Mexique : une généalogie des rébellions

Publié le par dan29000

zapatao_medium.jpgMexique : la généalogie des rébellions
GILLY Adolfo
 

Cet entretien a été conduit à Buenos Aires le 1er mai 2010 et publié dans la revue argentine Sudeste. Selon le Larousse, le Sudeste en Argentine est « un vent qui vient du sud-ouest et qui apporte une pluie persistante, provoquant généralement la crue des rivières. »

Quelles sont les caractéristiques de la culture paysanne qui ont donné leur force au mouvement révolutionnaire dirigé par Zapata ? [1]

Adolfo Gilly – Au cours des dernières décennies du XIXe siècle et la première du XXe siècle, l’expansion des rapports capitalistes sur le territoire de la République mexicaine a conduit à une nouvelle vague d’exactions des peuples indiens au centre et au sud du pays, ainsi que des terres des habitants paysans du nord. Ce pillage a été protégé par le régime de Porfirio Diaz et perpétré par les exploitations sucrières à Morelos, les élevages au nord, les exploitations de café au sud et que par toutes sortes d’entreprises sur tout le territoire, à mesure que s’étendaient le réseau ferroviaire, la circulation monétaire, l’exploitation moderne des gisements minéraux et le commerce extérieur.

Comme cela a été le cas tout au long de l’histoire du capital jusqu’à ce jour, le pillage et l’appropriation des biens communs se sont nourris de cette expansion.

Les peuples de l’Etat de Morelos, au sud de la ville de Mexico, ont organisé leur guerre paysanne sous la direction de Emiliano Zapata, en se fondant sur des relations communautaires transmises par des générations depuis des temps immémoriaux.

Les paysans du nord du Mexique, et en particulier ceux des Etats de Chihuahua et de Durango, l’ont organisée selon leurs propres traditions et leurs formes de lutte, d’abord pour conquérir et défendre leurs terres contre les ethnies indigènes, les anciens habitants de ces mêmes terres du nord du Mexique et l’Ouest des Etats-Unis, et ensuite contre l’expansion des exploitations et le pillage des peuples. Par des moyens et pour des raisons différents, l’héritage culturel au nord a privilégié l’autonomie des municipalités, la défense armée et le contrôle par les peuples des biens d’usage commun : forêts, prairies, rivières, eau, montagnes.

Lorsqu’au début du XXe siècle la division et les luttes de pouvoir au sein de la classe dominante ont fourni un moment propice, l’assaut renouvelé des propriétaires du capital contre ces biens a suscité la résistance. Et les peuples du nord et du sud du pays ont recouru aux formes d’organisation transmises au cours des générations par l’histoire de chaque région pour combattre cette agression.

Ce tissu héréditaire comprenait l’utilisation d’armes et de chevaux. Les paysans du sud étaient dirigés par Emiliano Zapata et d’autres chefs locaux ; ceux du nord – qui avaient des coutumes et des manières de faire très différentes – dirigés par Francisco Villa et par les dirigeants de chaque village ont mis sur pied les deux plus grandes armées paysannes, dirigées par des paysans, qu’ait connu tout le continent depuis l’Alaska jusqu’à la Terre de Feu.

Début décembre 1914, au point culminant de la mobilisation et de la guerre paysanne, ces armées – la Division Norte et l’Armée Libertador del Sur – ont occupé la ville de Mexico, alors que l’aile libérale-bourgeoise de la révolution, dirigée par Venustiano Carranza, propriétaire foncier et ex-gouverneur, se repliait sur le port de Veracruz.

C’est là une des plus grands exploits remportés par des paysans et des Indiens dans le continent, et il peut être comparé – à des époques et sous des formes très différentes – à la prise insurrectionnelle de La Paz, en Bolivie, en avril 1952 et aux deux prises de La Paz en 2003 et en 2005 par des peuples indiens de l’Altiplano et par les habitants et les travailleurs de El Alto [au-dessus de La Paz] et des mines.

Quelle est la place du zapatisme agraire dans le processus révolutionnaire par rapport aux autres mouvements ?

Le zapatisme est le mouvement qui, dans son Plan de Ayala de fin 1911 [2] et dans des documents postérieurs, a proposé les programmes – de contenu et de dynamique anticapitalistes – les plus avancés de répartition radicale des terres et d’organisation commune du gouvernement des peuples et de la République tout entière. Entre 1912 et 1918 le zapatisme a effectivement mis en pratique ces programmes et a maintenu son propre gouvernement dans la région de ce qui a été appelé la Commune de Morelos.

