Maroc : Lettre à Marda, de l'écrivain Abdelhak Serhane

Publié le par dan29000

 

 

A l'agent de sécurité marocain qui a levé son gourdin sur moi

 


Alors que s'ouvre à Rabat, vendredi 20 mai, le festival musical Mawazine, l'écrivain marocain Abdelhak Serhane dénonce dans cette «Lettre à Marda» l'indécence d'une manifestation destinée à faire illusion dans un pays où sévissent une répression violente et une pauvreté diffuse.

 

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puceinvite.jpg«Il n'y a point d'honneur dans les persécutions. Il n'y reste point la plus petite parcelle de l'esprit chevaleresque, mais plutôt un délire de lâcheté (...). L'homme est plus cruel que l'animal (...), l'imagination invente des supplices parce qu'elle veut tuer quelque chose en l'autre, quelque chose qui fait honte au bourreau. » Alain, Esquisses de l'homme

Monsieur l'agent,

Le langage officiel t'a baptisé Gardien de la paix, agent des Forces auxiliaires, du Corps mobile d'intervention, du Groupe d'intervention rapide... Les gens du peuple t'ont affublé de ce sobriquet Marda, devenu ton patronyme de fonction. A tous ces surnoms, je préfère Bouzriwita, car ton identité et ton existence te sont conférées par ton instrument de travail, ce gourdin dont le destin s'est confondu avec le tien. Tu es le bras de la répression, il en est l'outil.

Je t'écris cette lettre (que tu ne liras sans doute jamais) pour te rappeler ce jour sous le soleil de la nouvelle ère où tu as levé ton gourdin sur moi. C'était l'année où le Seigneur des panneaux, avec la baraka et l'appui de son roi, a détourné des hectares de terre à son profit, à des prix modiques, dont ceux des habous, puis le terrain du FUS (Fath Union Sport) en plein centre de Rabat, phagocytant l'économie du pays par de nouveaux mécanismes d'exploitation, institutionnalisant l'ère des quadras-M6-au-dessus-des-lois-accumulateurs-de-richesses-et-de-pouvoir. Ou peut-être cette autre année où Himma, lui aussi fort du soutien de son ami le roi, a créé son PAM (Parti des Attentistes Marocains) pour prendre en otage le cirque politique national, comme le RNI (Rassemblement des nationalistes indépendants) sous Hassan II ou l'UC (Union constitutionnelle). A moins que ce soit le jour où chaque petit pion de la famille El Fassi a occupé une case confortable dans l'échiquier de l'Etat, faisant échec et mat au jeu de l'égalité des chances.

Qu'importe! Le Palais reprend les mêmes pour nous réchauffer leur soupe insipide. De toutes les manières, la scène dont j'ai été témoin se répète tellement souvent qu'elle doit être devenue banale pour toi. Les années se suivent et sont plus amères les unes que les autres. Pessimiste dis-tu? Plutôt lucide. Car, je me souviens de ce jour néfaste où tu as levé ta matraque sur moi devant le Parlement. De jeunes diplômés-chômeurs étaient assis à même l'asphalte, scandant pacifiquement des slogans pour revendiquer du travail. Du travail pour vivre, entends-tu? A part le bruit des voix, tout se passait dans le calme. Puis, tout à coup, l'assaut a été donné. Et vous avez chargé, comme des forcenés, gourdin levé. Vous avez tapé dans le tas sans distinction d'âge ou de sexe sur des corps sans défense. Les cris de douleur se sont élevés. Le sang a giclé. Des corps ensanglantés ou inanimés jonchaient le sol. Les coups pleuvaient. Des insultes ordurières fusaient de vos bouches. Les rideaux des magasins furent baissés. J'assistais, éberlué et impuissant, à une scène barbare qui se déroule au XXIe siècle, dans mon pays, sous un régime monarchique constitutionnel qui crie sur tous les toits qu'il incarne démocratie, modernité et Etat de droit.

