Mediator Servier : le drame prévisible des liaisons dangereuses laboratoires et autorités

Publié le par dan29000

 

 

 

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Mediator : un drame annoncé

Claire Legros

L’affaire du Mediator met en lumière les liaisons dangereuses entre les laboratoires et les autorités sanitaires et politiques

 

 

 

"Bien sûr qu’on savait." Le Dr Philippe Masquelier, généraliste dans le Nord, est catégorique. Ce médecin de famille, cofondateur du Formindep, un collectif de praticiens qui militent pour une information médicale indépendante, n’a jamais prescrit de Mediator à ses patients. "Comme tous ceux qui cherchent leur information hors des circuits de l’industrie pharmaceutique, je savais qu’il était inefficace contre le diabète et potentiellement dangereux", précise-t-il. Le Dr Masquelier est abonné à Prescrire, seule revue médicale indépendante, qui, dès 2003 dénonçait le service "insuffisant" rendu par le médicament commercialisé depuis 1976 par le laboratoire Servier. Si la tragique histoire du Mediator le désole, elle ne le surprend pas. Comme elle n’étonne pas Pierre Chirac, le rédacteur en chef de Prescrire. "C’est toute la politique du médicament qui est à revoir en France", affirme-t-il.


Après les affaires du Distilbène puis du Vioxx, le drame du Mediator met une nouvelle fois en lumière les liaisons dangereuses qu’entretiennent en France les laboratoires pharmaceutiques avec les autorités sanitaires et politiques. Et tourne au scandale d’État. Sans la ténacité d’une pneumologue de l’hôpital de Brest, Irène Frachon, nul doute que le coupe-faim du laboratoire Servier, dont deux enquêtes concordantes estiment qu’il serait responsable d’au moins 500 morts et 3 500 hospitalisations en 30 ans, serait encore vendu en France aujourd’hui.

Les premiers signaux d’alerte connus datent de la fin des années 1990. En avril 1998, l’Agence du médicament pointe les similitudes entre le principe actif du Mediator et celui d’un autre coupe-faim du même laboratoire, l’Isoméride, interdit à la vente. Un an plus tard, un cardiologue marseillais adresse un courrier aux autorités sur des "lésions de la valve aortique" chez un patient sous Mediator. En 2003, en Espagne, c’est une femme depuis un an sous traitement qui présente les mêmes symptômes. Servier retire aussitôt le médicament du marché ibérique. Sans laisser le temps aux autorités sanitaires espagnoles d’enclencher le processus de retrait qui aurait inévitablement conduit à une enquête au niveau européen et… à une interdiction en France. Plus tard, en 2006, des médecins signalent les mêmes symptômes, cette fois à Toulouse. Pour la première fois, un compte-rendu de l’Afssaps, l’agence française chargée du contrôle et du suivi des médicaments, y fait allusion en deux lignes. L’affaire en reste là.

Pourquoi l’Agence n’a-t-elle pas réagi ? Son directeur, Jean Marimbert, évoque des "signaux trop faibles". "Les problèmes de valves cardiaques sont courants en France, explique-t-il, notamment chez les personnes diabétiques ou en surpoids. Ceux directement liés au Mediator sont passés inaperçus." Certes, mais comment expliquer les difficultés auxquelles la pneumologue Irène Frachon s’est heurtée. "Un vrai mur", raconte-t-elle. Pour l’Agence, au contraire, "la mesure d’interdiction a été prise dès que les preuves ont été réunies", en novembre 2009. Soit douze ans après son retrait aux États-Unis. Et ce n’est qu’un an plus tard, le 16 novembre dernier, qu’elle décide d’alerter les personnes concernées pour qu’elles consultent leur médecin.

Alors à quoi sert l’Afssaps ? C’est la question, brutale, posée par le sénateur communiste François Autain et le député socialiste Gérard Bapt, qui demandent, chacun de leur côté, une mission d’information parlementaire. Créée en 1993 à la suite de l’affaire du sang contaminé, l’Agence est chargée d’assurer la police du médicament : évaluer les risques avant la commercialisation, assurer la surveillance des effets secondaires ensuite. Mais pour Gérard Bapt, l’affaire du Mediator remet en cause l’ensemble du système. "Le vice profond, c’est que les études sont réalisées par les laboratoires à la demande de l’Afssaps. Or, pour trouver, il faut chercher, constate le député. Et un industriel n’est pas le mieux placé pour se poser des questions et être perspicace quand il risque de remettre en cause son produit et le chiffre d’affaires qui va avec." La Cour des comptes ne disait pas autre chose quand elle pointait en 2004 un "mode de fonctionnement" qui "n’est pas de nature à assurer l’indépendance de l’Agence".