La Division del Norte, avec des dizaines de milliers d’hommes et de femmes bien armés, équipés et organisés, a été la plus puissante armée paysanne organisée au Mexique et en Amérique latine. Au cours d’une série de grandes batailles, elle a détruit l’armée fédérale et joué un rôle décisif dans la conquête de la capitale et dans la victoire de la révolution, même si les gouvernements suivants ont été dirigés par ses ennemis au sein même de cette révolution : Venustiano Carranza [président du Mexique de 1915 à 1920] et Alvaro Obregon [président de 1920 à 1924]. La conformation de cette révolution avec se masses en armes et ses deux grandes armées paysannes autonomes, a été décisive pour déterminer le caractère démocratique-radical et agraire de la Constitution approuvée en février de 1917, dont se sont inspirées les réformes radicales du mouvement politique crée autour du président Cardenas dans les années 1930 [3].

Comment comprendre la discontinuité dans le développement de la révolution, et quelle a été l’influence de cette discontinuité sur la conscience des masses ?

Il faudrait un livre pour répondre à cette question, et cela ne suffirait pas... Toutes les grandes révolutions, depuis la révolution française de 1789 jusqu’à la révolution russe de 1917, en passant par les révolutions coloniales qui ont traversé tout le XXe siècle, traversent des vicissitudes de ce type, parce qu’une révolution est un processus turbulent et non un instant magique figé dans le temps.

La meilleure explication que je connaisse est celle qui se trouve dans l’introduction de L’Histoire de la révolution russe de Léon Trotsky, un texte classique sur la dynamique interne des révolutions.

Quels sont les éléments qui ont permis à une révolution « agraire » d’atteindre une dimension « anticapitaliste » ?

Pour autant qu’on puisse tenter une définition sans tomber dans des schémas, je dirais que la révolution mexicainee est une révolution paysanne, agraire et démocratique-radicale, composée de diverses forces sociales et avec des alliances changeantes, dans les conflits politiques et de classes successifs au cours même de la révolution.

Tout lutte radicale de masse, armes à la main, contre le pillage, l’exploitation, l’humiliation et le mépris, comme l’a été la révolution mexicaine, a une dynamique interne anticapitaliste. C’est le cas aujourd’hui avec la lutte des peuples indigènes du Chiapas [Sud du Mexique] et celle de l’Armée zapatiste de libération nationale (EZLN). Mais cela ne signifie pas forcément socialiste, car cela impliquerait un projet et un programme spécifiques de réorganisation de l’ensemble de la vie sociale, comme ceux qui ont été exprimés en Russie en 1917 ou à Cuba entre 1959-1961.

Je ne considère pas qu’il s’agisse-là d’un travers ou d’une carence, mais plutôt que c’est le résultat de l’expérience acquise par chaque peuple à chaque moment de cette histoire où, une fois encore, il se soulève contre les atteintes et les injustices accumulées. Les formes d’organisation de ces peuples insurgés sont à chaque pas le résultat d’une accumulation d’expériences, y compris programmatiques, et de son histoire. C’est uniquement ainsi que l’on peut comprendre la fantastique succession de grèves générales et l’organisation syndicale ainsi que dans les entreprises qui jalonnent l’histoire des travailleurs en Argentine, alors qu’au Mexique cette histoire est enracinée dans des rébellions armées, dans l’organisation communautaire profondément ancrée dans les cultures indigènes, dans des municipalités autonomes, dans des traditions anarchistes et dans des mouvements nationalistes et agraires de masse.

C’est ce qui a débouché sur le mouvement politique crée autour du président Cardenas des années 1930 : une vingtaine de millions d’hectares de terres ont été répartis en propriétés communales ; on a nationalisé le pétrole ; on a organisé des syndicats de masse, affirmé le droit du travail. Et le gouvernement mexicain a donné son accord, sans restrictions, en armes et en argent, à la République espagnole. Toutes ces choses ne s’effacent pas de la mémoire historique transmise par des générations dans un pays déterminé, comme on n’a pas effacé en Argentine ou au Chili les profondes expériences et traditions d’organisation syndicale, de grèves ouvrières et populaires et d’occupations d’usines.

