Manifeste contre le viol : entretien avec Clémentine Autain

Publié le par dan29000

Entretien 12/03/2013

Le manifeste d’Autain contre le viol : « briser la bienséance »


Zineb Dryef | Journaliste Rue89
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Le déclic s’est produit en mai 2011. Ce printemps-là, l’affaire du Sofitel délie les langues de beaucoup de femmes. Dont Clémentine Autain, qui déclare publiquement avoir été violée, sous la menace d’une arme blanche, à l’âge de 22 ans.

Ce combat, la libération de la parole des femmes violées, devient le sien. En novembre 2012, deux films documentaires, « Viol, double peine » et « Viol, elles se manifestent », sont diffusés à la télé. Des dizaines de femmes témoignent à visage découvert. Un livre « Elles se manifestent » (éditions Don Quichotte), recueil de ces témoignages, est publié ce printemps. Clémentine Autain nous en parle.

 


Clémentine Autain à Sevran, en mai 2012 (Audrey Cerdan/Rue89)

Rue89 : Vous dites de votre démarche qu’elle est subversive. En quoi est-ce subversif ?

Clémentine Autain : Dénoncer le viol, ce n’est pas tout à fait nouveau, mais ce qui est nouveau, inédit et subversif, c’est que des femmes à visage découvert déclarent avoir été violées.

Même dans les années 1970, au moment de la libération des femmes, les témoignages de femmes violées restaient anonymes. Sortir de l’anonymat, c’est nouveau et subversif parce que ça remet en cause le silence dans lequel est enfermée la parole de ces femmes. Maintenant, les victimes ont un visage et une voix. Elles peuvent briser l’omerta qui entoure le viol. Elles brisent la bienséance qui impose qu’on ne parle pas de ces choses-là, sauf dans la rubrique des faits-divers.

Vous dites avoir constaté une accélération depuis l’affaire DSK.

Oui. En littérature par exemple : le livre de Christine Angot, « Une semaine de vacances », vaut beaucoup de discours. C’est une description clinique assez violente d’un viol incestueux.

Il y a la version « Tigres, Tigres », le livre de Margaux Fragoso, traduit par Marie Darrieussecq, qui est une subversion plus détaillée sur la perversion psychologique... mais quelle que soit la forme, ce qui me frappe, c’est que le viol prend sa place dans la littérature récente et il prend sa place avec le point de vue des victimes.

Même au cinéma, il se passe quelque chose. « Invisible », le magnifique film de l’Israélienne Michal Aviad, raconte l’histoire de deux femmes violées par le même homme. Et quand je vois ce qui s’est passé à New Delhi, j’ai l’impression que l’affaire DSK a bel et bien soulevé un couvercle. La parole est en train de se libérer et c’est un début fondamental.

Seulement une femme sur dix porte plainte, c’est bien que la plupart ne parviennent pas à parler. Or, le silence enferme et crée un traumatisme en lui-même : on ne peut rien dire, on a peur des réactions des autres, on a peur de la suspicion, de n’être plus vue que comme une femme souillée, comme une victime.

Mais il faut parler pour pouvoir se reconstruire, pour ne plus être victime en tous points, pour ne pas avoir honte. Ce qui n’enlève en rien au drame qu’elles ont vécu, ni à sa gravité. C’est important d’en parler, parce que beaucoup de femmes peuvent se dire « mais si je m’en remets, c’est que ce n’était pas si grave ».

Elisabeth Lévy, qui n’est pas tout à fait de mon bord, a lu le livre. Elle m’a dit qu’elle avait un a priori négatif, mais elle l’a trouvé glaçant et intéressant après l’avoir lu. Parce que d’un coup surgit, avec les mots de ces femmes, la réalité de cette violence, de cette destruction psychologique et de cette difficulté à parler. Quelqu’un qui n’a pas été violé et qui lit ce livre doit se dire « je dois pouvoir entendre désormais ».

Vous écrivez refuser la distinction entre les viols...


« Elles se manifestent » de Clémentine Autain

Je refuse cette distinction parce que souvent, ce qu’il y a derrière, c’est la suspicion pour toutes les situations qui sont en réalité les plus banales. Le viol en bonne et due forme serait le viol commis par un homme armé, un homme inconnu. Mais tout le reste, des viols entre cousins, des viols par un compagnon... tout ça serait suspect. On dit « faudrait voir si c’est vraiment un viol ».