Scandalisés, des touristes étrangers ont pris des photos en souvenir de ce fameux tabassage dans le plus beau pays du monde. Et j'ai eu soudain honte d'appartenir à ce Maroc dont le régime tabasse en plein jour sa jeunesse sur le plus grand boulevard de la capitale. Pourquoi? Parce que ces diplômés-chômeurs veulent travailler. Et ils le revendiquent avant de s'immoler par le feu sous le regard indifférent des décideurs.

Je me trouvais, ce jour-là, dans l'un des lieux du déshonneur national. Dans mon désarroi, je ne t'ai pas vu venir dans ma direction. Ton gourdin s'est levé et a failli s'abattre sur moi. Je ne sais par quel miracle ton bras a suspendu son geste. Devant mes cheveux blancs, tu as peut-être pensé que je n'avais rien à voir avec ces quémandeurs d'emploi. Je n'ai vu que tes yeux, et une haine excessive dans ton regard. Haine féroce, inexplicable, cruelle, meurtrière. J'ai crié: Pourquoi tu les tapes? Qu'est-ce qu'ils t'ont fait pour t'acharner sur eux? Tu aurais pu être à leur place... Tu m'as regardé avec cette même haine insoutenable et tu m'as répondu: Que veux-tu que je fasse? C'est mon travail! Puis tu es retourné frapper aveuglément ces corps sans défense, meurtris, brisés, abattus, au milieu des cris, des larmes et du sang.

Mon cher Bouzriwita, souviens-toi de ce jour damné, mais aussi de tous ces instants où ta matraque assomme les enfants de ton pays, tes compatriotes, peut-être tes voisins, les jeunes de ton quartier, tes amis, tes cousins ou tes frères et sœurs... Et le soir, quand tu vas te coucher après une journée bien remplie de coups de matraque et de brodequin, souviens-toi des cris de détresse de ces victimes dont tu viens de briser les os et lacérer les chairs. Souviens-toi du sang, des larmes des jeunes filles, des appels au secours. Quant à moi, je me souviendrai toute ma vie de ton regard rempli d'animosité et de ta réponse malheureuse. Mon travail! as-tu dit. Travail de désolation! Le plus ignoble, le plus indigne des métiers. Quand ton gourdin s'abat sur un être humain, sache que c'est sur la liberté que tu cognes, c'est la citoyenneté que tu massacres et le droit à une vie digne. Tu matraques l'espoir à la démocratie et tu prêtes ton bras à la tyrannie contre un salaire de misère afin que la loi de la jungle continue à semer la terreur dans le cœur des gens. Tu assassines l'espoir de ceux qui se battent pour toi et pour ta dignité...

Ceux que tu tabasses sont ceux-là mêmes qui te donnent ta bouchée de pain. Les bras que tu brises chaque jour, sont ces bras-là qui te nourrissent. Car les impôts c'est nous, la TVA c'est nous, le dur labeur qui enrichit nos détracteurs c'est nous. Ton salaire et l'argent qui te procure ta matraque c'est encore nous. Tous ces gens que tu pourchasses et bastonnes, chaque jour que Dieu fait, dans les rues, sur les places publiques, les avenues, devant le parlement et les ministères... ce sont eux qui te permettent de vivre et te procurent l'illusion sinistre d'une autorité que tu penses avoir.

Mais la vraie raison de cette lettre, monsieur Bouzriwita est la suivante. Du 20 au 28 mai, tu seras mobilisé pour assurer l'ordre et la sécurité pendant la Xe édition du festival Mawazine. Entre deux bastonnades, tu verras défiler des dizaines d'artistes venus du monde entier pour distraire le peuple élu qui vit dans le plus beau pays du monde dont tu fais partie. Ton fantasme s'accrochera sans doute à l'anatomie de Shakira. Tu as raison. La frustration dans laquelle on nous enferme fait de nous un peuple aux désirs refoulés. Shakira va chanter et danser pour toi et devant tes semblables. Majidi pense à vous, atténue vos malheurs une fois l'an avec cet événement éphémère. Et l'éphémère a un prix. Celui de Mawazine coûte cher, très cher.

