Marcela Iacub : "Limiter la parole, c'est limiter la souveraineté du peuple

Publié le par dan29000

iacub_marcela_biographie_auteur.jpg«Limiter la parole, c’est limiter la souveraineté du peuple»

Dans son nouvel essai, la juriste et chercheure au CNRS Marcela Iacub montre comment la liberté d’expression, prônée par le Premier Amendement aux Etats-Unis, est niée lorsque pointe la question de la sexualité.

Par ERIC LORET

«De la pornographie en Amérique : la liberté d’expression à l’âge de la démocratie délibérative», de Marcela Iacub (éditions Fayard), 300 pp., 20 euros.

Et si l’on se disait tout ? Mais alors vraiment tout, qu’on se crache la haine, le désir, l’indifférence, que chacun vive à fond son imaginaire ? La démocratie irait mieux. C’est la théorie libertaire que défend Marcela Iacub, juriste et chercheur au CNRS, dans le vivace essai De la pornographie en Amérique, paru chez Fayard (1).

Iacub est célèbre pour ses prises de position peu correctes contre le féminisme naturaliste et victimaire, en faveur de l’explosion de la famille avec sexualités multiples et adoption par les homosexuels (entre autres). Si le titre de son nouveau livre reprend celui de Tocqueville en remplaçant le terme «démocratie» par «pornographie», c’est qu’elle y montre comment le grand rêve d’une parole totalement libérée, tel que le défend le Premier Amendement américain, s’est échoué sur le traitement juridique infligé à la pornographie.
Le rapport entre pornographie et démocratie était-il au départ de votre livre ?

Non, j’ai voulu comprendre comment, aux Etats-Unis, on jouit d’une liberté de parole aussi puissante, qui rend celle que nous avons en Europe une sorte de sœur pauvre et chétive. J’ai donc analysé les processus institutionnels et les théories juridico-politiques qui avaient été à l’origine de la révolution libertaire de l’expression produite par les juges de la Cour suprême à partir des années 30. Pour valider le nouveau statut que les juges ont donné à la parole, on a dû redéfinir la démocratie elle-même. La représentation, au lieu d’apparaître comme la seule manifestation de la démocratie, est perçue comme un dispositif insuffisant, une sorte d’extorsion de la souveraineté du peuple que la liberté d’expression a comme fonction de rattraper. J’ai été très peinée de constater qu’au moment de la sortie de mon livre en France, on cherchait à condamner cet artiste qui s’est torché avec le drapeau et qu’on s’apprêtait à faire une loi pour condamner les femmes en burqa, sans qu’on trouve inquiétant de multiplier de la sorte les délits d’opinion.
Sur quoi repose cette limitation de la liberté d’expression en France ?

A mon sens, l’idéologie républicaine est la théorie la plus antidémocratique qui soit, la plus liberticide. Au lieu de considérer l’espace public comme un lieu dans lequel tout doit être débattu sans limites, ni dans les formes ni dans les contenus, on considère qu’il doit y avoir un lieu d’affirmation des valeurs communes, d’un consensus, un lieu de propagande de l’idéologie majoritaire. Pour la burqa, on a même proposé de donner des cours de féminisme à celles qui la portaient ! Mais alors, c’est le stalinisme, c’est le camp de rééducation…
La liberté de pensée, c’est aussi la liberté de parole ?

Les censeurs ont toujours condamné la parole au motif qu’elle précéderait l’acte. Ainsi l’apologie du meurtre, supposée provoquer des meurtres. Mais cette logique préventive est très dangereuse. En politique, elle a toujours été utilisée par les régimes les plus autoritaires. Si l’on considère que la parole est le stade préalable et inéluctable d’un acte, on peut aussi remonter jusqu’au rêve : c’est un exemple donné par Montesquieu. Or, le seul type de parole qui peut être interdit, c’est celui qui produira d’une manière immédiate et vraisemblable un acte illégal.
Qu’est-ce qui caractérise la démocratie délibérative du «marché libre des idées» ?

C’est dans les années 20 que deux juges de la Cour suprême, Holmes et Brandeis, redéfinissent le nouveau statut de la parole. Ils ne s’appuient ni sur l’utilité - comme John Stuart Mill - ni sur une théorie classique des droits de l’homme, mais sur une théorie de la souveraineté du peuple. C’est-à-dire que la parole n’est pas un type de pouvoir des individus qu’on peut limiter comme les autres. L’Etat protège par exemple le droit à la propriété ou à la circulation, mais il peut également les limiter pour obtenir certains résultats, comme une meilleure coexistence des personnes, etc. La parole, elle, ne peut être limitée car, ce faisant, on limiterait la souveraineté du peuple. C’est comme si l’espace du débat public se trouvait toujours dans un stade du prépolitique, ce lieu dans lequel le pouvoir de parler de chaque individu était la condition de la légitimité de toute autorité constituée.
La vérité est donc, comme vous l’écrivez, immanente au débat, et non transcendante…

