Mon ami Godard, par Daniel Cohn-Bendit

Publié le par dan29000

 

 

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Pour son quatre-vingtième anniversaire
Mon ami Godard

LEMONDE.FR |

 

Quand on me demande depuis quand je connais Godard, je dis : "Depuis A bout de souffle." Ce film de 1959 est pour moi le film entre les films. Le film contemporain en soi. Un film qui fonctionne à n'importe quelle époque. C'est du punk avant la lettre : "Tu n'as aucune chance mais saisis-la."

Je l'ai vu pour la première fois au début des années 60. Et depuis, certainement une vingtaine de fois. Mais c'est seulement quelques années plus tard que nous nous sommes rencontrés personnellement. Pour moi, il était déjà un mythe, tandis que lui ne me connaissait pas encore. Les choses ont changé en 1968. Il dit qu'il m'a vu pour la première fois lors d'une manifestation pour la Cinémathèque française et son directeur, Henri Langlois, que voulait limoger le ministre de la culture de l'époque, André Malraux, ce qui a fait descendre les cinéastes dans la rue. J'étais là avec quelques amis et j'ai dit quelque chose du haut du rebord d'une fenêtre.

Godard était souvent à Nanterre dès le début de 1967, parce qu'il préparait La Chinoise avec Anne Wiazemsky. Et en mars 1968, lorsque la première université fut occupée, celle de Nanterre, il était là aussi. Je crois que c'est ce jour-là que nous avons parlé ensemble pour la première fois. C'était pour ainsi dire ma venue au monde politique. Cette année-là, nous nous sommes revus souvent, car Godard a beaucoup tourné durant toute la révolte étudiante.

UNE CHOSE ASSEZ IDÉOLOGIQUE

Tout le monde savait qu'il était affilié aux maoïstes et ce n'était pas du tout ma tasse de thé. Voilà pourquoi nous ne nous sommes pas rencontrés sur le terrain politique. Mais durant l'été 68, j'ai fait la connaissance d'un producteur qui m'a demandé si je ne voulais pas tourner un film. A l'époque on croyait que tout le monde était capable de faire des films. J'ai dit : "Si, bien sûr. Je voudrais tourner un western avec Jean-Luc Godard." C'était évidemment une boutade. Mais quelqu'un l'a raconté à Godard qui a dit : "Je ne veux évidemment pas faire de western ! Mais pourquoi pas."

Et c'est ainsi que nous nous sommes retrouvés à Rome au mois de septembre 1968 pour le tournage de notre western : Vent d'est. Une histoire complètement dingue. J'avais vingt-trois ans, Jean-Luc avait la quarantaine. Tout était discuté en assemblées générales ; le matin on se retrouvait pour parler du cinéma, de son importance et du sens de tout ça, et puis, à un moment donné on a commencé à tourner. Parfois, nous les plus jeunes, nous allions à la plage où nous dormions aussi. Godard était fasciné mais il allait à l'hôtel. Nos idées politiques ne l'intéressaient pas, il était maoïste. Mais notre façon de vivre l'intéressait beaucoup.

Les maoïstes étaient rigides, nous étions imprévisibles. Pour nous, la vie était plus importante que la politique, même si c'était évidemment aussi une forme de politique. Il y avait donc une fascination réciproque – moi j'étais fasciné par sa cohérence intellectuelle, même si je n'étais pas d'accord, et lui était fasciné par notre liberté. Il y a une photo de moi, à l'époque, où je suis en short, en train de jouer avec un colt. Mais c'était des bêtises, on jouait simplement avec les accessoires. Le film était une idée abracadabrante et ça n'a pas donné grand-chose. Plus tard, Godard l'a terminé avec Jean-Pierre Gorin et leur collectif Dziga Vertov, c'est devenu une chose assez idéologique. Mais nous nous sommes côtoyés pendant un bon moment. Ce fut aussi une période tragique pour Godard qui a été quitté par sa femme, Anne Wiazemsky. Elle est partie avec un ami à moi. Tout ça, c'était la vie ; et à côté il y avait un film en train de se faire.

INTELLECTUELLEMENT IL VEUT PROVOQUER, MAIS ÉMOTIONNELLEMENT IL EST TRÈS FRAGILE

C'est à cette époque que j'ai compris que Godard est quelqu'un qui s'empare de tout ferment révolutionnaire pour surmonter sa propre histoire. Il faut bien comprendre ça, si l'on veut comprendre Godard : tout sa vie est une révolte permanente contre son origine, contre sa famille qui appartenait à la grande bourgeoise suisse, raciste et fascistoïde. C'est ça qui le fascinait dans la révolte de 68 et aussi dans le maoïsme – pour lui, il fallait que ce soit le plus radical possible. C'est ainsi que fonctionne sa pensée intellectuelle mais aussi sa pensée cinématographique. La Nouvelle Vague était la critique radicale du cinéma de qualité français. Quel que soit l'engagement de Godard, il prend toujours la position la plus radicale.