Je suis donc très vigilante sur cette formulation parce que je pense qu’elle masque la majorité des viols, ceux commis par une personne connue de la victime. La pression économique et le chantage affectif sont ses armes.

Ce que peu de gens comprennent dans ce que met en scène le viol, c’est l’asymétrie des rôles masculin/féminin, c’est-à-dire que les hommes ont intériorisé leur rôle dominant avec l’imposition de leurs désirs comme norme, et les femmes leur passivité avec l’idée de se soumettre au désir masculin.

Ce sont ces constructions sexuées du désir, ces postures de la séduction et de la sexualité qui permettent le viol.

Ce qui signifie qu’une femme peut être violée sans en être consciente.

Oui, bien sûr. Beaucoup de femmes réalisent très tard qu’elles ont été violées. C’est très banal. Certaines mettent six mois, un an, parfois dix ans, à comprendre que ce qui leur est arrivé est un viol. Beaucoup de femmes masquent aussi : elles le savent plus ou moins consciemment mais elles mettent beaucoup d’énergie à le planquer. En général, ça ressort.

Les gens pensent que le viol touche essentiellement à la sexualité, que ce qui est détruit après le viol, c’est d’abord et avant tout la sexualité. C’est faux. Plus profondément, c’est la négation de l’autre comme sujet qui est en jeu. Après un viol, les femmes se débattent avec leur propre vie et donc avec leur propre mort. C’est ce que dit Despentes, elle essaye de s’en défaire mais sans cesse ça revient. On a beaucoup de mal à s’en débarrasser. Elle écrit :

« Post-viol. La seule attitude tolérée consiste à retourner la violence contre soi. Prendre vingt kilos par exemple. Sortir du marché sexuel, puisqu’on a été abîmée, se soustraire de soi-même au désir. En France, on ne tue pas les femmes à qui c’est arrivé, mais on attend d’elles qu’elles aient la décence de se signaler en tant que marchandise endommagée, polluée. »

Comment lutte-t-on contre le viol ? Au-delà de cette campagne, pensez-vous à des ajustements dans la loi ?

Ce qu’il faudrait déjà, c’est donner des moyens substantiels pour que la loi puisse être appliquée. Cela supposerait une loi cadre pour permettre des ajustements, mais surtout des moyens.

Quand on est mal reçue dans un commissariat, c’est parce que le personnel de police n’a pas été formé. Mais une formation systématique des personnels de police et de justice, ça exige des moyens. Si vous voulez qu’un procès pour viol ne mette pas trois ans à avoir lieu, ce qui est très violent pour les victimes, cela nécessite que la justice ait les moyens de faire son travail ! Aujourd’hui, ce n’est pas le cas.

Si vous voulez que les jurés d’assises inversent dans leurs jugements la charge de la preuve, il faut une éducation populaire massive. Dès le plus jeune âge. Dans ce cas, je ne dis pas forcément qu’il faut changer la loi, mais dans l’appréhension des jurés, donc de la société, on doit pouvoir comprendre que si certaines femmes mentent, c’est quand même très rare.

Tout cela demande des moyens, et si côté gouvernement il pouvait y avoir une écoute, je ne vois pas comment, avec une réduction drastique de tous les budgets, on peut aboutir à une amélioration de la prise en charge des victimes.

Etes-vous favorable à une prolongation du délai de prescription [la victime majeure d’un viol dispose d’une durée de 10 ans pour porter plainte, ndlr]  ?

C’est compliqué... j’avoue que je suis plutôt pour étendre le délai, parce qu’il y a une vraie spécificité au viol : des femmes s’en rendent compte très tardivement. Mais en même temps, je me méfie : on ne peut pas faire une exception juridique pour le viol. Les exceptions juridiques sont toujours des points d’entrée pour remettre en cause le droit commun qui protège les droits humains.

Enfin, pourquoi les hommes sont-ils si peu nombreux dans votre manifeste ?

Pour trois raisons : ils sont moins victimes de viols, c’est le tabou des tabous, et enfin, il s’agit d’un manifeste de femmes ! Nous avons choisi de publier quelques témoignages pour montrer qu’il y a également des victimes masculines. Mais là aussi, quand ils sont victimes, ils disent avoir été traités « comme des femmes ».

 

 

 

 

SOURCE /  RUE 89

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