Chaque montée de mobilisations et de revendications ouvre la voie à de nouvelles expériences, et, dans son organisation, prend son essor non pas dans la copie de ce qui a été fait dans d’autres pays mais dans ce qui a été vécu et crée par les générations antérieures. Quelque chose de similaire s’est passé, soit dit en passant, dans la révolution cubaine, dont l’un des antécédents dans les années 1930 était le mouvement antiimpérialiste, socialiste et insurrectionnel de Antonio Guiteras [1906- assassiné en1935].

Paco Ignacio Taibo II a écrit récemment sur ce sujet une magnifique biographie de Guiteras [4]. Il vaut la peine de la lire pour remonter à la généalogie cubaine de Fidel Castro, du Mouvement du 26 juillet et du radicalisme de sa révolution, qui est issue non pas du communisme soviétique mais de l’histoire même de Cuba.

Sous quelle forme considérez-vous que l’idéologie zapatiste a perduré tout au long du XXe siècle ?

Le zapatisme a perduré en tant que programme, qu’attitude et que mythe inspirateur de chaque lutte paysanne et indigène jusqu’au Mexique d’aujourd’hui. Même le Parti Révolutionnaire Institutionnel (PRI) et le Parti de la Révolution Démocratique (PRD), en tant que partis établis dans l’appareil étatique mexicain, l’invoquent par opportunisme et par convenance. Personne ne les croit, même pas leurs électeurs : si on vote pour eux, c’est à chaque moment pour d’autres raisons.

Je crois par contre que le EZLN est en train de faire ce que certains appellent une « appropriation idéologique ». La rébellion indigène armée de janvier 1994 dirigée par le EZLN a démontré avoir pleinement le droit, par ses actes, ses formes d’organisation et ses documents programmatiques, de se revendiquer de l’héritage et de la tradition du zapatisme de la révolution de 1910-1920.

Dans chaque pays, et même dans chaque région, les révoltes, les rébellions et les révolutions ont une généalogie propres. Dans la majorité des pays d’Amérique latine, cette généalogie a, dans ses différentes expèressions, des traditions liées à l’anarchisme et au syndicalisme révolutionnaire des dernières décennies du XIXe et les premières du XXe siècle : l’Argentine, l’Uruguay, le Brésil, la Bolivie, le Chili, le Pérou, jusqu’au Mexique et à Cuba. Au début du XXe siècle, ce sont les syndicalistes del IWW (Industrial Workers of the World) des Etats-Unis qui ont exercé une influence au nord du Mexique, à travers le Parti Libéral Mexicain de Ricardo Flores Magon [1873-1922]. Les gouvernements n’ont jamais réussi à figer cette frontière qui reste en mouvement.

Bien sûr, une rébellion n’est pas nécessairement une révolution. Une rébellion est le fait d’un peuple, alors qu’une révolution comporte aussi un programme politique. Mais il n’y a pas de révolution qui n’ait débuté avec une ou plusieurs rébellions. La généalogie des rébellions réside non pas dans les personnes ou dans les idées des dirigeants, quelle que soit leur importance, mais dans l’expérience matérielle de chaque peuple, accumulée durant des générations successives.

Les partis de la gauche institutionnelle – ou institutionnalisés – ont toujours voulu effacer ces généalogies rebelles. Mais cela est impossible. Les travailleurs, dans leur manière d’être, de faire et de penser l’organisation ainsi que la lutte, les ont héritées, préservées et enrichies, y compris tous ceux qui n’ont jamais entendu ou lu quoi que ce soit sur ces ancêtres. C’est par des voies plus quotidiennes que ce savoir est transmis.

La révolution mexicaine d’indépendance de 1810, dirigée par les curés Hidalgo et Morelos, a été une grande insurrection agraire et indigène. La révolution mexicaine de 1910 l’a également été, avec les contenus et les formes organisationnelles de son époque. Tout mouvement révolutionnaire mexicain authentique – et le EZLN en est un – est héritier de cette double généalogie.

De la même manière, la généalogie des grandes grèves générales de 1969 avec occupation d’usines en Argentine, remonte, entre autres, à la Semaine Tragique et à la Patagonie Rebelle ; et la généalogie des piqueteros [en Argentine] et leurs moyens de lutte – dont la grande rébellion urbaine de décembre 2001 – est issue des formes d’organisation de leurs parents et grand-parents dans le pays des Argentins.

Cette généalogie ne signifie pas qu’il s’agit d’une répétition, mais de recevoir, d’enrichir et de rénover l’héritage immatériel qu’ils nous ont laissé.

Adolfo Gilly


Source : ESSF

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