Cela donne une situation un peu anarchique, une cacophonie infinie où l’on peut entendre des choses aberrantes ou belles, mais l’espace public est du coup un lieu où l’on a des chances de changer d’avis, de s’éloigner de ses principes ou de les confirmer. C’est un laboratoire où toutes les valeurs peuvent être contestées, réinventées, où il n’y a aucune idée de vérité transcendante, ni de progrès. Un lieu qui n’est pas fait pour la prise de décision concrète mais plutôt pour l’expérimentation et le gaspillage qu’elle implique. L’espace public est ainsi un lieu de violence morale où les gens s’insultent, où l’on brûle le drapeau national. Les Américains ont fait le pari que la violence réelle, physique, insurrectionnelle, serait peut-être conjurée par la violence morale du débat public.
Cependant, la libéralisation de la parole a exclu la question du sexe…

En effet, le discours sexuel n’est pas rentré dans la rationalité propre à cette nouvelle ère de la parole. Cela commence en 1957, avec l’exclusion de l’obscénité au motif que ce type de messages faisait naître chez le récepteur un «intérêt lascif». Celui-ci était conçu comme une pensée si pauvre qu’elle se transformait en acte. Pourtant, d’autres pulsions comme la haine, la colère, le sentimentalisme - qui peuvent faire naître des expressions - sont protégées par le Premier Amendement. Au fond, l’idée selon laquelle l’excitation sexuelle produite par un message n’est pas une communication digne de ce nom est très étrange. Il y a cependant eu beaucoup d’hésitations. En particulier, dès que quelque chose dans le message avait une valeur sociale (artistique, politique, etc.), il était rédimé. En 1973, naît la définition actuelle de l’obscénité, beaucoup plus conservatrice. On demandait non que le message soit racheté par une valeur artistique, politique, scientifique, mais que ces valeurs soient «réelles», ce qui permet de tout juger, l’art, la politique, à partir de ce critère.

On n’en est pas resté là, puisque ensuite avec la notion d’indécence, les messages qui n’étaient pas obscènes mais faisant appel d’une manière plus lointaine à «l’intérêt lascif», comme les mots grossiers, étaient visés. Jusqu’à ce que l’an dernier, le mot «fuck», même utilisé de façon exclamative, soit interdit à la télé, sur les chaînes non câblées.
Un pas théorique est franchi avec la pédopornographie…

A partir de 1982, on a inventé la pédopornographie, dont le but était de pénaliser non pas le producteur, car celui-ci l’était déjà, mais le distributeur de ces messages et puis celui qui le possède et le regarde. Pour y arriver, les juges américains ont fait comme si l’enfant était enfermé dans l’image, comme si le référent était dans le signifiant, sur le modèle de la transsubstantiation catholique, et comme si on renouvelait la violence en le regardant. L’autre but de cette catégorie, ce fut d’élargir la notion de ce qui est sexuel dans l’image d’un mineur. Ainsi, notamment, la seule nudité ou semi-nudité peut être tenue comme pornographique. Cela a conduit aux situations les plus absurdes, car le caractère pornographique de l’image d’un mineur fut défini à partir du point de vue du pédophile et non pas de celui de la population générale.
Le sexe est affaire d’Etat, mais non de démocratie, alors…

Ce qu’on voit, c’est que la révolution des mœurs - laquelle a consisté, du point de vue institutionnel, dans le fait que l’Etat puisse intervenir sur ce qui relevait jadis du privé, qu’il puisse surveiller tous les actes sexuels - a été précédée de l’exclusion du sexe du débat démocratique. Jadis, on ne pouvait pas parler de sexe en public comme on le souhaitait parce que cette activité était censée relever du privé. Mais si le sexe est une affaire publique, étatique, à quel titre limiter, de quelque façon que ce soit, la discussion à ce sujet et les formes qu’elle peut prendre, c’est-à-dire aussi en faisant naître une excitation sexuelle ? Or, bizarrement, un démagogue a le droit d’éveiller des sentiments de haine presque physique en vous racontant des faits divers atroces mais, en revanche, la seule idée qu’on puisse susciter une excitation sexuelle en discutant de sexe semble tout à fait monstrueux. Pourtant, ça aiderait peut-être à la compréhension des phénomènes que l’on cherche à réguler !
La démocratie a-t-elle renoncé à la liberté de parole ?

J’aime les contingences de l’Histoire, imaginer que cela aurait pu être autrement, qu’il n’y a rien de fatal. Dans les années 60, les Etats-Unis ont failli libéraliser totalement la pornographie. Si j’ai écrit ce livre, c’est parce que j’ai toujours espoir. La parole publique n’est pas un pur instrument pour faire vivre les mécanismes électifs, c’est une fin en elle-même, un monde en soi. La démocratie est le seul régime qui nous donne la possibilité de commettre les pires actes, en imagination. Or, la vie est trop pauvre si l’on ne nous laisse pas habiter d’autres mondes. Un régime dans lequel la parole serait véritablement libre est celui dans lequel l’Etat ne sera plus le maître de l’imaginaire. Cela paraît évident, mais c’est en fait vertigineux. Les Etats ne peuvent pas s’empêcher de s’inquiéter de ce que les gens ont dans la tête.


Source : Libération

 

Pour info: critique de son livre dans quelques jours sur notre site 

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