première fois qu’il a été arrêté par les miliciens islamistes de Tonka, au sud de Tombouctou, le seul tort de Mohammed était de réaliser sur un client une coupe à l’élégance classique, nommée le « plateau ». Une coquetterie jugée sacrilège par les miliciens de la police islamique. « J’étais en train de terminer quand ils sont arrivés. Ils ont cassé le miroir, cassé mon matériel. Ils disaient que je faisais des plateaux, une »coupe satan« . On m’a enfermé dans une cellule et chicotté [fouetté] le vendredi, devant tout le monde. »

A Tonka, minuscule ville du bord du fleuve, Mohammed a vu passer des responsables de la galaxie islamiste, et assisté au recrutement « d’enfants » des environs, devenus les plus virulents pour traquer les menues infractions au code des moeurs.

Deux fois encore, on l’a frappé. Une fois, parce qu’il avait été surpris une cigarette à la bouche. Un peu plus tard, parce qu’on le soupçonnait d’écouter de la musique. « Je dormais, les enfants ont sauté le mur et m’ont réveillé en me mettant des coups de crosse. »

Cela, il supportait encore, mais début janvier, la tension est montée à Tonka. « Les islamistes ont commencé à emmener des otages, des filles qui ne portaient pas le voile, ou des garçons surpris en train de fumer. Tout le monde a commencé à avoir peur de la suite. » C’est alors que le coiffeur au chômage (faute de tondeuse) s’est résolu à laisser chez sa mère sa fiancée, enceinte de sept mois, et dont la grossesse hors mariage aurait pu leur valoir les pires ennuis, pour sauter sur une pinasse où il s’est fait enrôler comme « apprenti » (manœuvre peu ou pas payé), pour prix du voyage vers Mopti.

En chemin, l’embarcation a subi quatre contrôles. A chacun, obligation d’accoster pour une fouille par les autorités locales. Le premier poste, à Niafounké (« la ville d’Ali Farka Touré ! »), était encore tenu par des islamistes qui l’ont obligé à couper le bas de son pantalon, en conformité avec le précepte selon lequel les chevilles d’un homme ne sauraient être couvertes.

Au second poste, bien plus loin, tenu par l’armée malienne, les soldats se sont moqués de lui, avec son pantalon coupé à mi-mollet. « Celui qui coupe les jambes des pantalons garde le tissu dans son sac pour éviter qu’on ne le retrouve et qu’on recouse la pièce », se désole-t-il. Dans le minuscule salon de coiffure proche de la grande mosquée de Mopti, où il conte son histoire, on s’esclaffe. Ces jours-ci, le secteur de la coiffure est sensible au Mali.

Au Nord, en zone islamique, on est fouetté pour une coupe « plateau ». A Mopti, au contraire, on coupe les poils du visage, et de toute urgence, pour éviter d’être pris pour un « barbu », confusion éminemment dangereuse dans une zone où l’armée traque sans pitié les « infiltrés ». Y compris le long du fleuve.


Jean-Philippe Rémy (Lettre d’Afrique)




* LE MONDE | 25.01.2013 à 14h20 • Mis à jour le 25.01.2013 à 14h21.

* remy@lemonde.fr

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