Michel Onfray : Incroyable succès de son université populaire

Publié le par dan29000

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Comme Diogène, il veut des chimères nues, des idées libres, de la rage crue. Ce fort festin qui fait son ordinaire, Michel Onfray le sert tous les lundis soir, au Centre dramatique national (CDN) de Normandie, de 18 à 20 heures, à mille convives affamés. L'Université populaire (UP) de Caen, c'était une utopie, un rêve gratuit et beau, caressé par une poignée de fous. Accès libre, professeurs bénévoles, pas d'examens, pas de présence obligatoire, pas de diplômes. La quintessence de la liberté. Huit ans plus tard, la foule s'y presse, de plus en plus nombreuse. De drôles d'étudiants, souvent chenus, avides de ces nourritures terrestres qui leur apprennent la ferveur.

Thierry Lecoquierre, 50 ans, se rappelle encore ce jour d'été où il a arrêté sa voiture sur le bord de la route, pour mieux écouter. Sur France Culture, un professeur de philosophie lui parlait du mythe de Jésus. Après cette retransmission, le médecin a cogité pendant dix jours. C'était il y a six ans. Depuis, il a changé plusieurs fois ses gardes, ses consultations, ses vacances, pour ne pas manquer une seule des conférences d'Onfray à Caen. Il l'a suivi dans tous ses lieux, au Musée des beaux-arts, bientôt trop petit, puis à la fac, et maintenant dans la grande salle du théâtre d'Hérouville-Saint-Clair. "Je n'en ai raté qu'une, quand je me suis fait opérer !"

Ce serait inquiétant, si le docteur Lecoquierre ne gardait sa réserve : "Je ne suis pas d'accord avec tout ce qu'il dit. Il m'énerve à la télé. Ses billets d'humeur, je ne les lis pas." Mais, le lundi en fin d'après-midi, le médecin et une dizaine d'adeptes du covoiturage quittent Le Havre, en deux ou trois véhicules, pour rallier la proche banlieue de Caen, à quelque 50 km. "J'aime cette excitation intellectuelle. Ses cours me font réfléchir sur ma pratique médicale. Sur ma vie privée", explique-t-il. Montaigne, Spinoza, Nietzsche, à chaque fois une "bombe" dans sa vie.

Dans cette troupe havraise, un ingénieur, un météorologue, un professeur de théâtre, parfois "un copain plombier qui ne lit que des revues techniques d'automobile" et à qui les cours avaient "beaucoup plu". Ces fidèles de l'UP et de la "contre-histoire de la philosophie" qui s'y écrit échangent des e-mails, des lectures, des dîners. Seule la psychanalyste du groupe a décliné l'invitation pour cette année... Freud est au programme, et "elle ne voulait pas que l'on touche à son idole", ironise gentiment Thierry Lecoquierre. Car Michel Onfray, qui se revendique hédoniste, nietzschéen de gauche, libertaire, athée, s'est aussi taillé une réputation en décapitant les statues. Précisément celle de Sigmund Freud, qu'il démolit avec vigueur chaque semaine depuis novembre 2009 et jusqu'en mai 2010.

"D'un livre l'autre on reproduit les mythes sans jamais les mettre en doute", constatait-il dans La Puissance d'exister (Poche, "Biblio essais", 2008). Il s'applique à l'exercice inverse dans Le Crépuscule d'une idole - L'Affabulation freudienne, à paraître en avril, chez Grasset. Une guerre en perspective avec les freudiens, qu'il voit venir avec gourmandise. Philosophie Magazine en a donné un avant-goût, en février : Onfray versus Jacques-Alain Miller, fondateur de l'Association mondiale de psychanalyse. Les "upistes" n'en perdent pas une miette.

C'est dans Le Nouvel Observateur que Michèle Gauthier avait découvert, en septembre 2002, le projet d'université populaire. Michel Onfray y expliquait, dans une lettre ouverte, pourquoi il démissionnait de l'éducation nationale. A l'époque, le mardi, jour du cours, la biologiste parisienne chantait dans une chorale. Les retransmissions de France Culture l'été, puis une intervention du philosophe rebelle à la télévision la persuadèrent d'aller faire un tour à Caen.

"Je comprenais tout ce qu'il disait. J'avais l'impression d'être intelligente", raconte la juvénile retraitée, exhumant de son sac un exemplaire des Essais de Montaigne, préfacé par Merleau-Ponty, tout écorné, lardé de signets. Les Lettres à Lucilius, de Sénèque, et le Discours de la servitude volontaire, d'Etienne de La Boétie, émergent du cartable dans le même état. "Avec ça, vous pouvez vivre toute la vie !" Elle feuillette Montaigne, à la recherche d'une de ses citations préférées : "Mes conceptions et mon jugement ne marchent qu'à tâtons, chancelant, bronchant et choppant."

Ses amis intellectuels parisiens l'ont beaucoup chambrée d'aller voir son "gourou" en Normandie. Elle a rétorqué qu'elle aimerait bien qu'on lui explique ce qu'est "un vrai philosophe". A l'un d'eux elle a répondu que Michel Onfray était un passeur : "Il m'a donné des clés pour accéder à des lectures essentielles, à des pensées qui m'éblouissent." Au fond, il lui rend les philosophes familiers. "J'ai l'impression de vivre en leur compagnie, alors que je n'aurais jamais osé les aborder."

Elle n'a pas oublié comment, les premières fois, épuisée par son cancer et par un drame familial, elle faisait son sac, sautait dans un train et se réveillait "bien" au matin, après sa soirée philosophique. "Il y a eu au moins un bienfait physique de ce déplacement. J'en revenais avec des idées nouvelles, des envies de lecture." Michèle réfléchit un instant : "Je pense que l'on peut être sauvé par la beauté des choses."

Le succès est tel désormais que l'on arrive bien longtemps à l'avance pour trouver place dans l'amphithéâtre. Une escouade d'ouvreurs et d'ouvreuses distribue des tickets d'épicerie en papier bis avec bande de couleur. Elle change toutes les semaines, pour éviter le resquillage. "C'est un rituel. Ce sont toujours les mêmes qui sont là dès 16 h 30", observe Dorothée Schwartz, assistante de Michel Onfray, qui gère l'ensemble. L'UP fonctionne avec une subvention de 60 000 euros par an du conseil régional de Basse-Normandie et la complicité active de Jean Lambert-wild, auteur, metteur en scène et directeur du CDN.
 
Béatrice Gurrey
Source : le Monde

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