D'un autre côté, c'est quelqu'un d'adorable et d'une très grande tendresse. Pendant des années, par exemple, et jusqu'à ce que nous nous fâchions, il m'a toujours envoyé un petit message, au mois de mars – "Happy Birthday" pour ma naissance en politique. Et je me souviens qu'à Rome, lorsqu'Anne Wiazemsky l'a quitté, il lui a offert un dessin représentant un sujet que l'on retrouve aussi dans ses films : un kangourou – c'était elle –, avec lui dans la poche. Il voulait dire par là qu'ils allaient ensemble. Pourtant elle était déjà partie.

Intellectuellement il veut provoquer, mais émotionnellement il est très fragile. Je l'aime bien parce que c'est un solitaire et qu'il a toujours été un solitaire dans sa révolte. Dans les années 70, par exemple, il est allé à Cuba, mais pendant tout son séjour il est resté dans sa chambre d'hôtel. Il ne sortait pas parce qu'il n'arrivait pas à avoir un contact avec les gens. Ce n'est qu'avec Anne-Marie Miéville, avec qui il est depuis 1975, qu'il a trouvé une forme d'alter ego, quelqu'un avec qui il peut faire des choses. Réfléchir par exemple aux rapports qu'entretiennent entre eux les images et les sons. Leur première grande production commune a été le film sur la Palestine Ici et ailleurs (1975). C'est le premier film qui lui a valu un reproche d'antisémitisme. Godard avait tourné le film en 1969-1970 dans un camp palestinien et dans des conditions singulières, avec Gorin, qui était un maoïste radical. Ils ont été instrumentalisés par les fedayins, ou quelque autre groupe, avec qui ils étaient là-bas. Après leur retour, ils ont laissé le film de côté. Quelques années plus tard, Godard a repris tout ça ; il a fait de nouvelles prises de vue avec Anne-Marie Miéville et ajouté le dialogue. C'est dans ce film qu'on a la célèbre comparaison en image entre Golda Meir et Adolf Hitler, suggérant que les Israéliens font avec les Palestiniens ce que les nazis avaient fait avec les juifs. Voilà la posture propalestinienne radicale et antisioniste de Godard : aujourd'hui, les Palestiniens sont les victimes des victimes d'autrefois. Depuis, la question qui se pose est : Godard est-il antisémite ?

C'EST LE PROBLÈME DE GODARD

Et cette question est insoluble. Mais elle est intéressante si l'on s'y penche vraiment. Dernièrement j'ai appelé quelqu'un qui travaillait en étroite collaboration avec Godard – Romain Goupil, avec qui il s'est fâché d'ailleurs depuis assez longtemps, ce qui veut dire chez Godard qu'il ne lui parle plus – et je lui ai posé la question : "A ton avis, est-ce que Jean-Luc est antisémite ?" Il m'a répondu : "On ne peut pas dire ça. Il faut savoir de quelle famille il vient." Godard aurait dit une fois à Romain : "Ecoute. Quand j'étais enfant, je marquais les avancées de la Wehrmacht avec de petits fanions. Toi, Romain, tu viens d'une famille communiste et tu as eu d'autres jeux. Et Dany vient d'une famille d'émigrants juifs. C'est toute la différence, voilà pourquoi nous sommes devenus ce que nous sommes."

Je crois que les sentiments de Godard sont contradictoires. On peut certainement dire qu'il n'est pas casher. Mais est-il un militant antisémite ? Il fait des blagues sur les juifs. Comme tout le monde. Mais c'est loin d'être une définition de l'antisémitisme. Sa question – et là il est proche de Sartre – est celle-ci : qui est le juif d'aujourd'hui ? Le juif d'aujourd'hui, dit Godard, ce sont les Palestiniens. Lui et Sartre ont essayé, bien que de façon différente, de comprendre ce qui s'est passé lors de l'attentat aux Jeux olympiques de Munich en 1972 et ils l'ont dit publiquement : c'est une forme de la résistance palestinienne. Sartre est ensuite revenu sur ses propos. Sartre s'est toujours identifié aux juifs, ils sont pour lui le symbole de la persécution et des persécutés. Il n'a été propalestinien que durant sa période maoïste.

