Michel Onfray : la chronique de septembre 2012

Publié le par dan29000

camusLa chronique mensuelle de Michel Onfray | N° 88 – Septembre 2012

 


 

 


TROIS CENTS ANS ÇA SUFFIT… -

 

 

 

 


 


Tricentenaire de la naissance de Rousseau ! Adolescent, je l’aimais, mais il faut être adolescent pour aimer le philosophe genevois… Bon signe de l’aimer à dix sept ans, mauvais de l’aimer plus tard. Car cet homme acariâtre, atrabilaire, paranoïaque, misanthrope, mégalomane, a couché sur le papier nombre d’idées qui, reprises par de sinistres personnages, sont devenues depuis trois siècles des armes de destruction massive de l’humanité.


Saint-Just et Robespierre s’emparent de la justification de la peine de mort donnée dans Le Contrat Social, de la critique de la propriété formulée dans le Discours sur l’origine de l’inégalité parmi les hommes de la haine de l’athéisme et de l’hédonisme, doublée d’une célébration de l’idéal ascétique calviniste avec obligation à la vertu transformée en ciment d’une religion laïque, thèses développées dans La Profession de foi du vicaire Savoyard. Ainsi armés conceptuellement, ces dictateurs ont  conduit des milliers d’hommes à la guillotine pour ensanglanter une Révolution française qui s’annonçait pourtant sous de bons auspices avec l’abolition des privilèges.


Cette Révolution française, via Marx et le marxisme, puis Lénine, fournit la matrice au socialisme autoritaire de la révolution industrielle. Le marxisme recycle en effet ce schéma simpliste : l’homme naît bon, la société le corrompt, changeons de société, nous retrouverons la bonté primitive de l’homme. Le schéma chrétien dans lequel s’inscrit la pensée rousseauiste facilite les choses. Pour les Chrétiens : il existe un paradis  au début de l’humanité ; le péché originel en clos les portes ; mais on peut les ouvrir à nouveau par la révolution spirituelle d’une conversion ; alors l’Eden perdu devient promesse d’une vie éternelle. Pour les marxistes : le paradis, c’est la société d’avant la propriété ; le péché originel correspond à l’appropriation, à l’enclos des terres, à la barrière ; le salut passe par l’abolition des  clôtures et la réalisation du communisme des biens ; arrive alors une société sans classes, sans exploitation, sans domination, sans négativité, sans mal… Les camps, les barbelés, les exécutions capitales ont montré la dangerosité de ces rêveries d’un penseur solitaire.


Le même Rousseau écrivit dans son Discours sur les sciences et les arts un terrible réquisitoire contre la civilisation, le raffinement et la culture. Cet homme qui composait de la musique et vécut un temps en recopiant des partitions voulait la fermeture des opéras ; cet écrivain qui vivait de sa plume maudissait l’imprimerie, une invention coupable de propager des idées dangereuses ; ce philosophe polygraphe qui vomit sur les idées leur préfère la discipline militaire, la simplicité des paysans, la rudesse des spartiates ; ce géniteur de cinq enfants qui  les abandonne à l’assistance publique rédige L’Emile pour nous expliquer comment il faut élever sa progéniture, etc.


A dix-sept ans, parce que le monde nous résiste en tout, on souhaite l’embraser et le détruire : Rousseau est un ami. Si, le temps passant, on persiste dans cette dilection, c’est qu’on se complait dans cette gauche de ressentiment qui a moins le souci d’enrichir les pauvres que d’appauvrir les riches.


Pour moi qui revendique une gauche libertaire, solaire, proudhonienne, antitotalitaire, athée, hédoniste, voluptueuse, partageuse, Rousseau est l’homme qui, par son discours, engage la gauche sur une voie nocturne. La gauche française non libérale se chauffe toujours à ce soleil noir. J’aime la gauche ; mais je n’aime pas ce soleil noir. Je donne tout Rousseau pour quelques brefs textes politiques d’Olympe de Gouges : laïque, anticolonialiste, féministe, hédoniste, fédéraliste, tout y est ! Elle fut conduite à l’échafaud enceinte et décapitée par les Montagnards, des amis de Rousseau… Je vois bien aujourd’hui quels amis du philosophe de Genève me conduiraient volontiers sous le rasoir national !

 


Michel Onfray

 

 

SOURCE / michelonfray.fr

 

 

 

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