Car, d’un bout à l’autre de la chaîne, l’industrie est omniprésente. Elle finance environ 90% de la recherche clinique en France, à travers des partenariats avec les médecins hospitaliers, spécialistes dans leur domaine. Dans le jargon industriel, ces praticiens réputés ont un nom : les "Kol" (key opinion leader, c’est-à-dire personnalités influentes clés). "Ils nous ouvrent les portes des hôpitaux et vont ensuite influencer les professionnels de santé et les autorités", résume un cadre, chef de produit dans l’industrie pharmaceutique. Ce sont les mêmes que recrute l’Afssaps pour évaluer les médicaments. Pour éviter les conflits d’intérêts, les règles sont claires : les experts doivent publier leurs liens financiers avec des industriels (participation à des congrès, voyage aux frais d’un labo, voire salaire de consultant…). Ils doivent aussi sortir de la salle lorsqu’on évalue les médicaments des firmes pour lesquelles ils travaillent. Cette transparence suffit-elle ? "Oui, car le soutien des labos n’oriente pas nos recherches", affirme le Pr Geneviève Derumeaux, experte et présidente de la Société française de cardiologie, dont les activités sont régulièrement financées par le laboratoire Servier. "Arrêtons de stigmatiser les industriels, car si la recherche avance en France, c’est bien grâce à l’industrie ; les pouvoirs publics ne nous donnent rien."

Mais pour Philippe Foucras, président du Formindep, "la transparence n’est pas l’indépendance ; ce serait méconnaître l’importance des réseaux qui se tissent". Le médecin a porté plainte contre une autre instance, la Haute autorité de santé (HAS), pour non-respect des règles éthiques. Et dénonce une stratégie de l’industrie "discrète et efficace, dont les acteurs de la santé semblent étonnamment peu se prémunir". Et pour cause. Au plus haut niveau de l’État, l’actuelle secrétaire d’État à la Santé, Nora Berra, a travaillé dix ans dans l’industrie pharmaceutique, comme, avant elle, Roselyne Bachelot. Une proximité troublante quand on sait que certains dossiers d’importance sont traités en direct dans les cabinets ministériels, avant l’avis des experts. Ainsi, en février 2007, Xavier Bertrand, alors ministre de la Santé, a annoncé le remboursement du Gardasil, le tout nouveau vaccin contre le cancer du col de l’utérus, avant même son évaluation par le Comité technique de vaccination ! De son côté, le Mediator au "service médical rendu" (SMR) jugé "insuffisant" à deux reprises en 1999 puis en 2006, a continué de bénéficier d’un remboursement maximum par la Sécurité sociale. Une décision prise là aussi directement au ministère.

Il n’est certes pas trop tard pour sortir de ce système d’influences. Mais le chantier est immense. Pour de nombreux observateurs, la création d’une police de l’expertise, chargée de surveiller et surtout de sanctionner les écarts, semble incontournable. "Il faudrait aussi obliger les industriels (et non plus seulement les experts) à publier sur Internet leurs liens avec les professionnels de santé, mais aussi les responsables associatifs et les décideurs politiques", propose Didier Tabuteau, responsable de la chaire santé à Sciences-Po et ancien directeur de l’Agence du médicament. Pour Pierre Chirac, de la revue Prescrire, c’est tout le processus qui est à revoir, en partant, "non plus de l’intérêt de la firme à sortir un nouveau produit, mais de celui du patient. Si l’on avait procédé ainsi pour le Médiator, il n’aurait jamais été commercialisé".

Le principal contre-pouvoir reste financier. Aux États-Unis, où le système judiciaire autorise les actions collectives (class action), les usagers obtiennent des indemnisations colossales. Tandis qu’en France les recours judiciaires sont longs et éprouvants, avec à la clé des dommages et intérêts limités. Ainsi, dans l’affaire de l’Isoméride, ce coupe-faim dangereux interdit en 1997, les victimes ont touché 400000 € au maximum, quand, aux États-Unis, un accord à l’amiable aboutissait à une indemnisation de 3,75 milliards de dollars. Un argument de poids qui pourrait expliquer pourquoi l’industriel a retiré de son propre chef le Mediator du marché américain dès 1997. Tout en continuant à le vendre en France.


Source : La vie

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