Ainsi, l'antisémitisme ou le supposé antisémitisme de Godard a son origine dans cette période maoïste. Mais au fond, la préoccupation de Godard jusqu'à aujourd'hui est celle-ci : on aurait dû protéger les juifs des nazis. Et qui sont les juifs d'aujourd'hui ? Les Palestiniens. Voilà pourquoi il faut les protéger contre Israël. Il ne s'agit pas de savoir si c'est juste ou faux. Ça ne mène nulle part. Chacun a un problème. Comme dans les romans, comme dans les films. Et ça, c'est la tache de Godard.

LÀ-DESSUS GODARD A PIQUÉ UNE COLÈRE

Dans son dernier film, Film socialisme, il y a aussi une histoire juive singulière – l'histoire d'un banquier et puis cette magnifique image de la Palestine intacte. Moi je dis : Godard est un très grand artiste, comme Céline qui était antisémite mais qui a quand même écrit l'un des livres les plus impressionnants sur la guerre. Ou comme Richard Wagner, Gottfried Benn et d'autres. Il y a tant d'artistes qui ne sont pas casher. Mais la question reste posée, bien entendu : pourquoi est-ce que les juifs dérangent tant ? Je dis toujours : "Les victimes ne sont pas par définition des individus bons. Ce sont des victimes." Et Godard dit : "Oui, les juifs ont été des victimes mais ce ne sont pas des individus bons, regardez ce qu'ils font maintenant aux Palestiniens." Dire les choses comme ça, c'est peut-être faux. Mais, moi non plus, je ne peux pas comprendre comment, avec une histoire comme la Shoah, quand on a vécu cette extermination, on peut pratiquer une telle politique coloniale. Je me souviens qu'après les massacres de Sabra et Chatila, j'ai rêvé que l'armée israélienne avait repoussé les Syriens et les milices libanaises, et sauvé les Palestiniens. Pourquoi ne l'ont-ils pas fait ? J'ai toujours espéré que les hommes puissent apprendre de l'histoire. Mais non. Ils apprennent ce qu'ils veulent.

Pourquoi Godard n'a de cesse de vouloir prouver à tout le monde que les juifs ne sont pas vraiment bons, c'est son problème. Mais ce faisant, il pose quand même une bonne question.

Et bien entendu, c'était une bonne chose de lui décerner un oscar d'honneur. De toute évidence, l'académie des Oscars a compris que c'est l'un des plus grands esprits du cinéma. Quelqu'un qui construit le cinéma. Le déconstruit. Qui expérimente de nouveaux sons et des images invraisemblables et travaille toujours contre la tradition et crée quelque chose de neuf.

Notre relation a duré jusqu'à ce fameux soir où il a présenté son film sur la Bosnie, Forever Mozart (juin 1996). Le film a été présenté en avant-première à Strasbourg, et je devais conduire le débat ensuite. J'ai dit que je le ferai volontiers. Nous avons regardé le film et les gens ne l'ont pas compris. Les films de Godard étaient déjà très difficiles à l'époque. Les spectateurs étaient assez durs dans la discussion. Ils étaient déçus, ils étaient indignés et ils ont durement attaqué Godard. Et j'ai fait l'erreur de ma vie. Quand j'ai vu que ça ne marchait pas bien, j'ai dit : "Faites attention, vous avez devant vous l'un des plus grands cinéastes de toute l'histoire du cinéma, et vous grommelez à tort et à travers, sans même essayer de comprendre quoi que ce soit. Godard a fait le plus grand film de tous les temps ! Il s'appelle A bout de souffle." Là-dessus, Godard a piqué une colère et s'est mis à crier qu'il aimerait que ce film n'existe pas, que c'était le plus mauvais, le pire film qu'il ait jamais fait, et que s'il en avait le pouvoir, il détruirait toutes les copies pour que plus personne ne vienne l'embêter avec ce film.

JE BRADE TOUT

J'étais sidéré. Finalement, à un moment, la discussion a pris fin et nous sommes allés manger. Les acteurs étaient là aussi. Au restaurant, la discussion a continué et soudain les acteurs ont dit à Godard : "Tu sais quoi ? Nous non plus, nous n'avons pas compris le film. Tu n'en as même pas parlé avec nous. Tu ne parles jamais avec nous. Tous les films, on les a tournés avec toi sans jamais comprendre ce que nous faisions ni pourquoi. Tu as toujours été incapable de communiquer avec nous." Et Godard a répondu : "Vous ne vous êtes jamais intéressés à moi ! Vous ne vous êtes jamais demandé si j'allais bien ou mal."

Ça c'est Godard. Il a l'impression que personne ne s'intéresse à lui ou à ses films. Ce soir-là, ce fut assez virulent et pénible. Et puis soudain Godard s'est levé et il est parti. Mais avant il avait réglé la note pour tout le monde. Depuis, ce fut le silence radio entre nous.

