Michel Wieviorka : les nouvelles formes du racisme

Publié le par dan29000

 

 

Débat : la France est-elle un pays raciste ?

Les nouvelles formes du racisme

Par Michel Wieviorka


 Copyright : Pierre Verdy / AFP
Contribution de Michel Wieviorka, historien, dernier ouvrage paru : La mémoire désunie (Le Seuil)

Parler de « la France raciste », comme je l’ai fait en 1990 avec un ouvrage publié sous ce titre, c’est reconnaître que notre pays est traversé par des logiques où le racisme trouve sa place.

Ce n’est évidemment pas dire de tous les Français qu’ils sont racistes – à ce compte, parler de la France maritime reviendrait à affirmer que tous les Français vivent de la mer, ou près d’elle, ce qui est absurde.

Dans les années d’après-guerre, on pouvait croire au déclin historique du racisme, qui ne pouvait plus être tenu pour une simple opinion, tant le nazisme en avait démontré le caractère criminel.

La décolonisation, le mouvement américain pour les droits civiques ne pouvaient que renforcer cet espoir. Mais le phénomène s’est perpétué, en se transformant. Ses formes les plus crues, les plus explicites, ont périclité, certes, mais il s’est relancé sous des formes insidieuses.

Il a d’abord pris l’allure non seulement d’une idéologie aujourd’hui largement condamnée, mais d’un ensemble de mécanismes d’exclusion et d’infériorisation qui semblent jouer seuls, sans que personne n’ait à s’assumer explicitement raciste.

Les spécialistes ont appelé ce racisme « institutionnel », et désigné sa forme principale, les discriminations dites « systémiques » : personne apparemment n’est raciste dans l’entreprise X, mais les Arabes ou les Noirs ne sont jamais embauchés.

Il a fallu que Martine Aubry crée en 1999 le Groupe d’étude et de lutte contre les discriminations (GELD), préfiguration de la HALDE (Haute autorité de lutte contre les discriminations et pour l’égalité), pour que ces discriminations soient abordées de front par la puissance publique.

Dans les années 80, les significations du racisme ont évolué. Il était moins question des caractéristiques physiques de ses cibles, la couleur de peau notamment, et plus de leur identité culturelle ou religieuse.

Le racisme devenait « différencialiste », « culturel », postulant le caractère irréductible des différences culturelles ou religieuses, et disant des immigrés qu’en tant qu’Arabes, ou Nord-Africains, ou musulmans, ils ne s’intégreront jamais.

Ce nouveau racisme vise plus à tenir à distance et à rejeter ses victimes qu’à les inférioriser pour mieux les exploiter – il faut dire que l’industrie n’a plus besoin de ces travailleurs non qualifiés venus notamment d’Afrique du Nord.

Puis la France a pris conscience de la présence, sur son territoire d’une importante population noire. La nature – la couleur de peau – refaisait irruption dans le débat, et pas seulement la culture, l’origine nationale ou la religion.

Or les victimes elles-mêmes revendiquent de plus en plus leur couleur de peau, non pas pour en tirer fierté, mais pour parler du passé – les traites négrières, l’esclavage, le colonialisme – et des discriminations d’aujourd’hui.

Plus largement, le contexte est à la poussée des identités en tous genres – la diversité. Ce phénomène présente sa face de lumière, quand il nous encourage à reconnaître l’existence de différences qui constituent un apport historique et culturel à l’humanité sans mettre nécessairement en cause les valeurs universelles du droit et de la raison.

Il présente aussi sa face d’ombre, communautariste, poussant à la fragmentation de la société, et susceptible d’alimenter le racisme au sein de groupes minoritaires qui en appellent alors à la haine du groupe dominant, ou d’autres groupes minoritaires – par exemple : du racisme anti-noir de la part de Juifs, ou de l’antisémitisme de la part de Noirs.

La crise renforce cette face d’ombre et exacerbe les conduites et les préjugés négatifs.

Ces transformations opèrent en produisant différentes modalités de racisme, les unes renforcées, mais pas les autres, ou pas nécessairement.

Il peut y avoir, par exemple, moins de violence physique, mais plus d’expression sans retenue de préjugés, plus de racisme idéologique, porté par des forces politiques comme le Front national, et moins de discrimination, etc.

C’est pourquoi l’annonce de la création prochaine d’un Observatoire du racisme est une bonne nouvelle – il permettra d’affiner et de systématiser nos connaissances, encore lacunaires, et de fonder les politiques publiques en meilleure connaissance de cause.

 

Retrouvez l'ensemble des contributions pour ce débat dans le dossier La France est-elle un pays raciste ?

 

Source : Témoignage chrétien

 

 

 

 

 

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