Marseille, quartier nord : les provocations des cowboys de la BAC

Publié le par dan29000

 

Témoignage 23/07/2012 à 10h10

Quartier nord de Marseille : des policiers « dans la provocation »

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Le récit de l’attitude injurieuse de la BAC lors d’une intervention dans une cité marseillaise est parvenu aux oreilles d’une enseignante. Elle a mené l’enquête.


A la cité de la Busserine à Marseille (Christine Gorce)

Cité connue pour ses trafics de drogue, la Busserine, quartiers nord de Marseille, a fait l’objet le 19 juin dernier d’une intervention de la BAC. Ni morts, ni tirs, ni même arrestation, mais un climat qui en dit long sur la dégradation des relations entre forces de l’ordre et population, à l’heure où le gouvernement planche sur une réforme des procédures de contrôle policier...

Making of

Christine Gorce est enseignante en Zone d’éducation prioritaire (ZEP), à l’interface du centre-ville et des quartiers nord. « Des récits sur la police, j’en avais déjà entendu, avec à chaque fois la sensation que ces jeunes et moi nous ne vivions pas dans le même monde », explique-t-elle.

Quand Medhi Mecherour, un ancien élève, lui a raconté l’altercation, elle est retournée avec lui sur place pour reconstituer la scène dans la cour et recueillir les témoignages des voisins. Elle en a tiré ce texte, envoyé à Rue89.

Il est 12h30 quand Mehdi Mecherour, étudiant en lettres à l’université de Provence, entend une voiture freiner en bas de chez lui : trois agents de la BAC sont en train de courser un petit dealer, un « charbonneur » comme on dit ici, qui réussit à prendre le large...

Bredouilles, les policiers rentrent dans leur véhicule (une voiture banalisée), où ils sont bientôt rejoints par cinq autres véhicules.

Pourquoi une telle mobilisation ? La cité est calme, le charbonneur est loin, ce sont bien plutôt les manœuvres des véhicules de police qui vont créer l’attroupement : des petits sortis de l’école ou du collège qui viennent voir, les plus âgé(e)s, mères, frères ou sœurs qui accourent à leur tour pour rattraper les petits, des Busseriniens assis à la terrasse du snack ou un animateur de l’annexe du centre social Agora sise juste en face.

« Va faire la pute, va faire ton taf ! »

La police n’aime pas les attroupements, même quand c’est elle qui les produit. Est-ce pour cette raison que les trois agents de la BAC ressortent de leur véhicule armés d’un flashball et de « la gazeuse » (comme on dit ici) ? Il n’y a ni cris, ni caillassage, certains prenaient simplement le frais, d’autres pour leur majorité sont accouru-es par crainte.

C’est le cas de Mehdi Mecherour, dont la petite sœur de 13 ans joue dans la cour. Le souci, c’est la vitesse des voitures, les jets de gaz ou les tirs éventuels dont il faut écarter les plus jeunes. Comme il le fait remarquer :

« Ceux qui viennent voir, ce sont ceux qui n’ont rien à se reprocher. Les délinquants, les vrais, ne vont pas risquer de se faire reconnaître... »

Et la réaction en chaîne se poursuit : en voyant que le jeune homme s’est approché des policiers, sa sœur et sa mère accourent à leur tour pour éviter l’incident.

Face à l’attroupement, les agents provoquent :

« Il n’y a pas d’hommes ici ? ! Portez vos couilles un peu ! »

Un jeune assis sur un scooter, moteur arrêté, qui causait avec ceux du snack, est sommé de « dégager de là ». En le voyant sans casque, Mehdi tente de l’en dissuader de crainte qu’il ne s’attire une amende. Le ton monte, les mères s’en mêlent en conseillant au jeune motocycliste de partir sans histoires. Nouvelle injonction policière, rapportent les témoins :

« Va faire la pute, va faire ton taf ! »

Mehdi Mecherour explose – d’indignation, heureusement pour lui, il ne versera pas dans l’injure. Le face-à-face avec le policier est interrompu par les mères sur le fil, au presque point de basculer.

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Le jour-même, les habitants font circuler une pétition, accompagnée d’un courrier au procureur de la République, pour protester contre la tournure injurieuse de l’intervention.

On imagine avec quelles suites, tant on est loin des Kalachnikovs et des rodéos qui alimentent la chronique.

C’est pourtant dans ce type de non-événement au quotidien que se fabrique l’incivilité...

Les habitants, une présence hostile

Les propos du ministre de l’Intérieur, le 25 juin, tombent à pic :

« Il y a des comportements antisociaux à réguler ou à combattre mais seule la minorité des jeunes de nos quartiers qui en est responsable, doit en répondre. »

Il ajoute :

« Je veux bannir toute forme de familiarité et de tutoiement qui dégradent la relation entre les forces de l’ordre et les citoyens. Quand cela existe, ça doit être sanctionné. »

Le fait est que les habitants de la Busserine ont été spontanément traités comme une présence hostile, importuns sur leur propre lieu de vie, sourdement complices peut-être de celui dont l’arrestation avait échoué, bannis de leur citoyenneté de principe par des manières inimaginables en centre ville.

« Ce n’est pas une zone de non-droit ici », avance Mehdi Mecherour. « Quand les marins-pompiers ou une ambulance viennent, ils sont bien accueillis, et correctement renseignés. » De fait, n’importe quel visiteur extérieur peut entrer sans embarras ni danger à la Busserine, au contraire d’autres cités « sensibles » de Marseille. Il y a des commerces, des associations, des centres sociaux. Mais la police... Sa sœur Myriam le coupe :

« Ils sont dans la provocation, mais quand il s’agit de nous protéger... »

Elle se souvient avoir été agressée à 14 ans par un homme, dans le proche parking du centre commercial. Par peur de croiser son agresseur en rentrant chez elle, elle était alors allée frapper à la porte du proche commissariat pour se faire raccompagner. En pure perte : ils avaient « autre chose à faire ».

Expérience de la déconsidération, de la rage

Selon des propos rapportés par Didier Fassin, observateur pendant plus d’un an d’une brigade de la BAC, ces policiers patrouillant en voiture sur un terrain qui n’est pas le leur reconnaissent de leur propre aveu ne pas très bien distinguer « entre les voyous et les gens bien ».

La difficulté de venir à bout de leur mission, ou même de parvenir à des arrestations signifiantes dans ces quartiers « tenus » par le trafic, justifie-t-elle ces interactions revanchardes avec la population ?

Expérience de la déconsidération, de la rage, de l’irréprocité, de l’incitoyenneté... Quand le premier souci des mères est d’apprendre à des
ados « chauds bouillants » à ne pas répliquer (encaisser, s’écraser, s’effacer), l’image de la force publique – censée policer les villes et gendarmer les campagnes – s’inverse. Est-ce bien ainsi que l’on entend « restaurer l’autorité » ?


A la cité de la Busserine à Marseille (Christine Gorce)

 

 

SOURCE / RUE 89

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