Au début de cette année, après tout ce temps, la société de production de Film socialisme m'appelle et me demande si je serais prêt à avoir une discussion avec Godard sur ce film. Il en avait envie. Je suis donc allé chez lui à Rolle, au bord du lac Léman, où il a sa maison de film et en même temps la maison où il habite. Je n'ai été que dans sa maison de film. Après l'entrée, on arrive dans un foyer avec un nombre incroyable de livres. A droite, il y a une petite pièce avec un fauteuil et une table d'où l'on passe ensuite dans une grande pièce où il n'y a que des tables de montage, des plus anciennes aux plus modernes, et de là on arrive dans une salle de projection. Entre cette salle et la pièce de travail, il y a une vidéothèque avec tous les films que Godard a vus, détestés, aimés, une collection incroyable. Je savais qu'il voulait arrêter et je lui demande : "Que va devenir tout ça ?" Et il me dit : "Je brade tout. Le producteur veut tout acheter ; après il en fera ce qu'il voudra. – Mais ta collection de films ? C'est quand même de l'histoire, on pourrait faire un musée Godard avec ça. – Oh ! Jamais de la vie !"

IL ORGANISE SA SOLITUDE

Notre discussion fut ensuite très belle. Ce qui compte, avec les films de Godard, n'est pas de savoir s'ils sont bons ou mauvais. Film socialisme m'a énormément plu par séquences. Les scènes sur le paquebot – imaginer un tel décor pour parler de l'Europe ! Et puis cette idée d'occuper son propre monde politique avec des lieux différents : l'Espagne c'est la révolution espagnole, les Républicains contre Franco. Odessa c'est la Révolution russe, c'est le cuirassé Potemkine. Gênes, Naples, toutes les révoltes italiennes. La Grèce, pour lui la source de la pensée, toute sa tradition qu'elle a élaborée de bric et de broc. Et la Palestine, son rêve. C'est splendide, et le film est peut-être la somme de son univers intellectuel.

J'ai malgré tout l'impression que c'était un homme qui disait : "Salut !" Quelqu'un qui veut tout abandonner mais veut d'abord faire sa paix. Je crois qu'il voulait absolument faire la paix avec moi. J'ai eu le sentiment qu'il y avait quelque chose de très précaire dans son rapport au monde extérieur. Je crois qu'avec moi Godard a une relation qu'il a rarement l'occasion d'avoir – nous nous rencontrons d'égal à égal. Nous ne sommes pas en concurrence, nous travaillons sur des planètes différentes. Ça le détend. Ça l'intéresse. Il m'a dit qu'il regardait ces talk-shows débiles à la télévision. Pour s'entraîner, dit-il, comme autrefois au tennis. Une sorte d'entraînement à la discussion. Mais cela veut dire aussi qu'il organise sa solitude. Toute sa vie, il a cherché à trouver un équilibre entre son personnage public et sa solitude, et depuis les vingt dernières années il n'y a plus d'équilibre. C'est un long chemin vers la solitude. Il professe dans ses films, il veut nous expliquer le monde – et nous, nous voulons des images de Godard. C'est le grand malentendu entre le monde et lui.

A la fin, je lui ai demandé : "Alors tu ne veux plus tourner ?" Il m'a répondu : "Si si, je vais continuer à tourner. Et même avec ça." Il a sorti deux gadgets de sa poche. Le premier, c'était un stylo. Il me le tend et dit : "Regarde, c'est ce qu'ont les espions aujourd'hui, il y a une caméra au bout." Le deuxième était un réveil. Lui aussi avec une caméra intégrée.

Traduit de l'allemand par Pierre Deshusses
Daniel Cohn-Bendit

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La conscience du cinéma : Jean-Luc Godard a quatre-vingt ans

L'artiste le plus important de la modernité est né le décembre 1930 à Paris. Dans les années 50, il a écrit avec Truffaut, Rivette et Rohmer pour les "Cahiers du cinéma" ; à partir de 1959, ils prirent eux-mêmes en main leur exigence de renouveau du cinéma français. Leurs films regroupés sous la dénomination de "Nouvelle Vague" firent école et Godard fut avec "A bout de souffle", "Pierrot le fou" ou "Le Mépris", son représentant le plus productif et le plus radical. A partir de 1968, il a cherché de nouvelles formes révolutionnaires pour le cinéma ; il ne revient vers le public qu'en 1980 avec "Sauve qui peut (la vie)". En novembre, Godard a reçu un oscar d'honneur pour l'ensemble de son œuvre - il n'est pas allé recevoir son prix.
Source : Le Monde

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