Alors, quand tu te rinceras l'œil sur les contours sublimes de ce physique d'albâtre, demande-toi, mon cher Bouzriwita, combien Shakira est rémunérée pour venir inspirer ton inhibition? Pose-toi la question parce qu'elle en vaut la peine. C'est, pour toi, la seule question qui mérite d'être posée. Pour ce beau pays qui est le tien, la voix de Shakira va nous coûter combien à ton avis? A l'aide de ton gourdin, tu peux procéder à un calcul rapide en traçant des chiffres dans la poussière. Tu arriveras fatalement à ce résultat: il te faudra tabasser tes compatriotes pendant des siècles pour arriver à aligner la somme correspondant au cachet de Shakira pendant Mawazine. N'oublie pas d'ajouter le prix des billets d'avion, les hôtels de luxe, les réceptions, le champagne et le feu d'artifice pour la cérémonie de clôture! Shakira n'est qu'un exemple. Chaque année, ce sont plusieurs centaines de millions en devises qui partent en fumée pour que Majidi te fasse admirer ce que la planète a engendré de célébrités.

Tu vois mon petit Bouzriwita, aucune folie n'arrête ceux qui arment ton bras qui sème la terreur, tue la dignité et la liberté de tes concitoyens. Mais ils n'ont aucun scrupule à vous laisser patauger dans la pauvreté, l'ignorance et la boue des bidonvilles. Tu as fait ta grève, la rue a fait pression. L'approche de Mawazine a fait le reste. Tu es content de toi, ils ont revu ton traitement à la hausse. Le festival de monsieur le secrétaire particulier de Sa Majesté peut se dérouler dans de bonnes conditions grâce à la dextérité de tes frappes. Et pendant que tu défends les intérêts de ces gens à coups de matraque, au risque de tuer et de te faire tuer, ils continuent eux à détourner les richesses de ce malheureux pays en toute impunité et à se vautrer dans le luxe insultant des parvenus de la nouvelle ère. Ce système que tu sers aveuglement porte un nom peu glorieux. C'est un despotisme absolu où le clan tribal impose la loi du silence à la majorité.

Détrompe-toi mon petit Bouzriwita, je suis pour tous les Mawazine qu'ils veulent. Mais pas au détriment de la démocratie et de la liberté du peuple. Pas avant le bien être des populations. J'aurais honte de cautionner ce leurre pseudo-culturel qui n'a aucun sens dans un pays où plus de la moitié de la population vit au-dessous du seuil de pauvreté. Mawazine n'a jamais été pour moi et ne le sera jamais tant que les chances ne sont pas les mêmes pour tous, que la corruption du makhzen et l'exclusion sévissent, que l'université ne produit plus que des promotions de jeunes diplômés-chômeurs, que la justice dépend de la volonté des puissants, les hôpitaux sont des mouroirs, que l'islam est instrumentalisé à des fins politiques ou mercantiles, que les enfants dorment dans les rues, que les petites bonnes sont exploitées dans des familles aisées, que la dignité des Marocains est piétinée, qu'une poignée de familles use du pays comme de son héritage.

Tu ne connais pas Franz Fanon. Ce n'est pas grave. «L'homme est aussi un non, a dit ce penseur. Non au mépris de l'homme. Non à l'indignité de l'homme. A l'exploitation de l'homme. Au meurtre de ce qu'il y a de plus humain dans l'homme: sa liberté.» Si ce festival est maintenu ce sera, à mon sens, l'expression de ce grand mépris que le système manifeste pour tous les malheurs du peuple. Des voix s'élèvent pour dire non à Mawazine. Céder parfois n'est pas une faiblesse, mais le signe d'une grande sagesse. Majidi cédera, ne cédera pas! Il est chez lui dans ce Maroc riche de ses millions de pauvres. L'obstination du Palais dans le contexte actuel risque d'être fatale. Une question capitale, décisive, inéluctable se pose: avec Mawazine, Majidi va-t-il fournir à la révolution marocaine l'étincelle qui lui manque pour mettre le feu aux poudres? La pression exercée sur Ben Ali, Moubarak, Kadhafi, Ali Abdallah Saleh, Bachar el Assad... par leur entourage pour l'emploi de la force et l'intransigeance a fini par les acculer tous, plongeant leurs pays dans l'horreur. A l'instar de tous les pays de la région, les hommes du roi sont-ils en train de conduire le Maroc vers une situation irréversible? Albert Memmi, un autre que tu dois ignorer, a dit: «Quand un peuple n'a d'autre ressource que de choisir son genre de mort, quand il n'a reçu de ses oppresseurs qu'un seul cadeau, le désespoir, qu'est-ce qui lui reste à perdre ? C'est son malheur qui deviendra courage.»

