Mediator : les méthodes de voyous des laboratoires Servier

Publié le par dan29000

 

 

 

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La technique de l’intimidation
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Selon un fax confidentiel, Servier a voulu «neutraliser» les experts médicaux trop critiques.

Par YANN PHILIPPIN, ERIC FAVEREAU

 

 




En-tête d'un fax que «Libération» s’est procuré, daté du 22 mars 1996 et adressé à Wyeth, la compagnie commercialisant l’Isoméride aux Etats-Unis, Madeleine Derôme-Tremblay, présidente de Servier Amérique (et actuelle épouse de Jacques Servier), demande de «préparer [...] plusieurs plans d’action qui pourraient neutraliser [les opposants à l’Isoméride] sans apparaître comme agressifs envers eux». (DR)

Comment Servier, les autorités et les politiques ont-ils laissé le Mediator faire, selon deux études scientifiques, entre 500 et 2 000 morts ? C’est la question à laquelle doit répondre l’Inspection générale des affaires sociales, dont le rapport est attendu mi-janvier. Commercialisé depuis 1976 et prescrit à près de 5 millions de Français, le Mediator a été vendu et présenté par Servier comme un antidiabétique, dont l’efficacité sera jugée «insuffisante» par les autorités de santé en 1999. Conseillé par certains médecins comme coupe-faim, le Mediator, dont Servier assure qu’il n’a pas dépassé les 0,7% de son chiffre d’affaires hexagonal, va pourtant échapper mystérieusement à l’interdiction générale des coupe-faim amphétaminiques. Avant d’être totalement interdit à la vente en novembre 2009.

Petits cercueils. L’affaire devient troublante lorsque l’on sait que le fameux Mediator a eu deux cousins, le Pondéral et l’Isoméride, commercialisés plus tard mais interdits il y a treize ans après un premier scandale riche en coups tordus. Ces coupe-faim boulottés par les femmes pour maigrir ont fait la fortune de Servier dans les années 80 (70 millions de patients en ont pris). «C’est l’Isoméride qui a fait exploser l’entreprise économiquement», se souvient un ancien de Servier. Mais le labo s’est toujours gardé de dire qu’il s’agit de dérivés d’amphétamine, aux effets secondaires déjà connus à l’époque. Car dans les années 60, un autre coupe-faim amphétaminique avait provoqué une épidémie d’hypertension artérielle pulmonaire, maladie des poumons souvent mortelle.

L’équipe de pneumologie de François Brenot et Gérald Simonneau, à l’hôpital Antoine-Béclère de Clamart, est spécialisée dans cette pathologie rare. En 1993, ils démontrent que 20% des nouveaux cas sont liés à l’Isoméride. Sur injonction de l’Agence du médicament (ancêtre de l’Afssaps, l’actuelle Agence française de sécurité sanitaire des produits de santé), Servier finance une étude, qu’il confie fin 1992 à l’épidémiologue français Lucien Abenhaim. En 1995, les résultats définitifs sont présentés à l’Agence, qui interdit toute prescription aux médecins de ville. C’est la mort économique des molécules… sauf aux Etats-Unis, où l’Isoméride est autorisée en 1996, et commercialisée par Wyeth. Jusqu’à son retrait fin 1997, après qu’une étude américaine a démontré qu’ils provoquent des dommages aux valves du cœur.

Servier ne cessera de nier la dangerosité de l’Isoméride. Il multiplie les recours en justice. Et contre-attaque en coulisses. Le 22 mars 1996, Madeleine Derôme-Tremblay, présidente de Servier Amérique (et actuelle épouse du patron, Jacques Servier), envoie un fax «confidentiel» à Wyeth. Dans ce document que Libération s’est procuré (voir ci-contre), elle estime que Lucien Abenhaim et son collègue américain Stuart Rich «font en quelque sorte "chanter" Servier», sous prétexte que le labo a financé leur étude ! Et demande à Wyeth de «préparer et de nous soumettre plusieurs plans d’action qui pourraient neutraliser ces messieurs, sans apparaître comme agressifs envers eux». Coïncidence : le professeur Abenhaim a, selon nos informations, reçu a cette époque des petits cercueils à son domicile.

Plusieurs acteurs du dossier subissent des pressions, toujours anonymes, mais sans que le moindre lien avec Servier ne soit démontré. Un haut responsable de l’Agence du médicament français nous a ainsi confié qu’il a été menacé de mort par téléphone. Un journaliste français qui travaillait sur l’Isoméride a été intimidé par des détectives qui ont enquêté sur sa vie privée. Et une avocate belge qui travaillait pour les victimes américaines a reçu une photo de sa fille en train de se rendre à l’école (1).

Au final, Wyeth a dû provisionner 21 milliards de dollars (16 milliards d’euros) pour indemniser les victimes américaines de l’Isoméride. En France, il n’y aura que deux condamnations et quelques dizaines d’indemnisations, financées par l’assureur de Servier.

Cardiologue. Ces mêmes valvulopathies frapperont à la fin des années 90 certains patients traités au Mediator. Selon des documents révélés par le Figaro, l’Afssaps avait été prévenue dès 1998 que le Mediator était de la même famille et avait le même mode d’action que l’Isoméride, ce qu’ont confirmé en 1999 des experts italiens. Servier conteste farouchement. Pourtant, en 1999, un premier cas de valvulopathie est détecté par le cardiologue marseillais George Chiche. Il reçoit alors un appel du labo le critiquant pour ses«approximations», et d’un maire adjoint de Marseille lui disant que cela ne se fait pas d’attaquer Servier.

Malgré plusieurs autres alertes, il faudra attendre novembre 2009 pour que le Mediator soit retiré de la vente, grâce à l’obstination de la pneumologue brestoise Irène Frachon et sur la foi de quatre études scientifiques. Mais Servier continue de clamer qu’il n’a jamais eu d’alerte avant 2009 et conteste l’estimation de 500 morts de l’étude réalisée par l’épidémiologiste Catherine Hill (Institut Gustave-Roussy). Bref, pour Servier, le Mediator est inoffensif. Comme il l’a toujours dit pour l’Isoméride.

(1) Exemple cité par Alicia Mundy dans son livre «Dispensing with the Truth», St Martin’s Press.

Source : Libération

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