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Freud est-il décidément une chasse gardée et son oeuvre interdite de relecture critique ? 

 

par Michel Onfray / LE MONDE
  

Voilà, c'est fait, Mme Roudinesco qui piaffait d'impatience dans la perspective de la parution de mon livre sur Freud a enfin pu vider sa bile dans "Le Monde des livres" et, personne ne s'en étonnera, les arguments sont connus : je suis un fasciste, un compagnon de route de Vichy et de Pétain, un suppôt du Front national, un défenseur d'auteurs ayant trempé dans la collaboration... De fait, chacun jugera : mon trajet depuis mon premier livre paru en 1989 illustre bien les dires de cette dame, je n'ai cessé en effet d'être un Léon Daudet moderne, un Maurras contemporain, un genre de Le Pen de la philosophie ou bien encore un "freudo-marxiste " qui réhabilite "les thèses paganistes de l'extrême droite française". J'ai honte pour elle...
 

Pour écrire un pareil tissu de sottises, il lui aura suffi de reprendre les textes qu'elle publia jadis pour criminaliser les auteurs du Livre noir de la psychanalyse et de changer les noms pour y mettre le mien : son épistémologie est bien connue du milieu... Je dispose même de plusieurs témoignages de psychanalystes illustres affligés que cette dame puisse s'autoproclamer gardienne médiatique du temple freudien et considérer que, si on émet une critique sur Freud, le freudisme ou la psychanalyse, c'est à elle qu'on fait une offense personnelle. Une semaine avant la parution du livre, elle se répandait déjà dans un communiqué insultant à mon endroit auprès de l'Agence France-Presse... Pour éviter cette paranoïa, on peut toujours se faire psychanalyser, mais il est vrai que la chose semble déjà faite et témoigne contre l'efficacité du divan !

Mme Roudinesco coupe l'humanité en deux : les juifs et les antisémites. Comme je n'ai pas l'honneur d'être juif, il faut bien que je sois antisémite. Dialectique imparable apprise pendant les longues années de son militantisme au Parti communiste français dans sa période stalinienne et resservie ad nauseam depuis qu'elle tient boutique à Paris du petit commerce freudien.

Lisons. Voici ce que je penserais : Kant est un précurseur d'Adolf Eichmann, saint Jean un préfigurateur d'Hitler et Jésus l'inventeur d'Hiroshima. Faut-il en rire ? J'ai peine pour elle... Elle parle de ses fantasmes, pas de mes textes, il lui faudrait pour ce faire des vertus qui lui manquent : l'humilité et la capacité à lire ce qui est écrit et non ce qu'elle projette. Elle n'est pas par hasard l'auteur d'un livre intitulé La Part obscure de nous-mêmes, sous-titré Une histoire des pervers... Elle sait de quoi et de qui elle parle et illustre ce faisant, à son corps défendant, la thèse qui anime mon livre sur Freud, thèse nietzschéenne au demeurant : toute philosophie constitue l'autobiographie de son auteur, sa confession...

J'aurais mis cinq mois à lire l'oeuvre complète de Freud : la préface signale (page 16) que j'ai commencé ma lecture en 1973... Mme Roudinesco affirme que mon livre est "truffé d'erreurs" sans dire lesquelles. Qu'il est "traversé des rumeurs", toujours sans préciser. Qu'il est "sans sources bibliographiques" ! Or, si Mme Roudinesco avait eu le livre entre les mains et ne s'était pas contentée de ses fantasmes, elle aurait constaté qu'il existe une bibliographie commentée de vingt pages en interligne "un", soit, j'ai vérifié sur mon fichier, 56 521 signes... Pour une bibliographie inexistante, on a fait mieux !

Et puis, signature d'un texte qui pourrait être anonyme, on la reconnaîtrait tout de même, la présence du mot "révisionniste", sésame à l'aide duquel on criminalise toute pensée critique qui préfère l'histoire à la légende que Mme Roudinesco entretient avec le soin d'un éleveur de mygales. Voici donc le gros mot lâché, il sert à jeter l'opprobre sur toute pensée critique à l'endroit du freudisme, les auteurs du Livre noir de la psychanalyse s'en souviennent, meurtris d'avoir été traités d'antisémites et de révisionnistes par la presque totalité de la presse emboîtant alors le pas comme un seul homme à la dame spécialiste de la perversion. Comme j'avais prévu l'attaque, j'avais écrit que les thuriféraires de la secte affirmeraient ceci : "Toute critique de la psychanalyse repose sur une critique de Freud qui était juif, elle est donc toujours suspecte d'antisémitisme" (page 461), un argument inventé par Freud lui-même en son temps. Je ne m'étonne donc pas de le retrouver comme fond de sauce à son vieux ragoût...

J'aurais aimé, au lieu de ce long cri de haine, un article qui m'explique : pourquoi Freud rédige une dédicace élogieuse à Mussolini en 1933 ; pourquoi il s'est rangé du côté du chancelier Dollfuss auquel on doit l'austro-fascisme responsable des répressions sanglantes à Vienne en 1934 - 1 500 à 2 000 morts sous ses fenêtres ; pourquoi, avec le psychanalyste Max Eitingon, Freud travaille dès 1933 avec les nazis pour que, sous couvert de l'Institut Göring, la psychanalyse puisse continuer à exister sous le IIIe Reich ; pourquoi Freud envisage de promouvoir le psychanalyste non juif Felix Boehm à la tête de l'institution pour "favoriser une politique de collaboration avec le nouveau régime", écrit Elisabeth Roudinesco dans Retour sur la question juive (page 136) quand il lui arrive par hasard d'être honnête ; pourquoi il existe nombre de textes contre le bolchevisme chez Freud et aucun contre le fascisme ou le national-socialisme ; pourquoi, octogénaire, l'Homme aux loups lui-même explique en 1974 que, plus d'un demi-siècle après avoir été prétendument guéri par Freud en 1918, il est toujours souffrant et en analyse ; pourquoi Freud refusait de prendre les pauvres sur son divan ; pourquoi l'"attention flottante" est un concept mis en place par ses soins qui justifie que l'analyste puisse dormir pendant les séances sans que l'analyse s'en trouve affectée ; pourquoi il prenait l'équivalent de 450 euros la séance en liquide et préconisait une séance par jour.

Ces deux dernières remarques m'autorisent à penser qu'Elisabeth Roudinesco a raison de conclure son texte ainsi : "On est loin ici d'un simple débat opposant les partisans et les adeptes de la psychanalyse, et l'on est en droit de se demander si les motivations marchandes ne sont pas désormais d'un tel poids éditorial qu'elles finissent par abolir tout jugement critique. La question mérite d'être posée."

Avec ce livre, des amis m'avaient prédit la haine au prétexte que je m'attaquais au portefeuille : je mesure aujourd'hui combien ils avaient raison...
Michel Onfray est philosophe et auteur du "Crépuscule d'une idole. L'affabulation freudienne", Grasset, 600 p., 22 €.



Tag(s) : #lectures

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