Avant de te quitter, mon petit Bouzriwita, j'ai plusieurs questions à te poser: Tu touches combien? Tu habites où? Es-tu marié? Tes enfants vont-ils à l'école? Tes parents sont-ils en vie, vieux ou malades? Ils sont comment tes fins de mois? Le bakchich que tu touches des gens humbles ne te fait-il pas honte? Tes rêves sont-ils peuplés des cris de ceux que tu saignes? Je sais. Ton pain et ton sommeil sont amers car ceux que tu démolis sont des innocents. Ton salaire aussi est amer. Ton niveau d'études et de vie! Ta famille, tes espoirs, tes projets? De ta naissance à ta mort, ton existence est à plaindre face au cachet en devises que Shakira va encaisser pour une heure ou deux sur la scène du festival Mawazine!

Ne te fie pas trop à ta force, mon petit Bouzriwita, ni à cette prétendue supériorité que tu exerces sur tes semblables. Sans ta matraque tu ne vaux pas un oignon, et avec elle, tu es trois fois rien. Car, ton lot est l'oppression. Tu vis pour opprimer tes concitoyens. Et tu vis pour être opprimé par tes maîtres. Misère est ta misère et grande est notre souffrance! Ton bras se trompe d'ennemi et d'époque. Ceux que tu tabasses sont tes doubles, tes frères jumeaux. J'espère que la prochaine fois, tu sauras utiliser ton instrument de travail à bon escient. Autrement, continue à bastonner tes compatriotes pendant les siècles à venir afin d'économiser le cachet offert par Si Mounir Majidi à l'un de ces artistes étrangers pour une performance de quelques heures. Et dans plusieurs siècles In châa Allah, quand tu auras épargné cette somme folle, alors tu pourras sortir de ton bidonville et habiter une maison confortable dans un quartier convenable, t'acheter une voiture pour emmener ta famille en vacances à Moulay Bousselham, envoyer tes enfants dans une bonne école et tes parents à la Mecque... Tu finiras ta vie très vieux et très heureux dans le plus beau pays du monde et, dans tes prières, tu béniras le système marocain qui t'a permis t'avoir ce travail, a armé ton bras d'un gourdin et a fait de toi ce cogneur et ce casseur irréductible que tu es, à la solde des tyrans.

Adieu mon petit bourreau. Je sais. Tu me l'as déjà dit. Ton travail est de cogner. Nos oppresseurs sont aussi les tiens. Ne l'oublie jamais! Tu maintiens la stabilité de leur domination sur nous et sur toi, ainsi que l'étendue de leur arbitraire! Ils ont augmenté ta solde pour que tu cognes sans ménagement sur le peuple. Alors, exprime ta gratitude à Mounir Majidi, et cogne de toutes tes forces dans le tas. Mawazine doit être une fête sans contestation ni controverse. Tu es là pour veiller au grain avec ton gourdin. Majidi a tous les droits. Majidi a tous les pouvoirs. On doit respecter de force un homme de l'importance de l'administrateur de la fortune de Sa Majesté. Nanti parmi les nantis, puissant parmi les puissants, coté parmi les cotés par la baraka de Sidna, Mounir Majidi (1) mérite bien un jubilé qui sied à son rang. Les autres aussi d'ailleurs. Le mouvement du 20 février 2011 en a enclenché les préparatifs.

 

(1) Mounir Majidi est secrétaire particulier et principal conseiller de Mohammed VI (NDLR).

Publié dans Monde arabe - Israël

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